DSI

Les conceptions chinoises de la guerre sous-marine

Sous-marin chinois de classe Yuan.

Entretien réalisé en 2008, dans le cadre de DSI n°43, avec le Professeur William S. Murray, Warfare Analysis and Research Department, US Naval War College, co-éditeur, avec Andrew S. Erickson, Lyle J. Goldstein et Andrew R. Wilson, de China’s Future Nuclear Submarine Force (Naval Institute Press, Annapolis, 2007).

Cet article exprime les opinions de son auteur et n’a pas reçu l’assentiment officiel de l’US Navy, ni d’aucune autre entité relevant du gouvernement des États-Unis.

Avec les entrées en service de sous-marins de classes Yuan, Song et Type-093, nombre d’auteurs ont souligné le dynamisme de la force sous-marine chinoise. Quelle est l’importance, selon vous, d’une telle force ? La Chine s’est-elle lancée dans le développement de forces réellement modernes, ou se contente-t-elle de remplacer d’anciens modèles ?

Il est bien difficile d’avoir une idée exacte de la taille qu’atteindront à l’avenir les forces sous-marines chinoises. Il faut reconnaître que la Chine pourrait chercher à imiter l’Union soviétique et construire des centaines de sous-marins dans un grand nombre de chantiers navals. Or, cela paraît irrationnel et très coûteux, ce qui donne à penser que c’est improbable. Une approche plus raisonnable serait d’analyser quelles missions ces sous-marins seraient appelés à remplir dans le cadre de scénarios prévisibles, et de se demander si ces facteurs sont susceptibles d’orienter les achats de sous-marins. La raison d’être de la force sous-marine de la People’s Liberation Army Navy (PLAN), c’est presque à coup sûr de se préparer à un conflit avec Taiwan. La flotte sous-marine chinoise a subi des modifications importantes au cours de la dernière décennie, dont l’introduction de torpilles, mines et missiles de croisière antinavires, capables d’être tirés à partir d’un sous-marin ; de même, des efforts considérables ont été consentis pour accroître le nombre de sous-marins, et on relève de nombreux indices d’une compétence professionnelle en constant progrès. Cependant, au cours de cette même période, les missions que ces forces sont censées remplir suite à un conflit autour de Taiwan sont restées les mêmes, tout comme la taille et la composition générale des forces ennemies potentielles. Ce qui suggère que, pour avoir un ordre d’idée de la taille de ces forces à l’avenir, le rythme de la construction de sous-marins est révélateur.

Pendant ces dix dernières années, Beijing a construit 13 ou 14 sous-marins diesel de classe Song (10) et Yuan (3 ou 4) et a, en outre, importé 8 Kilo de Russie, ce qui donne une moyenne de 2,2 sous-marins diesel par an. Si la Chine garde un tel rythme d’acquisition, et en supposant qu’elle maintiendra en service chaque sous-marin pendant une trentaine d’années, on peut estimer que, d’ici à 2018, elle possèdera une flotte de 66 bâtiments diesel. Nombre qui pourrait parfaitement chuter à 50 seulement, si les sous-marins de la classe Ming, vieux et obsolètes, sont mis hors-service plus tôt que prévu, ou si la Chine n’importe aucun sous-marin de l’étranger. Je souligne que 2 sous-marins de la classe Song ont été lancés (tous les deux en 2004) par les chantiers navals de Jiangnan, à Shanghai, site en cours de démolition. Si des sites similaires de production sont installés sur les chantiers navals de l’île de Changxing, près de Shanghai, la Chine pourra atteindre des taux de production plus élevés et obtenir une flotte d’une taille légèrement supérieure. Un nombre plus faible de sous-marins pourraient être construits si leur production se limite au site de Wuchang, à Wuhan, chantier naval qui lança les autres Songs et tous les Yuans jamais construits dans ce pays.

On peut donc raisonnablement estimer que la flotte de sous-marins diesels que possédera la PLAN (actuellement au nombre de 54), conservera plus ou moins la même taille pendant la prochaine décennie, mais qu’elle pourrait aussi en compter jusqu’à 66. Beijing n’est probablement pas en train d’accroître le nombre de ses sous-marins, mais c’est une éventualité qu’on ne peut exclure totalement. En revanche, on est quasiment sûr que la Chine remplace actuellement ses bâtiments, vieux et usés, par d’autres de plus grandes capacités, plus furtifs et modernes, donc potentiellement plus redoutables que les anciens. Il s’agit là d’une évolution plutôt lente, mais qui n’en est pas moins importante, du point de vue des marines étrangères qui risquent d’être amenées à s’opposer à la marine chinoise.

L’utilisation de sous-marins exige non seulement d’en posséder mais aussi, entre autres, de développer une authentique culture sous-marine. En existe-t-il une en Chine ? Quelles sont ses interactions avec d’autres conceptions, telles que celle des « trois chaînes d’îles » de Liu Huaqing ou celle du « collier de perles » dans l’océan Indien ?

