Lectures

Dans la peau d’un pilote de chasse. Le spleen de l’homme-machine

Gérard DUBEY et Caroline MORICOT, PUF, Paris, 2016, 240 p. 

Sous le feu, de Michel Goya (Tallandier, 2014), pour les forces terrestres a trouvé son pendant pour les forces aériennes : fruit de dix ans de recherches, l’ouvrage de G. Dubey et C. Moricot est une socio-anthropologie du pilote de chasse. En ce sens, il prolonge bien Les chevaliers de l’air de Pascal Vennesson (Presses de Sciences Po, 1997) en mettant en évidence une double spécificité. D’une part, le combat à distance dans les trois dimensions, avec ses paradoxes, mais aussi la difficulté à l’appréhender : dans un cockpit, la guerre semble loin, jusqu’à ce que l’on soit touché. D’autre part, le fort degré d’intégration homme-machine. Si les auteurs ne sont pas faits pour la stratégie aérienne – la référence à la « doctrine du bombardement aérien », tarte à la crème hipplérienne, passe à côté de la cible – ni pour l’analyse technique des matériels, leur observation de la tribu des aviateurs est en revanche minutieuse. Elle l’est d’autant plus qu’il n’est pas uniquement question du pilote de 2000D ou de Rafale, mais aussi de drones. Le travail, mûri, porte ici ses fruits. C’est d’autant plus le cas qu’il ne s’agit pas seulement de « montrer », mais aussi de s’interroger sur l’interaction homme-machine, avec une portée qui dépasse de loin la seule armée de l’Air. Et l’on constate notamment que l’automatisation n’automatise pas tant que cela et qu’elle est couplée à l’émergence d’un système de normes de toutes natures, de plus en plus pesantes, qui restreignent la liberté d’action des combattants en plus de réduire la « part de rêve » liée à la profession. Les auteurs voient ainsi apparaître un « spleen », mais le lecteur restera sans doute songeur à l’idée de la nécessité d’un réenchantement de la technique – car il était un temps, les auteurs le montrent bien, où elle faisait rêver. Bien écrit, l’ouvrage pourrait être vu par certains comme trop intellectualisant, en misant sur les classiques de la sociologie et de l’anthropologie civile, au détriment des travaux réalisés en military studies. Pour autant, il est à conseiller parce qu’il apporte un regard extérieur sur un lent processus risquant à terme de dégrader l’efficacité des forces. J. H.

Recension publiée dans DSI n°128, mars-avril 2017.

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