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Quelques réflexions sur le rôle de l’information dans l’affaire ukrainienne

Observant comme tout un chacun l’évolution de la situation en Ukraine, j’ai été frappé par le traitement de la question sur nombre de sites, blogs, émissions télévisées et quotidiens – de fait, je termine un ouvrage sur la guerre hybride et dans ce cadre, je suis amené à revoir mes fondamentaux en matière de propagande et de guerre psychologique, j’y suis donc plus sensible.

Dans n’importe quelle crise internationale, les acteurs mettent en œuvre des stratégies d’influence visant à modeler les perceptions, gagner en légitimité et construire leurs propres narrations. Rien de neuf là-dedans, chacun cherche à faire passer « sa propre vision de la situation » en cherchant à convaincre les auditoires.

L’originalité de la situation dans le cas ukrainien est que les stratégies mises en œuvre le sont dans un contexte de fragilisation socio-économique d’audiences par ailleurs de plus en plus sensibles à des explications carrées, sans nuances et simples à appréhender. Les médias 2.0 sont un instrument rêvé en la matière. Il s’agit pour les opérateurs de ces stratégies d’influences de se parer les légitimités du chercheur et du journaliste – de se « mettre à égalité » avec eux, mais parfois sans en adopter les méthodologies et les contraintes.

Le 2.0 permet de contourner toutes les barrières traditionnelles à la publication – de la vérification des faits au comité de relecture – et est donc appelé à devenir le champ privilégié d’opérations d’influences aux ficelles plus ou moins grosses. Aujourd’hui, le premier inculte venu peut se proclamer commentateur et l’allègement des programmes scolaires en histoire et en géographie n’aidera certainement pas l’honnête citoyen – la cible – à distinguer le bon grain de l’ivraie.

Le cas ukrainien est emblématique. On y aura tout entendu. La révolution Maïdan – le cœur de la problématique : c’est son occurrence qui est prise comme prétexte par Moscou pour prendre la Crimée – serait la faute à l’OTAN et à lUE. La preuve en serait que John McCain, qui ne représente guère que lui-même (Républicain, il n’est missionné par personne…), et l’inénarrable BHL, s’y seraient rendus. On parle aussi de sociétés militaires privées. Même si quelques personnes pouvaient à elles seules organiser une révolte de cette amplitude ce qui est en soi douteux il faudrait peut-être veiller à montrer la dynamique des faits, plutôt quà aligner la présence de quelques acteurs aux capacités surévaluées.

Comme le rappelait récemment B. Tertrais, les Américains sont ainsi perçus comme capables de tout, même en n’ayant jamais été aussi faibles. Au prétexte que la CIA a quelques coups d’Etat – le terme retenu par Moscou – à son actif, ils seraient son mode d’action privilégié, voire systématique. La « grande manipulatrice » (ce quelle peut être, soyons clairs) nierait systématiquement aux peuples toute autonomie politique et, a fortiori, en termes de révolte. La littérature sur le sujet n’est pourtant pas inexistante et nombre de commentateurs de bonne foi seraient bien inspirés de la consulter.

Argument-massue, l’OTAN aurait fait des exercices avec l’Ukraine ! Effectivement, ce sont ceux du Partenariat pour la Paix, également effectués avec la Russie ou le Kazakhstan. Et si l’Ukraine a déployé des navires en soutien des opérations de lutte contre la piraterie au large de la Somalie, ce sera également le cas de la Russie.

L’UE est également impliquée : elle voudrait « acheter » l’Ukraine. En fait, l’UE n’a fait que déployer son partenariat oriental, sorte d’os à ronger pour une politique de voisinage achetée à coups d’euros donnés à des Etats dont tout le monde sait à Bruxelles qu’il serait irresponsable de les intégrer dans l’Union… Dans les deux cas, aucun responsable n’a jamais songé à intégrer l’Ukraine dans l’OTAN ou l’UE : c’est une fable construite de toute pièce.

Qu’il s’agisse de l’OTAN ou de l’UE, nos commentateurs en herbe sont donc incapables de passer quelques coups de fil à Bruxelles, passer dans les bars autour de la Commission pour prendre des verres et discuter avec ses membres ou plus simplement lire la littérature de référence. C’est beaucoup plus simple, me dira-t-on, de broder sur base d’articles trouvés sur internet et écris par on ne sait qui, en usant et abusant du biais de confirmation.

