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Le point de vue de… John Arquilla et David Ronfeldt (entretien)

Dans l’optique de J. Arquilla et D. Ronfeldt, des frappes conduites à distance de sécurité doivent pouvoir épauler la progression de troupes au sol. (© US Navy)

DSI : Vous avez publié des travaux qui ont profondément marqué les débats stratégiques américains et internationaux portant sur la Révolution dans les Affaires Militaires (RAM). Certains commentateurs et analystes indiquent que votre pensée sur la guerre de l’information est trop « technologiquement centrée » ou « RAM-centrée ». Êtes-vous d’accord ?

David Ronfeldt : Cette critique n’a aucun sens pour nous. Celui qui dit cela n’a jamais vraiment lu nos écrits. Ils peuvent les confondre avec des travaux concurrents mais différents, écrits par d’autres stratégistes sur la guerre réseaucentrée, un concept qui est technologiquement centré, spécialement dans la promotion de l’automatisation des systèmes d’armes. Notre travail se focalise sur l’organisation sociale, pas sur la « technologie dure ». Il est basé sur l’intuition que la révolution de l’information favorise l’émergence de formes réticulées d’organisation et rend la vie des hiérarchies difficile. Nous voulons que les stratégistes comprennent mieux que les formes de réseaux – en chaînes, en étoiles, en moyeux, les réseaux distribués, etc. – sont de plus en plus effectives et efficaces. De petits groupes et des individus dispersés sont maintenant capables de se lier, se coordonner et agir conjointement comme jamais auparavant, pour le meilleur et pour le pire.

Si différents types de réseaux émergent, c’est aussi le cas des stratégies de swarming. Le swarming (attaques en essaim) est apparemment amorphe mais c’est une façon, attentivement structurée et coordonnée, de frapper de toutes les directions au moyen de pulsions durables de force et/ou de feux, depuis des positions rapprochées et éloignées. Il fonctionne mieux lorsqu’il est conçu autour du déploiement d’une myriade de petites unités de manœuvre, dispersées et réticulées. Le but est de les faire monter en puissance rapidement et discrètement, d’attaquer un objectif puis de les dissoudre et de les re-disperser, pour qu’elles soient immédiatement prêtes à se recombiner pour une nouvelle pulsion.

Que l’on utilise de vieilles ou de nouvelles technologies, les terroristes transnationaux et les criminels (sans parler des activistes sociaux qui sont une force positive) ont appris tout ça rapidement et ont, par conséquent, refaçonné leurs organisations et leurs stratégies. C’est ce qui nous inspire notre concept de netwar.

En lisant vos travaux, on peut dire que l’une de vos devises est qu’il faut « combattre des réseaux avec des réseaux et non des hiérarchies ». Pensez-vous que les États-Unis – mais c’est aussi le cas des pays européens – y sont adaptés ? Ont-ils le potentiel d’innovation pour se transformer en réseaux ?

David Ronfeldt : Cela fait dix ans que nous mettons en évidence le fait qu’il faut des réseaux pour vaincre des réseaux ennemis. Le gouvernement américain, les militaires, les agences de sécurité et de police ont des difficultés à s’adapter à ce principe, largement parce qu’elles doivent maintenir leurs hiérarchies, ce qui ralentit le partage de l’information et la coordination interarmées. Un changement radical vers les modèles de réseaux est impossible pour les institutions hiérarchiques, mais elles peuvent (et elles doivent) s’organiser en d’efficaces hybrides de hiérarchies et de réseaux. Une façon de faire est de créer des mécanismes inter-agences, inter-services et inter-gouvernementaux. Un aspect de plus en plus important est d’y inclure des ONG de la société civile au sein de réseaux de capteurs, ce qui peut aider à la détection précoce de conflits, au monitoring, à la résolution de conflits et au redressement post-conflit. Depuis que je suis en congé de longue durée, je ne suis plus « connecté » aux activités actuelles. Mais j’ai entendu dire que l’impératif de combattre des réseaux avec des réseaux s’étend  : dans quelques bureaux du Central Command, des opérations spéciales liées aux conflits de basse intensité et des Marines, que ce soit au niveau des officiers subalternes ou supérieurs. John et moi-même avons également entendu parler de l’application effective de ce principe en Afghanistan et en Irak, sans parler d’ailleurs. J’en sais moins sur la situation en Europe, mais j’ai entendu dire qu’il y a des efforts britanniques, français, allemands, espagnols, scandinaves et dans toute l’Europe pour appliquer les principes des réseaux dans les domaines du maintien de l’ordre et dans le recueil du renseignement. Je ne serais pas surpris d’apprendre que quelques pays européens sont en avance sur leurs homologues américains dans ces domaines.

