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Fin de la RMA et révolution des doctrines militaires américaines

Premiers essais de l'obusier NLOS, sur châssis FCS, entre-temps abandonné.. ((US Army)

Par le général de division Vincent Desportes, directeur du Collège Interarmées de Défense (CID).

 Les processus de Transformation touchant nos armées sont les fruits de la Révolution dans les affaires militaires perçue aux États-Unis dès le début des années 1990. Mais les expériences irakienne comme afghane – de même que les évolutions des débats stratégiques – ont montré que la vision fondée sur le « tout technologique » devait être dépassée. En conséquence, la doctrine américaine, après avoir embrassé la Transformation, mute à nouveau.

 On sait que les politiques étrangères et les doctrines militaires se contraignent et se définissent réciproquement par compromis : la vision politique de l’utilisation des forces structure les doctrines techniques et, en retour, celles-ci, naturellement contraintes par les réalités, imposent leurs limites aux visions idéales. En ce sens, les évolutions profondes des doctrines techniques d’emploi des forces américaines constituent un véritable cas d’école. Ce qui s’est passé, c’est le choc d’un rêve totalement déconnecté des réalités avec cette même réalité. Huit années de réalités guerrières ont imposé une véritable révolution aux doctrines américaines.

desporteLa « vision » d’hier

Pour percevoir l’ampleur de cette révolution, il faut se rappeler ce qu’était la vision des « affaires militaires » lorsque le président G. W. Bush prête serment devant le Capitole, le 20 janvier 2001. Ignorante des échecs vietnamiens, bâtie sur l’effondrement soviétique et la victoire de 1991 au Koweït, vite oublieuse des échecs somaliens, cette vision s’était construite progressivement autour du sentiment de puissance/invulnérabilité et de l’idée que la technologie, avantage comparatif majeur des États-Unis, constituait la source essentielle de cette puissance/invulnérabilité et permettait, enfin, de dominer les aléas de la guerre.

Basée sur une rationalité qui finit par être déconnectée des vérités essentielles de la guerre, ce courant de pensée conduisit à une doctrine puis à une politique sous-tendues par le mythe de la grande guerre (The Nation War) contre le « peer competitor ». Cette dérive de la pensée militaire s’était concrétisée dans le concept de Transformation. Progressivement, sans qu’il n’ait jamais été testé en vraie grandeur, l’axiome de l’infaillibilité de la RMA et de la domination contre tout adversaire par la seule puissance de l’Information Dominance, à force d’être infiniment répété, devint la vérité qu’il était dangereux de mettre en doute. Ce concept fut amplifié par la nouvelle Administration Bush, dans une volonté de rupture avec l’administration précédente.

Dédaigneuse de l’aspect fondamentalement dialectique de la guerre, l’idée du candidat Bush est simple : « La meilleure façon de maintenir la paix est de redéfinir la guerre selon nos propres termes. » (1) Sa vision, qui est une vision technique, est celle de la domination par la destruction : « Nos armées doivent être capables d’identifier des cibles grâce à toute une variété de moyens puis de les détruire presque instantanément par toutes sortes d’armes, des missiles de croisière à l’artillerie à longue portée. » (2)

Progressivement, se crée ainsi l’idée d’une nouvelle surpuissance invulnérable, facilement utilisable dans l’espace vide unipolaire puisqu’elle est justement libérée des contraintes de la multipolarité. En quelque sorte, pour la surpuissance unique, la perception de la supériorité technologique vient élargir la liberté de manœuvre politique et militaire. La mécanique politique d’intervention (3) se construit en aval : les opérations futures seront, en toute probabilité, rapidement réglées, en particulier si elles sont menées sur le mode préemptif. Il suffit, par la technologie, de contourner la nature même de la guerre et d’imposer à l’adversaire le comportement qui favorise l’efficacité des armes détenues. À partir de janvier 2001, la guerre réseaucentrée devint la seule base de réflexion, de planification opérationnelle et de conception des systèmes de forces. Elle ouvrit de nouvelles perspectives à la politique extérieure américaine.

La dérive intellectuelle a été de construire un adversaire virtuel renvoyant systématiquement à la guerre de l’information. On recherche et on finit par croire à l’existence ou au retour probable d’un « peer competitor » génétiquement proche, c’est-à-dire d’un champion adverse qui accepterait le combat dans le champ clos de la haute technologie, au détriment de l’adversaire réel, celui qui s’adapte et qui évite. La supériorité technique est assimilée à l’efficacité stratégique, devenant dans les esprits le facteur de puissance prépondérant, celui qui détiendrait la supériorité technologique étant assuré de la victoire. La technologie finit par devenir stratégie par elle-même.

