Lectures

Pourquoi la dissuasion

Nicolas ROCHE, PUF, Paris, 2017, 544 p.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la littérature française de ces dernières années accorde assez peu d’attention à la dissuasion. C’est tout le mérite de l’auteur que de proposer un ouvrage qui non seulement constitue une solide introduction, mais est aussi pédagogique. Le déroulé des chapitres peut, ainsi, désarçonner : on entre d’emblée dans une série de crises – Ukraine, Syrie – qui ne semblent guère nucléarisées de prime abord, mais où l’auteur démontre la part qu’y prend la dissuasion. Suit une première partie consacrée à l’histoire stratégique de la dissuasion française. Les suivantes reviennent sur un certain nombre de fondamentaux, les conceptions nationales et les équilibres régionaux, la dissuasion dans son rapport aux armements conventionnels, pour terminer sur les rapports au droit et à la morale avant la conclusion générale. L’ouvrage est une bonne synthèse, qui aurait sans doute mérité une bibliographie plus étendue, mais il s’avère le plus particulièrement stimulant dans sa quatrième partie. On ne peut en effet plus penser la dissuasion nucléaire comme une sorte de tout, en soi et pour soi, désincarné du reste des interactions stratégiques – une approche qui traverse en réalité tout l’ouvrage. Il invite également à une réflexion sur le rôle de la norme : par ses implications, la stratégie nucléaire est normative par essence – en disposer implique d’adopter des comportements stratégiques spécifiques. Cette normalisation se prolonge dans le champ juridique des accords de maîtrise des armements et de désarmement ; ou encore dans les champs philosophiques et théologies. Mais, dès lors, ces normalisations, que l’on ne peut certes que désirer, ne deviennent-elles pas des facteurs de contrainte d’une recherche liberté d’action stratégique qui finit souvent par trouver sa propre voie ? Le débat n’est pas nouveau et l’auteur est bien conscient de ce risque, précisément parce que son approche des relations internationales prend en compte la « totalité stratégique ». Si sa réponse – le réinvestissement de la grammaire de la dissuasion – semble imparfaite, à tout le moins son ouvrage sert-il utilement à sa réalisation. J. H.

Recension publiée dans DSI n°128, mars-avril 2017.

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