Maïdan et les réactions russes qui ont suivi ont, en fait, surpris l’OTAN comme l’UE. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’exonérer les Ukrainiens. Il y a une « phase deux » des opérations d’influence russes et Kiev en a directement jeté les bases en acceptant dans ses rangs des gens de Svoboda ou de Pravny Sector. La belle affaire : du coup, tout le nouveau gouvernement est considéré comme fasciste/nazi par Moscou, en oubliant bien de préciser qu’il n’est que transitoire, des élections devant se tenir.

La manœuvre est d’autant plus facilitée, à l’est de l’Ukraine, que la presse russe est largement aux ordres : difficile de trouver une voix dissonante dans le concert des éléments de langage du Kremlin retransmis par les chaînes télévisées et leurs sites web. Jusqu’à quel point les Ukrainiens russophones, dans l’est ou le sud y sont-ils sensibles ? La question est intéressante mais peu semblent sy intéresser. De toute manière, la machine est déjà en marche : il faut légitimer la prise de la Crimée, y compris par des arguments spécieux.

Le référendum organisé en moins d’une semaine – dans un très bel exercice de planification : peu d’administrations sont capables de l’effectuer sur plusieurs semaines – à la faible participation s’appuie sur le « principe de l’autodétermination », fondé en droit sur l’oppression par le gouvernement central. On ne peut pas dire qu’il n’y en ait pas eut, c’est exact. Mais à ce jeu, comment considérer les Tchétchènes : doit-on rappeler qu’aucune ville n’a été rasée par Kiev là où Grozny l’a été presque totalement en 1999 ?

S’y ajoute l’argument, extrêmement dangereux, selon lequel la Crimée ne serait ukrainienne que depuis 1954. Elle pourrait donc être reprise, ce ne serait que justice. Moscou peut ici compter, sur le relais de cet élément de langage, sur l’ignorance historique des commentateurs – Kaliningrad n’est russe que depuis 1945 et personne ne songe à le leur reprendre – mais aussi leur inconscience. Définir des « seuils d’appartenance historique » que chacun pourrait revendique à sa guise est la promesse de nombre de guerres…

En 1994, tout le monde convenait de laisser l’Ukraine en paix : elle était sacrée comme « limes », sorte de zone tampon permettant aux différentes cultures présentes sur son sol d’y vivre. Dans une logique politique centralisatrice, c’était problématique : d’office, des minorités se sentiraient opprimées, la révolution orange de 2004 – un premier coup de semonce – en est le fruit direct. La solution était un fédéralisme d’union appuyé sur l’ingénierie institutionnelle et travaillant sur des différentiels de représentations en utilisant à divers degrés la proportionnelle.

Le fait est, même si on peut le regretter, qu’un tel système n’a pas été mis en place et que le mal est resté. Là aussi, nos commentateurs manquent totalement de prendre en compte les facteurs politiques internes (c’est pourtant un élémentaire en science politique !), en réduisant l’analyse au fait que la plupart des dirigeants sont corrompus. C’est un fait, ça pourrait également se dire de plusieurs dirigeants russes, mais ça n’aide pas beaucoup dans l’analyse…

Un dernier point – il y aurait quelques ouvrages à écrire sur l’usage des stratégies d’influence dans l’affaire ukrainienne et linefficacité totale des Européens ou de lOTAN en la matière – également sur l’OTAN comme « fauteur de guerre » par ses déploiements à l’est. L’OTAN a déployé un groupe de chasseurs de mines en Baltique et 50 appareils de combat en plus de quelques E-3 de détection aérienne avancée sur sa façade orientale, dans des pays membres. Soit, pour qui a un peu de connaissances en analyse militaire, une paille face à 40 000 hommes. Mais qui se soucie encore de l’analyse militaire ?

J. Henrotin

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI (Centre d'Analyse et de Prévision des Risques Internationaux) et à l'ISC (Institut de Stratégie Comparée) - henrotin(at)areion.fr

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