Lectures

La ruse et la force. Une autre histoire de la stratégie

Jean-Vincent HOLEINDRE, Perrin, Paris, 464 p.

La distinction entre le lion et le renard, Achille et Ulysse, David et Goliath et, en somme, entre la ruse et la force, est à la fois l’une des plus anciennes et les plus structurantes de la stratégie en tant que corpus d’idées. Mais cette opposition n’est souvent que de façade : parce que sa nature est dialectique, la guerre est forcément une dynamique ; et parce qu’elle est opposition des volontés, elle implique aussi bien la ruse que la force. De ce point de vue, il y a sans doute quelque chose d’abusif dans les études sur la culture stratégique voyant l’Occident essentiellement préoccupé par la force et son ultima, la bataille décisive. Issu de sa thèse de doctorat, l’ouvrage de J.-V. Holeindre permet justement de nuancer. D’abord, en fournissant une bonne historiographie de la question de la place de la ruse dans la pensée stratégique classique et de ses relations avec la force ; ce qui est en soi utile dès lors que rien n’existait de cette ampleur en français. Ensuite, parce que l’ouvrage tend à montrer une intrication toujours plus intense entre les deux, qui soulève en creux la question des exploitations futures de cette granulométrie plus fine, rendue possible par les nouvelles technologies. Enfin, parce qu’il fournit effectivement, ce faisant, une « autre histoire de la stratégie », peut-être moins linéaire que chez Gat, certainement complémentaire de celle de Freedman. Évidemment, l’exercice implique d’être restrictif : comme souvent en matière d’historiographie de la stratégie, la perspective est occidentalo-centrée. Reste que c’est aussi la démonstration de la fertilité du champ et que, au passage, l’auteur n’oublie pas d’aborder des questions parfois moins traitées dans les ouvrages du genre. C’est le cas pour ce qui touche à la (contre)-guérilla, à la dissuasion nucléaire, mais aussi au terrorisme, pleinement compris comme un mode de guerre : la stratégie, ce n’est pas que la guerre régulière. Dense et montrant la maturité de la réflexion comme l’érudition de l’auteur, l’ouvrage est donc à chaudement recommander. J. H.

Recension publiée dans DSI n°129, mai-juin 2017.

Pin It on Pinterest

X