John Arquilla : En ce qui concerne les affaires militaires, nos idées sur la mise en réseaux, les tactiques de swarming et le glissement vers de plus petites unités d’action se sont installées dans plusieurs secteurs des armes et des services. Par exemple, la Navy a maintenant un Netwar Command (NETWARCOM) basé à Norfolk, en Virginie, qui cherche à améliorer l’effectivité de notre marine en encourageant des flots latéraux fluides d’information. La marine est toujours mariée à ses porte-avions mais la mise en réseau progresse clairement. L’armée essaie de faire de son mieux pour employer les tactiques en essaim (swarming), à la fois en Afghanistan et en Irak. Son plus gros obstacle pour réussir est l’attachement émotionnel des commandants aux structures organisationnelles de la brigade et de la division.

Les Marines font du swarming et créent de plus petites unités d’action. C’est prouvé comme étant extrêmement efficace au niveau tactique en Irak, où de petits éléments de Marines ont grandement amélioré l’efficacité des forces irakiennes amies. L’Air Force se dirige aussi vers des structures organisationnelles plus petites et est hautement réticulée en termes de flots d’information. Son plus gros obstacle est la recherche continuelle d’une façon de faire du bombardement stratégique (par exemple, Shock and Awe). Peu de campagnes de bombardement ont fait gagner des guerres par elles-mêmes, durant les 90 dernières années. Peu le feront probablement jamais, mais l’Air Force poursuit toujours cette possibilité comme une sorte de saint Graal.

Le commandement des opérations spéciales (ndlr. : SOCOM – Special Operations Command), fait de troupes de tous les services, est un des lieux où ont pris place toutes les implications organisationnelles, doctrinales et stratégiques des travaux de David et moi-même. Le SOCOM est le meilleur exemple du potentiel de nos idées, à commencer par la campagne d’Afghanistan durant la fin 2001, quand 300 commandos ont renversé les Talibans et qui se poursuit aujourd’hui dans de petites actions à travers le monde.

L’organisation sociale est donc un angle d’attaque des systèmes stratégiques certainement pertinent…

John Arquilla : Comme pour la Noopolitik (un terme découlant de la « noosphère » de Teilhard de Chardin), David et moi avons indiqué depuis des années que, dans l’âge de l’information, les idées et les valeurs prouveront qu’elles sont plus importantes qu’une force imbécile. Nous ne parlons pas seulement de soft power, un terme qui se réfère essentiellement à l’attractivité de notre culture. La Noopolitik se réfère plus au domaine éthique, où l’on se soucie plus de faire ce qui est juste que de vendre nos idées. La Noopolitik suggère que le monde est à l’aube d’un âge d’or pour la société civile, une ère dans laquelle la politique de puissance traditionnelle (y compris la prééminence américaine) sera soumise aux mandats du domaine moral. Sans le consensus moral, peu de choses peuvent être réalisées – particulièrement dans le domaine militaire.

Comment voyez-vous le futur de la sécurité ?

David Ronfeldt : Je m’inquiète de quatre tendances : le terrorisme, bien sûr et aussi le tribalisme virulent, une nouvelle irruption du fascisme et la montée épisodique de leaders « Hubris-Némésis », aux prétentions démesurées et qui en punissent d’autres. Laissez-moi commenter les trois tendances qui reçoivent le moins d’attention.

– Le tribalisme : ce thème n’a pas été oublié par les stratégistes et analystes américains – mais il n’ pas été suffisamment utilisé. Après la fin de la Guerre froide, les penseurs américains ont préféré l’argument optimiste de la « fin de l’histoire », selon lequel la démocratie libérale triompherait dans le monde (Francis Fukuyama en 1989, 1992). Au même moment, une idée opposée – la régression vers le tribalisme – était plus porteuse de sens pour d’autres stratégistes (par exemple, Jacques Attali, en 1992), lorsque des belligérants ethno-nationalistes sont apparus dans les Balkans. Cette vision reconnaissait que là où les sociétés se délitaient, les gens retournaient à des comportements de clans et de tribus, répudiant les idéaux libéraux. Mais, peut-être parce que le « tribalisme » semble être un concept exagérément archaïque pour analyser le monde moderne, ou parce qu’il a été exprimé par les stratégistes européens plus que par les Américains, il ne s’est pas installé dans le débat stratégique. Au lieu de cela, la pensée stratégique américaine s’est tournée vers un concept plus élevé (mais moins précis) : le « clash des civilisations » (Samuel Huntington, 1993, 1996). Ce à quoi le monde fait face, cependant, est plus une action des tribalismes qu’un clash entre civilisations. Les désaccords principaux se situent non entre les civilisations per se mais entre des segments antagonistes combattant à travers les zones frontalières (par exemple, les Serbes chrétiens contre les Kosovars musulmans), ou s’opposant dans la même zone civilisationnelle (par exemple, les Sunnites contre les Chiites en Irak). Et la plupart de ces belligérants, quelle que soit la hauteur de vue des idéaux qu’ils clament, opèrent de façon terriblement tribale et clanique. Cela peut persister des années, nourrissant le terrorisme, la discorde religieuse, l’opposition sectaire, la violence de gang clanique et le crime. Le concept de « guerre globale contre le terrorisme » ne reflète pas cette réalité jusqu’ici.

