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L’amphibie à l’italienne

Des troupes du régiment San Marco engagées dans un exercice de l'OTAN. (OTAN)

Par Emmanuel Vivenot, spécialiste des questions de défense

Les troupes amphibies de l’armée italienne regroupent d’une part le Serenissima Regimente servant au sein de l’Esercito et, d’autre part, les unités d’infanterie de la Forza da Sbarco, la force de débarquement de la Marina Militare. Celle-ci aligne deux des plus belles unités de toute l’armée italienne : le fameux régiment San Marco, et les nageurs de combat du Gruppo Operativo Incursori, l’unité d’actions spéciales de la marine.

Les Maro du San Marco Regimente

Opérant conjointement avec le régiment Carlotto, qui assure la logistique et le soutien technique des opérations de débarquement, le régiment San Marco est composé d’un bataillon d’assaut, d’un bataillon de logistique, d’une compagnie d’opérations navales et d’une autre d’opérations spéciales. Avec 1 200 hommes, ses effectifs sont trop réduits pour mener de véritables débarquements, contrairement aux troupes de marine de l’armée française ou aux leathernecks de l’US Marine Corps. Sa vocation réside plutôt dans les raids et les actions ponctuelles, soit héliportés par les SH-3D Seaking et AB-212 Pantera du Nucleo Lotta Anfibia, qui aligne une douzaine d’hélicoptères, soit à l’aide de blindés comme l’AAV-7 et le M-113A3. Il peut être comparé à une sorte de 75th Ranger orienté amphibie. Le San Marco s’est récemment doté de véhicules légers blindés LMV Lince, bien protégés contre les IED et, de fait, plus adaptés aux théâtres afghan et irakien.

L’armement du San Marco est celui d’une unité d’infanterie légère moderne. Le fusil d’assaut réglementaire est le Beretta AR70/90 en 5,56 mm, dont certains sont montés avec un lance-grenades M-203 de 40 mm, le pistolet automatique étant le classique Beretta 92FS. Les mitrailleuses légères sont la FN Minimi en 5,56 mm et la HK MG3 en 7,62 mm, complétées par le Browning M-2 en 12,7 mm montée sur véhicule. Les lance-roquettes sont le Panzerfaust 3 et l’Instalaza C90, tandis que les sections antichars sont dotées de postes de tir Milan et TOW. Le Stinger assure la protection aérienne rapprochée et les mortiers de 81 mm et de 120 mm constituent l’artillerie de poche du chef de corps. Les Demolitori Ostacoli Anfibi (DOA) reçoivent en plus des pistolets-mitrailleurs HK MP5 en 9 mm. Ces derniers constituent l’élite du régiment et se voient attribuer les actions très spécialisées comme la démolition d’obstacles lagunaires, les dossiers de plage, le travail de renseignement préalable aux opérations, ainsi que les actions directes ou décentralisées (sniping, sabotage, search & seizure) comme le font les GCP au sein de nos régiments parachutistes, par exemple. Ces 24 hommes sont secondés en permanence par un groupe de 12 Incursori détachés par rotations pour les missions de reconnaissance profonde.

De son côté, la compagnie d’opérations navales est spécialisée dans l’abordage et la sécurisation de navires à fin d’inspection, notamment pour faire respecter les embargos. Régiment d’élite reconnu y compris par les armées étrangères, le San Marco a été la première unité déployée au Liban dans le cadre de l’opération Leonte (participation italienne à la Finul 2) pour laquelle il réalisa l’ouverture de théâtre, de concert avec les Lagunari du Serenissima. Le San Marco a également participé à Antica Babilonia, la participation italienne à Iraqi Freedom, dès l’arrivée du contingent italien en mai 2003, et ce, jusqu’au début de l’année 2004. En avril de cette année, la bataille de Nassiriya verra le San Marco et les Incursori reprendre les ponts de la ville. Depuis 2006, la mission italienne a pris le nom de code de Nuova Babilonia et, bien que l’effectif soit plus réduit (1 600 hommes contre 2 650 pour Antica  Babilonia), les mêmes unités se relaient sur le terrain.

