J’avoue avoir été tenté de titrer ce post « non mais il faudrait que vous arrêtiez d’essayer de dire des trucs », mais DSI est une maison sérieuse et, face à l’énième intervention de G. Chamayou sur la question des drones armés, je me suis résolu à un exercice de mise au point que je n’avais pu réaliser jusque là faute de temps.

Il n’est pas ici question de remettre en cause sa démarche, entamée avec la publication de Théorie du drone – un ouvrage que nous avions eu l’occasion de recenser – et qui est évidemment utile. Il me semble par contre nécessaire de contextualiser une interview récemment donnée et dont toutes les citations dans le tableau ci-dessous sont extraites.

Citation Précision
« Ces drones UCAV, « véhicule aérien de combat sans pilote » » Non, ce sont des drones MALE, certes armés mais qui ne sont pas qualifiés d’UCAV, à l’instar du X-47B, du Neuron ou encore du Taranis.
« Un drone, ça ne fait pas de prisonnier… » C’est inexact. En 1991, des soldats Irakiens se sont rendus à un Pioneer. La doctrine d’emploi US retient la possibilité de cette utilisation, mais la plupart du temps, l’altitude de vol reste au-delà des 6000 m
« Avec, en 2010 par exemple, une frappe de drone tous les quatre jours ! » C’est quantitativement très peu au regard de ce que peut être une campagne aérienne.
« La guerre devient unilatérale, avec l’élimination de tout rapport de réciprocité » Ce mouvement n’a rien de neuf : il commence avec le développement des armes de jet, au néolithique. L’artillerie, l’aviation « classique » cherchent également à éviter la réciprocité. Laquelle existe pourtant : les bases d’où décollent ces drones sont régulièrement attaquées et les drones ne sont pas le seul instrument des forces déployées en Afghanistan et même au Pakistan : nombre de soldats d’Islamabad ont payé le prix du sacrifice de leur engagement au Waziristan… Au-delà, la recherche de la conduite d’attentats sur les sols européen ou américain est une forme de réciprocité.
« Le drone est l’instrument de la guerre asymétrique contemporaine ». Non. C’est l’un des instrument, qui résulte par ailleurs d’une supériorité technologique confinant à la dissymétrie.
« C’est une forme de violence télécommandée, à distance. L’instrument d’un pouvoir impérial, hybride, qui se définit par certains attributs du pouvoir militaire, mêlés à des attributs de police ». Certes. Mais pas plus que l’engagement de missiles de croisière, d’artillerie classique (dont la portée ne cesse de s’accroître) ou de l’aviation. In fine, si les moyens évoluent, la nature des opérations expéditionnaire reste inchangée. C’est elle et non ses moyens, qu’il faut interroger.
« Avec un modèle stratégique : celui de la « chasse à l’homme », terme que l’on retrouve dans les documents des stratèges américains, avec la rhétorique d’une « guerre cynégétique » » La formule est belle mais ancienne. Les travaux en petite guerre, dès le 18ème siècle, en relèvent également. De même que les missions des « commandos de chasse » durant la guerre d’Algérie ou, plus près de nous, le « search and destroy » de la COIN américaine au Vietnam.
« Nous ne sommes plus dans la guerre à la Clausewitz (théoricien militaire prussien du 19ème siècle), définie comme un duel entre deux lutteurs qui se font face ou une multitude de combats enchâssés les uns dans les autres » » Si, justement : la COIN est typiquement quelque chose d’enchâssé, c’est même ce qui en fait toute la difficulté. Au-delà, la nature de la guerre est inchangée – l’affrontement de deux volontés utilisant la force pour résoudre leur différent.
« Le problème principal est la détection de l’ennemi… » Cela a toujours été le principal problème…
« …réduit au statut de proie, dans un rapport de pur abattage, d’exécution. C’est une forme de violence sans combat ». « S’il n’était que proie, ce serait facile : or, l’adversaire (et non l’ennemi, parce que l’on a, dès 2008, ouvert la porte aux négociations…) est intelligent, il s’adapte. Et si vous preniez la peine d’examiner la littérature autour des opérations en AfPak, il combat, et bien..
« Nous sommes dans l’exécution extrajudiciaire ». Non. Le domaine international n’est pas régit par les règles du droit interne, même si l’on peut le regretter.
« Contrôler un territoire, à la verticale, depuis le ciel, sans envoyer de troupes. C’est l’utopie d’un pouvoir qu’on pourrait qualifier « d’aéropolitique » : la question de la souveraineté se pose non plus de manière plate mais tridimensionnelle. La maîtrise des airs et des ondes devient une question cruciale ». Elles le sont respectivement depuis les premiers travaux de Douhet en 1911 et depuis ceux des Russes et des Japonais, durant la guerre qui les a opposé en 1905. Plus largement, les travaux autour de l’Airpower et ses différents paradigmes se chiffrent en milliers de publications.
« Les étapes sont assez balisées. Le premier moment, c’est la guerre au Kosovo, en 1999 : des drones, non armés, sont utilisés à des fins de surveillance et de reconnaissance ». Puis-je rappeler à l’auteur que la France utilise des drones depuis les années 1960, que le premier drone armé a été utilisé à la même époque (DASH-10, Ryan avec AGM-65). Dès la fin des années 1970, l’US Army, l’US Navy et les forces israéliennes disposaient de drones ISR.