Dans cette vision de la guerre « réseaucentrée », les progrès en matière de détection doivent, pour leur part, procurer une vision globale, sans cesse améliorée, des cibles à traiter. Cette démarche conduit donc progressivement à percevoir l’ennemi comme un ensemble de cibles, mais suppose en retour l’existence de ces dernières. Comme elle le percevra à ses dépens en Irak et au Liban, la Transformation ne peut donc s’avérer pertinente que face à un ennemi de type conventionnel, constitué d’un ensemble d’objectifs matériels, détectables et destructibles – ce qui n’est plus, désormais, qu’un cas improbable parmi d’autres plus certains. Hélas, ce rêve de l’hyperpuissance estimant pouvoir dominer la guerre grâce à son avantage comparatif technologique s’est avéré très éloigné des nouvelles réalités conflictuelles.

Un rêve théorique de plus en plus loin des réalités

Très vite, après l’euphorie de la chute de Kaboul et celle de la prise de Bagdad, la vérité de la guerre impose de nouvelles interrogations. Trop lentement cependant, puisque c’est toujours le même modèle qui conduit Israël à l’échec stratégique en juillet 2006. Cette fois-ci, il faut bien repenser la guerre. Les difficultés rencontrées font alors apparaître comme étrangement décalé tout le débat stratégique des années 1990, focalisé comme il l’était sur la victoire décisive et l’accélération des tempos. Brutalement, on s’aperçoit que l’effacement total du politique derrière le technique conduit à l’impasse. La Transformation paraît en effet opérer essentiellement au niveau virtuel de l’affrontement conventionnel à grande échelle, alors que les conflits menés se situent en grande majorité à l’autre extrémité du spectre. Elle trouve donc naturellement ses limites face aux réalités de la guerre probable.

 

Au-delà de ce décalage entre le rêve technique et la réalité conflictuelle, c’est la valeur politique même de la Transformation qui pose problème. L’exemple de la campagne « Iraqi Freedom » est particulièrement frappant. Au printemps 2003, la campagne « des 21 jours » en Irak a constitué une remarquable démonstration du niveau d’efficacité technique atteint par les armées des États-Unis. Pour autant, cette formidable victoire tactique et professionnelle n’a pas su créer les conditions du succès stratégique. Cette difficulté fait dire, en novembre 2005, au général de corps d’armée Mattis, aujourd’hui chef du Joint Forces Command :

« Notre fascination pour la Révolution dans les affaires militaires et la Transformation a été une fois encore ébranlée par les leçons de l’Histoire, nous montrant le rôle essentiel du facteur humain dans la guerre. Notre engouement pour la technologie n’était que la marque de notre propre culture et le désir irréaliste de dicter la conduite de la guerre selon nos propres conditions. » La crise majeure du concept sous-tendant la guerre occidentale moderne a donc conduit à de sérieuses remises en cause, non pas seulement des modalités de la Transformation, mais également de sa philosophie générale. Elle débouche finalement sur une nouvelle doctrine dont les conséquences sur la politique extérieure américaine sont loin d’être négligeables.

Une doctrine nouvelle

S’il est une capacité admirable dans les armées américaines, c’est celle de la remise en cause et de l’adaptation. Le « can do spirit » permet très vite de renverser le credo d’hier. On est frappé aujourd’hui de constater combien, en moins de six années, la pensée doctrinale a profondément évolué. Devant l’impérieuse nécessité de sortir de l’impasse terrible dans laquelle elle s’enfonçait en Irak, après une première période où elle a continué à s’enliser dans ses dérives, l’armée américaine a véritablement cherché à « redonner de l’utilité à la force », selon l’expression du général (UK) Rupert Smith (4).

 La première révolution a été pour les Américains de comprendre que, bien que la pensée militaire occidentale – et particulièrement américaine –, ait été depuis longtemps monopolisée par la « guerre symétrique », la « forme traditionnelle de la guerre est bien, en fait, irrégulière », que « l’adaptation asymétrique durant la guerre est éternelle », que « les futurs conflits seraient dominés par les guerres au milieu de la population… les menaces irrégulières étant vraisemblablement désormais une menace dominante », comme l’affirme avec force pour la première fois un document officiel de doctrine en 2006 (5), et le répètent désormais régulièrement tant le ministre Gates que le chef d’état-major interarmées, l’amiral Mullen.

