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Qu’est-ce que la diplomatie aérienne ?

Par Jérôme de Lespinois, lieutenant-colonel (air), chercheur à l’IRSEM 

Dans ses Mémoires de guerre, le général de Gaulle synthétise en une formule les liens entre la diplomatie et l’emploi des forces armées en écrivant que trois leviers commandent la politique étrangère : « la diplomatie qui l’exprime, l’armée qui la soutient et la police qui la couvre ». La diplomatie aérienne peut donc être définie comme l’emploi des moyens aériens en soutien d’une politique étrangère. Le champ paraît ainsi extrêmement vaste d’autant qu’il peut également englober l’aviation civile.

Les multiples aspects de la diplomatie aérienne

En effet, le premier à utiliser l’expression est un diplomate, Paul Claudel, qui, avant de s’embarquer pour prendre son poste d’ambassadeur de France à Washington, qualifie, dans une interview qu’il donne au New York Times le 23 août 1927, le vol transatlantique de Charles Lindbergh de mai 1927 de « diplomatie aérienne ». La citation de Claudel ne constitue pas une simple anecdote car, d’un point de vue aéronautique, les années 1920 correspondent, en effet, à l’essor de l’aviation commerciale, au défrichement des grandes lignes aériennes, aux exploits de Mermoz et de l’aéropostale. Il apparaît donc naturel que Claudel souligne la dimension politique du vol de Lindbergh, car la création de lignes aériennes régulières constitue un vecteur d’influence pour toutes les grandes nations aéronautiques.

L’aviation militaire est employée également très tôt en soutien de la politique étrangère. Les Français proposent ainsi, en février 1935, de conclure un pacte aérien avec la Grande-Bretagne pour faire face au réarmement annoncé par l’Allemagne quelques mois plus tôt. Il s’agissait alors de s’engager à offrir l’assistance immédiate de ses forces aériennes à un État qui aurait été victime d’une agression. Cette idée sera reprise ultérieurement dans l’article 45 de la charte des Nations Unies qui dispose que les « membres des Nations Unies maintiendront des contingents nationaux de forces aériennes immédiatement utilisables en vue de l’exécution combinée d’une action coercitive internationale ». Au cours des années 1936-1938, la politique menée par Pierre Cot, au moment où il revient au ministère de l’Air, s’apparente à une véritable diplomatie aérienne lorsqu’il noue des coopérations dans le domaine de l’aviation avec les pays d’Europe centrale et orientale. Dès la fin des années 1920, les États utilisent donc la plasticité politique de l’arme aérienne pour amplifier leur action internationale.

Cette plasticité politique propre à l’aéronautique se double d’un certain esthétisme de la puissance aérienne qui est largement employé par les régimes fasciste et nazi dans la période de l’entre-deux-guerres en soutien de leur politique extérieure. Lorsque le chef d’état-major général de l’armée de l’Air, le général Vuillemin, se rend en Allemagne en août 1938 en pleine crise des Sudètes à l’invitation du général Goering, les impressions qu’il retire des visites qu’il effectue au sein des unités de la Luftwaffe et des usines aéronautiques jouent un rôle considérable sur l’attitude de la France, alors que son allié tchécoslovaque est menacé par l’Allemagne nazie. Le 26 septembre, à la veille de la conférence de Munich où doit se jouer la paix ou la guerre en Europe, le chef d’état-major général de l’armée de l’Air écrit qu’il existe « une disproportion de force en faveur de l’Allemagne extrêmement accusée ». Face aux ambitions de Hitler, à l’absence de soutien de Chamberlain et prévenu par les chefs militaires de l’infériorité des Armées françaises, Daladier souscrit à l’abandon de la Tchécoslovaquie. C’est également après avoir visité, en juillet 1936, et à deux autres reprises en octobre 1937, puis en octobre 1938, les usines aéronautiques du Reich et constaté l’avance technique, industrielle et militaire de l’aviation allemande que Charles Lindbergh se lance dans une croisade en faveur de la neutralité et de la non-intervention des États-Unis dans la guerre qui s’annonce. Dans ces deux cas, la Luftwaffe et les firmes aéronautiques allemandes jouent un rôle politique comme outil de propagande et d’intimidation qui influe sur la politique extérieure des États.

Ces exemples, auxquels on pourrait ajouter les ponts aériens (Berlin 1948-1949, Nickel Grass pendant la guerre du Kippour, Sarajevo de 1992 à 1996) et la création de No-Fly zones par l’ONU, illustrent l’importance de l’influence de l’aviation militaire sur l’histoire ou les relations internationales. Ils montrent également que la formule du général de Gaulle ne rend compte que partiellement du concept de diplomatie militaire ou du concept de diplomatie aérienne si on l’applique aux forces aériennes. Dans le soutien apporté à la politique étrangère des États, il faut inclure, outre l’aviation militaire, l’aviation civile, l’industrie aéronautique, mais aussi les bases aériennes et ne pas oublier les aviateurs eux-mêmes. On retrouve ici les cinq éléments constitutifs de la puissance aérienne définis par analogie avec ceux de la puissance maritime telle qu’elle avait été établie par l’amiral Mahan au XIXe siècle. La formule la plus juste pour parler de la contribution de l’arme aérienne à la politique étrangère de l’État serait alors « diplomatie de la puissance aérienne ».