– Le fascisme : les leaders de par le monde acceptent maintenant que les sociétés aient une économie de marché et beaucoup de nations connaissent maintenant une transition pour développer la leur. Ce qui rend le communisme obsolète mais pas le fascisme, ce dernier allouant de l’espace au secteur commercial privé. L’espoir des stratégistes occidentaux est que la progression des économies de marché va encourager les démocraties libérales – et, en effet, il y a une relation causale. Toutefois, il est douteux que toutes ces nations opèrent une transition réussie ; dans quelques-unes (sur lesquelles j’hésite à spéculer), les efforts conduiront à la détresse et au désarroi. Or, pour d’autres raisons, une minorité militante peut s’emparer du pouvoir. Mon explication est trop brève mais je veux dire ceci : des régimes répressifs et ultra-nationalistes vont émerger, avec un fort soutien populaire, qui combineront l’hyper-hiérarchie et l’hyper-tribalisme, en laissant des espaces subordonnés pour les marchés économiques et peu – ou pas – de place pour des réseaux autonomes de la société civile. Lorsque cela s’est produit par le passé, le résultat était habituellement le fascisme. Des variétés propres à l’âge de l’information pourraient apparaître prochainement. Les gens pensent souvent que le fascisme est de droite, mais il peut aussi bien paraître de gauche et pourrait probablement survenir au sein de curieux hybrides politiques dont la principale intention serait l’amplification de leur pouvoir.

Hubris et Némésis : le danger va s’élever là où les leaders montreront ce que j’appelle un « complexe hubris-Némésis ». Dans la mythologie et la dramaturgie grecque, l’hubris était le péché capital de la fierté : la grandiose prétention de devenir comme les dieux. Némésis était la déesse de la divine vengeance qui détruit les mortels « hubristiques ». Classiquement, hubris et nemesis se contredisent l’un l’autre. Mais, de temps à autre, des leaders émergent qui incarnent les deux forces. Ils n’ont pas seulement l’hubris mais veulent aussi jouer à Némésis contre un ennemi qui est coupable d’hubris. Dans cette pathologie rare, les deux forces cessent de se contredire l’une l’autre ; elles se combinent en une fusion qui génère une grande énergie et une grande ambition. Hitler et Castro viennent immédiatement à l’esprit, Milosevic et Saddam Hussein sont des notes de bas de page de l’histoire, Chavez et Ahmadinejad sont des possibilités. Le capitaine Ahab dans Moby Dick est un archétype littéraire. Pour être aussi puissant que le requiert leur hubris, ils agissent tels des dieux auprès de leur peuple ; ils recherchent la puissance totale dans leur pays et projettent leur image à l’étranger. Pour jouer Némésis, ils attaquent et défient une puissance étrangère, ce qui signifie la plupart du temps les États-Unis. (Ronfeldt3)

Nous devons nous garder des leaders « hubris-Némésis », quels que soient le type de gouvernement, la force militaire ou l’idéologie dont ils se réclament. La pathologie peut le (ou la) conduire au messianisme, à chercher une destinée spéciale, à épouser de grands idéaux qui finissent en rationalisation de la violence, à menacer et à savourer le fait d’être menacé, à demander une loyauté absolue, à avoir envie des projecteurs et à prendre des risques que des mortels ordinaires considèrent comme irrationnels. Il peut proposer des projets monumentaux qui semblent constructifs pour ses sujets ; alors que sa vision appelle à une vengeance destructrice à l’étranger et c’est ce qui excite sa passion. L’affaire ne sera pas résolue si les leaders occidentaux répondent avec leurs propres mentalités et comportements d’« hubris-Némésis ».

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 7 février 2006.

Entretien paru dans DSI n°13, mars 2006.

 

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