« La deuxième phase, ce sont les drones armés en appui des troupes au sol, pendant la guerre en Afghanistan » Non. Pour des questions de procédure, ce sont des appareils pilotés qui soutiennent les forces au sol. Les drones ont été engagés dans des ciblages dits d’opportunité, sans présence de troupes amies à proximité.
« La troisième étape, c’est aujourd’hui la chasse à l’homme par les airs, avec des drones armés » En fait, elle remonte à la frappe de 2002 au Yémen. Par ailleurs, l’auteur oublie que cette « chasse à l’homme » est également (et quantitativement, surtout) le fait d’appareils de combat dotés de pods spécifiques.
« La suivante, qui est en préparation, ce sont les drones létaux autonomes, avec pilotage automatique » Le pilotage est déjà autonome. Pour ce qui est du ciblage, seuls les Britanniques l’envisagent de manière autonome sur le Taranis et il est d’ailleurs techniquement et juridiquement douteux (les ROE sont contraignantes…) qu’ils y parviennent.
« Nous sommes dans l’idéal de la guerre à zéro mort – dans son propre camp du moins : le drone est piloté à distance, les soldats ne risquent plus leur vie ». La « guerre a zéro mort » est une catégorie journalistique : jamais aucun militaire ne s’en est revendiqué… Pour ce qui est de la prise de risque, voir supra.
« La guerre au Kosovo est emblématique : elle a été conduite entièrement par les airs, avec des avions de l’Otan qui volent à une distance de sécurité qui les met hors d’atteinte des défenses anti-aériennes ». Faux. L’enveloppe d’engagement des SA-6 (et du SA-3 qui a abattu un F-117…) a continuellement posé problème aux forces de l’OTAN qui ont d’ailleurs tiré des centaines de missiles antiradars.
« C’est la méthode du pattern of life analysis, une analyse du mode de vie qui laisse soupçonner avec une forte probabilité qu’il s’agit d’un individu hostile. On convertit un faisceau d’indices en statut de « cible légitime », par des techniques de « probabilisation ». Nous ne sommes plus dans le domaine du constat flagrant, mais dans l’ère du soupçon. On cible des combattants présumés ». Evoquer cette méthode est commode pour fustiger son utilisateur mais alors il faut l’évoquer intégralement : ce type de frappe implique des observations qui peuvent durer des heures… Exactement comme ce que font les forces spéciales, d’ailleurs.
« Une erreur ou une bavure, c’est accidentel. Or les erreurs sont inscrites dans le fonctionnement-même du drone. Le droit des conflits armés impose de distinguer entre civils et combattants. Les partisans du drone disent que c’est une arme plus « éthique » car elle permet de mieux respecter ce principe, en permettant de voir et de surveiller ». Le sous-entendu de l’attaque délibérée sur les civils est quelque peu tiré par les cheveux. Au-delà, le drone est certainement plus éthique qu’une frappe par artillerie déclenchée à 40 km ou qu’un tir de missile de croisière déclenché à 1 500 km. Il l’est même plus qu’une bombe tirée depuis un chasseur doté de pod : les cockpits ne permettent pas d’accueillir des LEGAD, qui peuvent par contre accompagner les équipages de drones. Reste, également, que ce n’est pas l’instrument qui est le problème, c’est la façon de l’utiliser. Donc, non, les erreurs ne sont pas inscrites dans le fonctionnement du drone.
« Comment distinguer, vu du ciel, un non-combattant d’un combattant sans combat ? » Ca s’appelle le renseignement. C’est pratiqué en contre-insurrection depuis le 18ème siècle et, depuis le ciel, depuis 1911.
« Les fameuses « erreurs » ne sont pas des bavures ou des accidents. L’impossibilité de distinguer entre combattants et non-combattants suppose de s’arroger un droit de tuer » C’est exact. C’est même l’une des caractéristiques de la guerre. Plus sérieusement, la question de la discrimination est problématique. Mais est-ce le drone en tant qu’instrument qui doit être blâmé – lequel d’ailleurs, induit un progrès en surveillance – ou le combattant qui met en danger des civils parce qu’il cherche à se fondre comme tel ?
« Cette technique de ciblage par profil, on la retrouve dans d’autres pratiques sociales : si vous achetez un livre sur Amazon, on peut établir, grâce à votre comportement de client, un profil pour vous recommander par similarité des livres qui correspondent à vos préférences. Avec le drone est utilisée une technologie similaire, fondée sur l’analyse des similarités et l’anticipation de leur récurrence. Et on vous envoie sur la gueule non pas un livre mais un missile… » Quel est le but de cet enchaînement « drone = marketing = capitalisme » (par ailleurs caricatural et abusif) ?
« « Le temps des bourreaux-philosophes et du terrorisme d’État », dont parlait Albert Camus, nous y sommes ». Nous y avons déjà plus été : si les guerres mondiales ne suffisent pas à la démonstration, les guerres de l’Afrique des grands lacs ou la guerre civile sri-lankaise en constituerait de bons exemples. Et menés sans drones…