Ces constats lancent le débat doctrinal. Puisque la pensée officielle peine à produire les nouvelles idées indispensables, la parole est donnée aux officiers qui s’expriment assez librement, tant pour critiquer les actions conduites que proposer des idées nouvelles. Le général David Petraeus (qui sera ultérieurement le commandant en chef en Irak, de février 2007 à septembre 2008), joue ici un rôle fondamental, lorsqu’il prend la tête du Combined Arms Center (CAC) à Fort Leavenworth. Il engendre un courant de réflexions et de propositions fondé sur un retour aux réalités, c’est-à-dire, essentiellement, sur l’évidence redécouverte de la centralité du facteur humain dans la guerre. De là découlent la reprise en compte de la prédominance du politique sur le militaire, la réintégration du militaire dans une « approche globale » des crises, ce qui conduit, par conséquent, non pas à un rejet de la technologie, toujours perçue comme l’un des facteurs importants, mais à la fin de la technologisation de la stratégie et à sa repolitisation (6).

Cette évolution doctrinale, initiée et poussée par les armées au contact (US Army et US Marine Corps) est accompagnée par la parution de manuels de doctrine interarmées qui prennent acte, à leur tour, du poids de la nouvelle réalité guerrière. Elle est accentuée par la nomination (en septembre 2007) à la tête de l’US JFCOM, le grand commandement interarmées américain, et de l’ACT (commandement stratégique de l’OTAN pour la Transformation) du général d’armée (USMC) James N. Mattis. Cet officier, à la forte personnalité et à l’expérience opérationnelle incontestable, remet en cause, d’entrée, le principe même de Transformation, affirme au contraire celui de réalité et rejette les modes de pensée qui lui paraissent décalés par rapport à la réalité dialectique de la guerre. Il s’agit, en particulier, des Effects-Based Operations (Opérations basées sur les effets) (7). Cette méthode de planification/action lui apparaît refléter un courant mécaniste et technologiste, à l’origine des difficultés américaines

 Ainsi, de 2001 à 2009, la perception brutale de la limite de l’outil militaire en tant que producteur d’efficacité politique conduit naturellement à de nouvelles visions politiques. Les États-Unis sont conduits à relativiser l’un des facteurs de puissance – la puissance militaire – dont ils avaient eu l’impression qu’il leur conférait une liberté et une capacité d’action totales sur l’environnement de leur pôle unique.

Où en est-on aujourd’hui ?

 Un impact sur les acquisitions

Dans le cadre de cette réorientation doctrinale, Robert Gates a proposé de profonds rééquilibrages budgétaires. Selon lui, le département de la Défense investit beaucoup trop pour se préparer à de très improbables conflits de type conventionnel contre la Russie et la Chine ou pour renforcer encore des dominations maritimes ou aériennes que personne ne peut contester. Les programmes d’armement sont revus à l’aune de leur incidence sur les opérations en cours et les projets futuristes sont reportés jusqu’à ce que soient bien précisés besoins, concepts d’emploi et stratégies d’acquisition.

Ainsi en est-il du projet Future Combat System (FCS) de l’US Army, drastiquement revu à la baisse en raison de la dérive haussière exponentielle de ses coûts et de son inadaptation aux guerres combattues. Ainsi en est-il aussi du futur destroyer DDG-1000, dont la production sera limitée aux trois exemplaires en cours de construction, du projet de croiseur de prochaine génération (CG-X) et du futur bombardier qui devront rester sur les planches à dessin tant que ne seront pas mieux définis les concepts d’emploi et les besoins technologiques en découlant. Une autre victime est le chasseur F-22 Raptor, dont les coûts ont véritablement explosé : voulant des appareils « qui puissent être produits en quantité à un coût viable », Gates a décidé d’arrêter la production de ces avions furtifs où elle en était, à 187, réduisant ainsi de plus de moitié la cible initiale (8).

 Un impact sur les volumes de force et les équilibres entre les armées

Contrairement aux postulats initiaux des campagnes « Enduring Freedom » et « Iraqi Freedom », la guerre combattue montre qu’il faut y déployer des volumes importants au sol. Ce sont 160 000 hommes qui seront déployés en Irak au moment du « surge » décidé par le Président Bush au début de l’année 2007 et les effectifs américains en Afghanistan, qui étaient de 5 200 en 2002, atteindront au moins 70 000 à la fin de l’année 2009. La décrue des effectifs terrestres – qui, dès 1999, amène l’US Army au niveau de 480 000 hommes et le Marine Corps à 170 000 – s’est donc heurtée aux réalités. À partir de 2003, les effectifs de l’US Marine Corps et de l’US Army vont donc croître, par palier, mais de manière régulière. En juillet 2007, le secrétaire Gates décide une nouvelle augmentation qui porte les effectifs de l’US Army à 569 000 hommes (ce qui correspond à une augmentation de presque 100 000 hommes en dix ans) et ceux du Marine Corps à 200 000.