Il ne fait aucun doute que la force sous-marine chinoise possède une culture sous-marine, mais il est difficile de se prononcer avec certitude quant à son enracinement et sa vigueur. C’est en 1953 que la République Populaire de Chine (RPC) a reçu ses premiers sous-marins de fabrication soviétique, ce qui lui a donc permis de d’acquérir une expérience de plus de 50 ans en la matière. On peut donc estimer que la PLAN a élaboré et entretenu une culture susceptible de la rendre capable de remplir des missions sous-marines avec des chances de réussite raisonnables, et dans des conditions de sécurité convenables. Malheureusement pour les sous-mariniers chinois, cependant, les années qui suivirent connurent un grand nombre de bouleversements économiques, sociaux et politiques. Par exemple, l’armée chinoise a souffert, au début, d’un cruel manque de moyens financiers, notamment à l’époque du « grand bond en avant » de 1958 ; en outre, suite au divorce survenu en 1960 entre la Chine et l’Union soviétique, les savoir-faire de cette dernière ont fait défaut à la RPC, handicapée par la faiblesse de sa base industrielle. Lors de la Révolution culturelle, entre 1966 et 1976, un grand nombre d’horreurs ont été commises, dont le démantèlement de l’Académie sous-marine de Qingdao et l’accent a été mis sur l’alignement politique, au détriment du professionnalisme militaire (1).

On peut donc supposer, plus précisément, que la culture actuelle de la force sous-marine chinoise a fait souche lors de l’époque post Mao-Deng Xiaoping. Les années suivantes furent marquées par des changements considérables, dont l’incorporation de la technologie numérique aux sonars et systèmes de lutte contre l’incendie, ainsi que la réintroduction en Chine des sous-marins et systèmes d’armement russes, pendant les années 1990 ; en outre, l’économie chinoise a acquis la capacité de financer des technologies militaires sophistiquées, celles mentionnées précédemment bien sûr, mais également d’autres. La culture sous-marine chinoise est sans doute caractérisée par des approches visant à donner aux sous-mariniers tous les moyens requis pour intégrer avec succès aux vaisseaux de fabrication locale et étrangère des technologies autant obsolètes qu’avancées. Ce qui suggère qu’un temps de formation important est consacré à résoudre les problèmes relatifs à l’intégration des systèmes entre eux, au détriment de la mise au point de l’expertise tactique et opérationnelle. Cependant, que les observateurs étrangers se gardent d’en conclure que la force sous-marine chinoise soit condamnée à l’échec, et qu’ils commencent par reconnaître que les sous-mariniers de Beijing ont tout le loisir de décider de leurs priorités. À la différence de nombreuses marines occidentales, la PLAN n’a que peu de raisons de s’écarter de sa mission essentielle, voire unique. Cette myopie est en fait une force car elle compense d’autres faiblesses potentielles.

La question de savoir si la culture sous-marine de la PLAN est capable de remplir d’autres missions « au-delà de Taiwan » reste sujet à controverse. Un grand nombre d’indices suggèrent que les sous-mariniers chinois manquent d’entraînement en matière d’opérations au long cours. La PLAN ne possède aucune base à l’étranger (malgré ce que prétendent les théoriciens du « Collier de Perles », sans fondement sérieux), pas plus que de vaisseaux de soutien aux sous-marins, afin de réparer ou de ravitailler ces derniers. Par rapport aux sous-marins nucléaires modernes, la flotte des nombreux sous-marins diesels de Beijing est plutôt mal adaptée aux opérations lointaines soutenues, et dans des conditions suffisantes de furtivité. Ce qui suggère que les sous-marins chinois constituent pour le moment une force avec laquelle il faut certes compter, mais plus à l’intérieur de la première chaîne d’îles que sur des mers plus lointaines ; il n’est pas exclu néanmoins que l’avenir nous réserve des évolutions considérables. Cependant, un tel changement exigerait que la force sous-marine soit d’une taille plus importante et possède les infrastructures indispensables à en assurer le soutien logistique. Une telle transition sauterait aux yeux des observateurs extérieurs, et il est impossible que la Chine puisse y arriver rapidement. S’il est sûr que cette réussite est à la portée de la Chine, on constate peu de signes avant-coureurs d’un tel changement (à part l’existence de la nouvelle base de sous-marins de Yalong Bay, sur l’île de Hainan) et avant que la marine chinoise n’acquière la suprématie des mers lointaines, elle devra surmonter de nombreux obstacles, tant techniques que politiques et culturels.

D’un point de vue technique, les sous-marins du Type-093 sont trop bruyants, donc trop facilement détectables, mais ils pourraient bien représenter une classe de transition permettant à la Chine de maîtriser certaines techniques et compétences industrielles. A-t-elle mis de nouvelles classes en chantier ?