Un concept neuf inspiré de la diplomatie de la canonnière

La « diplomatie de la puissance aérienne » apparaît donc comme un concept neuf qui a été introduit en France par le professeur Hervé Coutau-Bégarie. La seule étude anglo-saxonne portant spécifiquement sur ce sujet est un mémoire de trente-trois pages au titre assez évocateur, Air Power: New Gunboat Diplomacy, de James O. Poss, présenté en 1994 au Naval War College.

L’auteur, qui est un aviateur, s’étonne que l’US Air Force n’ait pas développé l’équivalent de la Gunboat Diplomacy, car il distingue plusieurs avantages à la diplomatie aérienne sur la diplomatie navale : la vitesse ; le rayon d’action ; le faible besoin logistique nécessité par la puissance aérienne basée à terre, hormis une base aérienne, comparé aux flux logistiques nécessaires au déplacement et à la mise en œuvre d’une flotte de combat ; le faible nombre de personnes nécessaire à la mise en œuvre de la puissance aérienne comparé aux milliers d’hommes requis pour armer une flotte de combat ; la létalité de la puissance aérienne qui, grâce à la précision de ses armes et à la furtivité de ses vecteurs, peut détruire pratiquement tous les objectifs ; le caractère réduit du risque humain compte tenu de l’absence de troupes déployées en surface et de la possibilité de larguer des munitions à une grande distance de la cible.

James Poss s’inspire très largement de l’ouvrage fondateur de James Cable, Gunboat Diplomacy (1971), et du travail de deux chercheurs de la Brookings Institution, Barry M. Blechman et Stephen S. Kaplan, publié sous le titre Force without War: U.S. Armed Forces as a Political Instrument (1978).

Diplomatie de la puissance aérienne et soft power

Ces travaux américain et britannique illustrent tout l’intérêt d’une étude sérieuse sur la diplomatie militaire ou la diplomatie de la puissance aérienne. Ils souffrent cependant de deux faiblesses principales aujourd’hui. Tout d’abord, ils restent très dépendants conceptuellement d’une vision réaliste et très américaine des relations internationales. L’emploi de la force militaire comme outil politique est uniquement analysé comme moyen pour les États d’accroître leur puissance. C’est une vision qui dérive essentiellement d’une approche réaliste des relations internationales telle qu’elle a été conceptualisée par Hans Morgenthau dans son ouvrage Politics among Nations (1948). Or, comme l’a montré Raymond Aron, le rapport de force entre États n’est pas le ressort exclusif des relations internationales. Dans Paix et guerre entre les nations (1962), Raymond Aron distingue en effet trois mobiles de la politique extérieure en écrivant que Clemenceau recherchait la sécurité, Napoléon, la puissance, et Louis XIV, la gloire. L’étude de l’emploi politique de la puissance aérienne doit donc prendre en compte non seulement le surcroît de puissance qu’apporte l’intervention de l’arme aérienne, mais également sa contribution à la politique de sécurité (en concourant, par exemple, aux opérations de l’ONU, de l’OTAN ou de l’UE) et enfin sa participation à la défense des valeurs que la France entend incarner (en participant, par exemple, à des opérations humanitaires).

La seconde faiblesse des travaux américains évoqués est qu’ils datent de la guerre froide, une période des relations internationales où la puissance des États se mesurait à leur hard power ou puissance coercitive. Dans les années 1990, les travaux de Joseph Nye, Bound to Lead: The Changing Nature of American Power, ont mis en évidence la capacité des États ou des organisations internationales à influencer les autres acteurs des relations internationales par des moyens non coercitifs ou soft power.

Les conditions « sociales » de l’emploi de l’arme aérienne comme outil politique ont beaucoup évolué depuis la période de la guerre froide. Comme l’écrit Michel Fortmann dans Les cycles de Mars (2009) : « La sécurité internationale se démilitarise et exige des approches plus multilatérales ; la notion de puissance, au sens militaire traditionnel, a donc de moins en moins de sens et de portée dans l’environnement international contemporain. » Le niveau de violence interétatique décroît sensiblement ; or, l’arme aérienne dans son emploi coercitif représente le mode le plus violent d’emploi politique des forces armées. Aujourd’hui, le rôle des forces aériennes dans la construction de l’Europe de la défense ou dans la réintégration dans les structures militaires de l’OTAN, les opérations humanitaires, l’importance de l’exportation des avions civils ou militaires et des programmes aéronautiques conduits en coopération illustrent le caractère déterminant de la puissance aérienne dans l’accroissement ou le maintien d’un soft power français.

J. de L.

Article publié dans DSI n°57, mars 2010.

 

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