« vivre sous un mirador volant équipé de missiles ! Les stratèges américains théorisent cette « terrorisation de masse ». Ils disent même que c’est l’avantage tactique de cette arme : disloquer la psychologie de l’adversaire, avec une arme venue du ciel contre laquelle il ne peut rien faire. L’ennemi est dans une situation d’impuissance complète. Le drone est l’arme d’un terrorisme d’Etat ». Reste que ce n’est pas le propre du drone et si terrorisme d’Etat il y a, il n’est pas uniquement lié au drone : les Sri Lankais ont fait la même chose avec de l’artillerie. Les premières conceptions en stratégique aérienne y renvoient directement. Avec, également, une nuance à apporter : le Pakistan n’est pas survolé en permanence par des myriades de drones – le dire est un mensonge.
« Oui. L’utopie de ce pouvoir, c’est la protection. Un idéal d’auto-préservation absolue des vies nationales, y compris militaires ». C’est effectivement le but de toute armée…
« Le drone apparaît très largement comme l’arme du lâche, de celui qui n’expose jamais sa vie » Parlons-en aux artilleurs, aux aviateurs, voire aux forces spéciales.
« Comme dans d’autres secteurs professionnels, les pilotes sont confrontés à une perte de statut, une déqualification matérielle et symbolique, avec la robotisation, l’automatisation ». Ce qui fait un pilote de combat n’est pas uniquement le fait de savoir piloter : c’est l’appréciation d’une situation tactique, laquelle reste nécessaire au « pilote » de drone.
« Pères de famille le matin, tueurs le soir ». C’est également valable pour les pilotes de B-2. On notera au passage que la généralisation pour renforcer le propos n’est pas scientifiquement pertinente : les équipages de drones français sont déployés sur les théâtres d’opérations (où ils sont d’ailleurs vulnérables) et rien n’indique que ce sera différent une fois les MQ-9 reçus…
« « Il est plus précis », disent les stratèges, recyclant le discours des « frappes chirurgicales » qu’on nous a servi dès la première guerre du Golfe » » Il est plus précis mais également moins létal : l’ogive explosive d’un AGM-114 ne fait que 8kg. A comparer aux 227 kg d’une GBU-12.
« Mais les États-Unis ne sont pas en guerre avec le Pakistan ou le Yémen ». C’est exact. Sauf que ces Etats tolèrent parfaitement ces frappes, pour une série de raisons.
« Les frappes ont lieu hors zone de guerre ». Si elles ne sont pas officiellement en guerre, elles sont en tout cas très largement disputées par un adversaire invasif.
« L’enjeu, derrière le drone, est donc l’autonomisation encore accrue du pouvoir militaire. C’est un moyen de minimiser les contestations politiques internes concernant les guerres impériales, néo-coloniales, les « sales guerres » ». Au contraire. La littérature a bien démontré que plus les réseaux de communication étaient développés, plus le politique tend à entrer en immixtion avec le militaire. De ce point de vue, le drone « re-politise » la guerre. Ce qui n’enlève rien à une autre problématique, celle du contrôle politique, par le législatif, de l’emploi de la force.
« Entre les lignes, on comprend qu’on se réserve la possibilité de les armer plus tard. Le ministre évoque aussi des usages de surveillance du territoire. La doctrine officielle de la France est très floue et très opaque ». Où serait le problème ? L’armée de l’Air surveille traditionnellement les espaces aériens et s’est dotée d’hélicoptères pour la « chasse » aux petits avions menaçant notamment la surveillance d’installations sensibles. De même, la sécurité civile ou la gendarmerie ont leurs propres aéronefs. En Belgique, les drones sont utilisés pour traquer la pollution maritime.
« On observe les signes d’un alignement sur la stratégie américaine, non réfléchi, à la va-vite, suite à la guerre au Mali ». Faux. Les premières réflexions sur la question ont été publiées dès 2002. Pour avoir un aperçu de ce qui a pu être fait, l’auteur peut utiliser le bouton « recherche » de ce site.

Qu’en retirer ? Une fois de plus, l’auteur se trompe de cible en extrayant le drone de son environnement stratégique : le drone n’est qu’une composante matérielle d’un système militaire à la fois bien plus développé et certainement pas lié aux seules questions matérielles. Il est également le produit de certaines visions de la stratégie aérienne à la consultation desquelles on ne peut qu’inviter l’auteur.

En conséquence, il passe à côté de vraies questions. Lorsque la problématique du droit des conflits armés est abordée, au travers de la question de la délimitation des zones de guerre, il y a là un vrai défi juridique par exemple. Mais faudrait-il perdre un avantage stratégique parce qu’une zone grise – grise, pas noire – du droit n’est pas exploitée ?

Encore une fois, la question n’est pas d’ordre matérielle et si des civils sont tués, la faute est-elle à imputer à l’achat et la conception de drones ou à l’utilisation qui en est faite ? De facto, confondre la fin et le moyen n’est certainement pas le meilleur service à rendre aux études stratégiques/sur les conflits/sur la guerre.

J. Henrotin.