Entre autres difficultés techniques entravant l’acquisition par la Chine de sous-marins modernes, on en relève certaines au niveau de la conception, de la construction et de l’entretien de ses sous-marins nucléaires (2). Néanmoins, la Chine n’a plus à payer les coûts irrécupérables relatifs au développement de sa première classe de sous-marins (les Han et les Xia), et elle est passée désormais à sa deuxième génération (Shang et Jin) de bâtiments nucléaires. Cependant, n’en déplaise à ceux qui répandent des rumeurs sur Internet, on ne dispose pour l’instant d’aucune preuve permettant de confirmer que les classes suivantes aient progressé au-delà de leur phase de conception.

C’est une question à laquelle il est difficile de répondre mais, à votre avis, combien de temps faudra-t-il à la Chine pour rattraper son retard technologique actuel par rapport à l’US Navy ?

Le succès de tout effort consenti par les Chinois pour construire une 3e, voire une 4e génération de SSN (SNA) ou SSBN (SNLE) exigera des moyens considérables, aussi considérables que ceux qu’ils devront déployer pour réaliser un programme de conquête de l’espace ou pour ramener leur pollution à des niveaux soutenables pour l’environnement. Certes, la Chine a tardé à se lancer dans cette course technologique, mais cela lui offre en même temps l’avantage de profiter des enseignements retirés des échecs et réussites des pays qui ont commencé plus tôt. Cet avantage s’avère néanmoins bien moins intéressant en matière de sous-marins nucléaires, du fait des lois contrôlant les exportations, du secret qui entoure ce secteur et du besoin irréductible d’une assise industrielle à même de permettre la conception et la fabrication des plusieurs milliers de pièces de haute précision. La Chine pourrait nous réserver des surprises, et il ne faut jamais sous-estimer ce qu’un peuple aussi déterminé est en mesure de réussir. Mais, avant de rattraper le niveau de sophistication des vaisseaux occidentaux, il lui faudra encore plusieurs décennies.

D’un point de vue qualitatif, quelles sont les compétences des sous-mariniers chinois ? Certains spécialistes affirment que ce pays utilise des méthodes de recrutement originales, s’efforçant de « pêcher » des étudiants pour en faire des officiers à leur sortie de l’université. La Chine connaît-elle les mêmes difficultés de recrutement qu’éprouvent l’Australie et le Royaume-Uni ?

D’après les spécialistes navals occidentaux, rien ne peut remplacer l’expérience – qu’on ne peut acquérir que « sur le terrain » en mer en l’occurrence. Or, les informations rendues publiques par l’US Office of Naval Intelligence en 2007 montrent qu’au cours de ces dernières années, les sous-marins chinois n’ont effectué que de rares exercices de patrouille – seulement deux en 2006, par exemple. La PLAN continue de s’appuyer sur la conscription militaire pour répondre à ses besoins en personnel, et son corps de sous-officiers d’active n’existe que depuis quelques années. Tous ces indicateurs suggèrent que les sous-mariniers chinois, de même que les personnels à terre qui assurent le soutien logistique, manquent sans doute d’expérience – ce qui les rend peu fiables pour garantir le succès de leurs missions en temps de guerre. Mais il serait bien imprudent de la part de tout ennemi potentiel de se risquer à présumer ainsi des militaires chinois, car notre époque a l’avantage de connaître les armes de longue portée « intelligentes », la formation des personnels au moyen de simulateurs assistés par ordinateur, des outils automatisés de prise de décision tactique, ainsi que des instruments de commandement et de contrôle d’une grande sophistication. Il faut bien reconnaître que la capacité qualitative des marins chinois, par rapport à leurs homologues occidentaux, reste la grande inconnue (3).

Comme l’ont fait remarquer d’autres spécialistes, la PLAN a lancé plusieurs campagnes destinées à séduire les étudiants, ce qui suggère que la Chine a éprouvé, éprouve et éprouvera de grandes difficultés à intégrer dans les rangs de ses armées les individus possédant l’éducation indispensable pour faire de bons marins et ayant l’envie de s’engager. La maîtrise des technologies avancées est un atout de plus en plus indispensable pour faire la guerre de nos jours, et il en est de même dans les affaires, entre autres activités professionnelles. La PLAN comprendra sans doute qu’il lui faut mettre tous ses moyens pour recruter les personnes compétentes – et leur offrir des rémunérations en rapport – comme le font déjà les marines occidentales. Avec son économie en pleine expansion, comme l’est aussi sa flotte, ces tendances ne pourront que s’en trouver exacerbées. Ce qui ne manquera pas d’augmenter les coûts en personnel et en soutien logistique de la PLAN, et finira donc par accroître l’exigence d’une structure militaire plus réduite.

Entretien réalisé par Joseph Henrotin, le 23 octobre 2008

Article publié dans DSI n°43, décembre 2008. 

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