En Afghanistan, le régiment a contribué à l’ISAF en assurant patrouilles et opérations de ratissage dans la zone de responsabilité italienne, au nord-ouest du pays (provinces d’Hérat et de Badgis, notamment). Les Maro participent régulièrement à des manœuvres internationales impliquant d’autres troupes amphibies européennes. En 2006, l’exercice Brillant Mariner réunissait soldats italiens, espagnols et néerlandais en mer du Nord autour d’un scénario d’évacuation de ressortissants. En 2007, Mare Aperto permit aux marines française, allemande, grecque et turque d’opérer conjointement avec les Maro, les Lagunari et le COMSUBIN. À la fin de la même année, le San Marco prit part à Noble Midas, un exercice NRF organisé en Croatie dans le cadre du Partenariat pour la Paix, cette fois autour d’un scénario de gestion de crise et de maintien de la paix. Plus national, Mare Aperto 2008 voyait l’ensemble des unités amphibies de l’Esercito et de la Marina s’entraîner en interarmes avec tous leurs moyens, y compris les AV-8B Harrier II du Gruppo Aerei Imbarcati, qui devrait recevoir dans le futur des F-35 STOVL pour l’appui des troupes débarquées.

Les Lagunari du Serenissima

Unité amphibie de l’Esercito, le Serenissima Regimente est rattaché à la brigade de cavalerie Pozzuolo del Friuli, dont il constitue l’unité spécialisée dans les débarquements. Composé d’un bataillon d’infanterie de marine, d’une compagnie de commandement et de logistique, et d’une compagnie de transport amphibie, il met en œuvre des LMV Lince et des VCI blindés Puma 8×8. À l’image du San Marco, la compagnie de transport est dotée de AAV-7, et aligne aussi des chalands de débarquement MDN et MEN ainsi que des embarcations légères. L’armement et l’équipement sont les mêmes que le San Marco. Le régiment a pris part à la KFOR en 2001, 2002 et 2003, à Antica Babilonia en 2004 ainsi qu’à l’opération Leonte en 2006 et en 2008. En revanche, il n’a pas été déployé en Afghanistan.

Le COMSUBIN et les Incursori

Le Comando Subacquei Incursori (COMSUBIN) regroupe différentes entités : le Gruppo Operativo Incursori (GOI), qui est une unité de nageurs offensifs, le Gruppo Operativo Subacquei (GOS), le Gruppo Scuole et la Scuola Subacquei, qui est l’école de plongée de la Marina Militare, plus l’Ufficio di e Sperimentazioni (bureau d’études) et le Gruppo Naval Speciale (GNS), spécialisé dans le sauvetage des équipages de sous-marins. En temps qu’unité d’action spéciale aussi bien marine que terrestre, c’est principalement le GOI qui nous intéresse ici. Spécialistes du contre-terrorisme maritime, les Incursori de la Marina Militare sont les équivalents italiens de nos Commandos-Marine ou des US Navy SEAL. Ils ont pour principales missions la reconnaissance spéciale, le guidage TAC-P dans la profondeur (40 kilomètres), les attaques nageur contre les navires ou les installations navales, la RESCO, la libération d’otages et l’évacuation de ressortissants, la contre-piraterie, la prise ou reprise de station pétrolière, l’encadrement et le conseil, et enfin la protection rapprochée de personnalités sur le théâtre d’opérations.