 Un impact sur la conduite de la guerre en Afghanistan

C’est probablement la relève, le 11 mai dernier, du général McKiernan, commandant américain de l’ISAF, qui constitue la décision la plus emblématique de l’évolution des doctrines et perception de la guerre. Elle fait suite, d’une certaine manière, aux démissions provoquées en août 2008 du secrétaire à l’Air Force et du chef d’état-major de l’US Air Force. L’affaire est emblématique parce que la dernière relève d’un général commandant en chef un théâtre d’opérations remonte à presque 60 ans, quand le Président Truman relève le général MacArthur, commandant en chef en Corée.

Ici, la volonté est véritablement de modifier la philosophie générale des opérations. Pour Gates (9), « le point est de penser autrement, de porter des yeux nouveaux sur la situation ; notre mission ici demande une pensée nouvelle et de nouvelles approches ». Ce qui est reproché au général McKiernan, au fond, c’est de n’avoir pas adhéré franchement au nouveau courant doctrinal, d’être resté dans une posture « conventionnelle », basée d’abord sur la destruction, qui ne pouvait correspondre à la nouvelle stratégie annoncée par le Président Obama en février dernier. D’ailleurs, cette volonté de changement se retrouve d’emblée dans les consignes données par le nouveau commandant de l’ISAF, le général McChristal. Elle marque aussi le rapport qu’il adresse au Pentagone à la fin du mois d’août et dont l’un des leitmotivs est simple : « Nous devons changer notre culture opérationnelle, nous devons profondément changer notre façon d’opérer et notre façon de penser. »

Il est frappant de constater à quel point la doctrine américaine a évolué en dix ans, au point qu’il faut bien évoquer une véritable révolution. Un aveuglement certain sur les capacités de l’outil militaire avait, en 2002, contribué au lancement de l’aventure irakienne, la perception de la supériorité technologique américaine y ayant joué un rôle important, du niveau tactique au plan politique. Aujourd’hui, les attitudes et les méthodes seraient profondément différentes. Il reste cependant à connaître la pérennité de ces évolutions dont l’effectivité ne peut se juger que sur des périodes de l’ordre de la décennie. On remarquera, en particulier, que si les guerres d’Irak et d’Afghanistan ont sérieusement fait évoluer les esprits des armées touchées en leur cœur et en leur chair par les nouvelles formes de guerre (Army et Marine Corps), elles ont eu un impact plus modéré chez ceux dont les équipements, techniques et méthodes de guerres, n’ont pas véritablement été remis en cause (10). On remarquera aussi que si les armées américaines possèdent, plus que beaucoup d’autres, une très grande capacité d’adaptation, elles sont également très marquées par une culture stratégique spécifique aux tendances souvent plus lourdes que les adaptations de circonstances : ces tendances lourdes pourraient assez vite ramener le balancier vers les errements antérieurs.

Article paru dans DSI n°54, décembre 2009.

Notes :

(1) Discours de George W. Bush à La Citadelle, 23 septembre 1999 ; il reprendra cette idée plusieurs fois, en particulier à l’occasion du baptême du porte-avions Ronald Reagan, le 4 mars 2001, et à l’Académie navale, le 25 mai 2001.

(2) Ibidem.

(3) La sociologie politique remarquera que la guerre en Irak peut apparaître comme un effet du croisement historique d’un courant de pensée politique et de l’apparition de nouvelles capacités techniques, celles conférées par la RMA. Le cadre conceptuel est pour sa part celui de l’enlargement (extension du modèle démocratique et libéral) et du shapping (modelage du monde pour le rendre perméable aux idées et intérêts américains) qui, progressivement, au cours de l’ère Clinton, se sont substitués à l’ancien paradigme central de la guerre froide, celui du containment.

(4) Rupert Smith, L’utilité de la force, Coll. « Stratégies et doctrines », Economica, Paris, 2007.

(5) MCCDC, Marine Corps Operating Concepts for A Changing Security Environment, Quantico.

(6) Voir notamment Joseph Henrotin, La technologie militaire en question. Le cas américain, Coll. « Stratégies et doctrines », Economica, Paris, 2008.

(7) Sur cette méthode et sa critique, on pourra se reporter à Vincent Desportes, La Guerre probable, 2e édition, Coll. « Stratégies et doctrines », Economica, Paris, 2008 ; et à l’article du général Mattis dans Joint Forces Quarterly, 4eDSI, n° 43, décembre 2008).

(8) Cible initiale de 381, ramenée ultérieurement à 243.

(9) Propos du 12 mai 2009.

(10) Il est probable que les démissions provoquées en août 2008 du secrétaire à l’Air Force et du chef d’état-major de l’US Air Force soient davantage liées à ces différences d’interprétation qu’aux problèmes de « sécurisation de matériels sensibles » brutalement redécouverts et évoqués officiellement.

 

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