Tous les opérateurs du GOI sont formés à l’abordage CTM et les groupes d’assaut assurent une permanence contre-terrorisme de six mois chacun leur tour. Leur doctrine d’emploi veut que le groupe CT soit héliporté sur la cible par un Seaking sous la protection d’un AB212 embarquant un binôme de snipers. Bien évidemment, cela ne concerne que les missions CTM et, pour leurs autres missions, les Incursori maîtrisent les différents vecteurs d’infiltration modernes (palmage, propulseurs sous-marins, saut HALO/HAHO avec changement de milieu, héliportage par grappe). Baptisé Autocolonna, l’autre moyen de transport de l’unité est composé de plusieurs camions permettant d’embarquer tout le matériel nécessaire à une intervention et d’assurer la vie en campagne de l’unité en toute autonomie. De cette manière, le GOI ne dépend d’aucun autre service, hormis le ravitaillement en consommables (eau, nourriture, munitions, carburant). Si l’effectif exact de l’unité reste inconnu, on sait que l’Autocolonna est calibrée pour 300 personnes.

L’armement, comme pour la plupart des unités de forces spéciales dans le monde, est très varié, permettant d’adapter la dotation à la mission. Tous les opérateurs emportent un pistolet automatique Beretta 92FS en 9 mm ou un HK USP 45 en 11,43 mm. Les opérateurs CTM utilisent le pistolet-mitrailleur HK MP5 en différentes versions : MP5A2, A3, A5, SD3 et Kurz. Pour les autres types de missions, requérant plus de portée ou de capacité de perforation, la carabine Colt M4A1 en 5,56 mm est l’arme d’épaule standard, bien que les fusils Beretta SCS 70/90 et AR-70SC, le HK G41A2  et les Colt M-16A1 et A2 soient toujours en service au sein de l’unité. En 7,62 mm, on trouve le HK G3/SG1 et son cousin le PSG1, deux fusils bien connus des tireurs d’élite en semi-automatique. Les snipers ont également le choix avec des fusils à verrou Sako TRG-21 et SS Sr Mk2, l’Accuracy International Arctic Warfare en 8,60 mm et le fusil de sniping lourd Mc Millan en 12,7 mm pour le tir antimatériel et à longue distance.

Pour le combat rapproché, les Incursori utilisent les fusils à pompe SPAS15 et Benelli M3 Super 90 en calibre 12. Les lance-grenades de 40 mm disponibles sont le HK69 Granatpistole et le M-203 monté sous le garde-main du M-4A1. Les mitrailleuses sont assez nombreuses au sein des groupes d’assaut : on y trouve l’incontournable FN Minimi en 5,56 mm version Para (crosse rétractable et canon court), la MG-42/59 et la Browning M-2 en 12,7 mm montée sur véhicule. Ces armes d’appui sont complétées par les lance-roquettes AT-4, C90 et Panzerfaust 3, ainsi que par le canon sans recul Carl Gustav. Lors de leurs infiltrations sous-marines, les nageurs sont également dotés du pistolet sous-marin HK P11 fabriqué par Heckler & Koch. Cette arme, bien connue des unités de nageurs de combat, tire des fléchettes sous-marines, la mise à feu se faisant par contact électrique. Le P-11 est alimenté par un barillet à cinq coups qui, une fois vidé, doit être renvoyé chez HK pour être rechargé. Les appareils de transmissions sont les classiques UHF/VHF avec micro-casques Bowman et Frogman. Les communications satellites sont assurées par des téléphones satellites Geolink Mini-M.

Pour les missions sous-marines, les nageurs sont dotés de différents appareils respiratoires, tous fabriqués par OMG, une société italienne spécialisée dans les équipements de plongée. Les nageurs de combat italiens utilisent exclusivement des appareils à circuit fermé, les seuls à garantir une discrétion absolue par l’absence de bulles à la surface de l’eau. Ainsi, les Mk2C et Mk3C sont utilisés pour les missions exécutées à des profondeurs n’excédant pas 12 mètres, limite d’utilisation de l’oxygène. En dessous et jusqu’à 40 mètres, il convient d’alimenter le plongeur avec un mélange oxygène/nitrogène, les Incursori utilisant alors le RDN 2000, notamment pour les opérations à partir de sous-marins et les missions de déminage. Le CRA est un appareil à arrivée d’oxygène réglable, étudié et développé à la demande du GOI. Les équipes montées sur propulseur sous-marin sont dotées du CMI, un appareil à oxygène porté sur le dos, lui aussi développé spécialement pour les Incursori. Leurs vecteurs sous-marins sont de type « humides », c’est-à-dire que le plongeur n’est pas dans un compartiment étanche, contrairement aux appareils dits « secs ». Jusqu’à présent, ces matériels et leurs caractéristiques sont gardés secrets par les opérateurs du GOI.

D’une manière générale, les Incursori maintiennent un haut niveau de sélection et de préparation. Leur patrimoine opérationnel hérité de la Decima Mas lors de la Seconde Guerre mondiale leur vaut une expertise qui les place dans le haut du panier des unités de forces spéciales et de nageurs de combat du monde entier. Ils forment notamment l’une des rares unités de nageurs entraînée à la prise de plates-formes offshores. Avec l’affaire du président Aldo Moro en 1978, ils seront initiés aux opérations antiterroristes par les SAS britanniques, dont la réputation en la matière n’est plus à faire, et leurs snipers sont actuellement formés à Norfolk, en Virginie, par des instructeurs SEAL de l’US Navy, ainsi que par des Royal Marines au Royaume-Uni. Depuis leur déploiement à Chypre aux côtés du Col Moschin et du 1st SFOD-D (détournement de l’Achille Lauro, 1985), des échanges se font chaque année avec le commando Hubert, les Navy SEAL, les SBS, et les Marinejagerne norvégiens, ce qui permet d’entretenir l’interopérabilité des unités et de maintenir le savoir opérationnel à jour, en phase avec les dernières évolutions du métier.

De tout temps, le gouvernement italien les a engagés en tête de dispositif pour ses opérations militaires. Lorsqu’ils opèrent en mode ouvert, disséminés parmi d’autres unités, les Incursori se font passer pour des éléments du San Marco dont ils portent alors le béret. Auparavant, ils portaient également le camouflage spécifique au San Marco quelle que soit la mission, mais maintenant que l’armée italienne a standardisé sa tenue de travail, tout le monde porte le vegetato. Leurs opérations récentes incluent la mission Stabilize, à la fin de 1999, au Timor-Oriental, avec des reconnaissances et de la protection d’ambassade, le sommet du G8 (protection VIP), puis une double mission à partir du 11 Septembre 2001 avec, d’une part, l’état d’alerte en cas d’attentat en Italie et, d’autre part, leur intégration dans la Task Force Nibbio en Afghanistan, aux côtés de leurs camarades européens et américains. Entre mars et septembre 2003, un détachement du GOI participa aux côtés du Col Moschin à une série d’opérations baptisées Eole, Centurion, Hale Denial et Baratto, conduites dans la province de Khost, dans le sud-est du pays. Ces opérations avaient pour objectif l’interdiction de la zone aux talibans et la recherche et destruction de caches d’armes et de munitions. La fonction du GOI dans cet ensemble était de récolter du renseignement humain sur les activités des insurgés, de mener des reconnaissances profondes et l’interception sur opportunité de groupes talibans à proximité de la frontière pakistanaise.

En 2003, ils prirent également part à Antica Babilonia, à partir du 15 juillet. Plusieurs groupes d’Incursori conduiront des missions de renseignement tactique et mèneront des actions spéciales lors de la bataille de Nassiriya, en 2004. Ils mèneront également la libération d’un otage britannique capturé par l’Armée du Mahdi durant les affrontements. Puis leurs activités seront essentiellement centrées sur des patrouilles LRRP et de la protection de VIP, notamment le gouverneur (irakien) de la province de Nassiriya .Enfin, un groupe d’Incursori sera dépêché à Abidjan lors des évènements de 2004 pour évacuer les ressortissants italiens de Côte d’Ivoire, au nombre de 550, dont 290 dans la capitale du pays.

Article publié dans DSI n°51, septembre 2009

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