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L’infanterie française en perspective : quelle durabilité ?

(Shutterstock/Guillaume Louyot Onickz Artworks)

Entretien avec Michel Goya, colonel des troupes de marine (r), animateur du blog La voie de l’épéeEntretien publié dans DSI n°48, juin-juillet 2016.

L’armée de Terre est sur tous les fronts et risque la surchauffe : opérations « Sentinelle » et « Barkhane », sorties de « réassurance » à l’égard des alliés de l’Europe de l’Est… et, bien entendu, exercices. Le modèle adopté est-il durable ? Lors de pics de « demande opérationnelle d’armée », comment avons-nous historiquement réagi ?

Michel Goya : Notre modèle de forces de la fin de la guerre d’Algérie était « hybride », avec un corps blindé-mécanisé adossé à la dissuasion nucléaire et destiné à combattre à la frontière, une petite force d’intervention à l’étranger et la Défense Opérationnelle du Territoire (DOT). Par la contrainte sociopolitique qui interdisait d’envoyer des soldats appelés à l’étranger, ce modèle ne permettait pas de mener une guerre d’une certaine ampleur au loin. Par rejet également de l’expérience algérienne, il n’était pas non plus conçu pour les opérations au milieu des populations (sécurisation intérieure, stabilisation, contre-insurrection).

Bien entendu, sur la durée, ce modèle a fini par être été pris en défaut puisqu’il a fallu mener plusieurs opérations de contre-insurrection au Tchad à partir de 1969, y livrer une quasi-guerre contre la Libye et affronter l’Irak en 1990. Il a fallu assurer des missions de sécurisation à l’étranger, au Liban et surtout en ex-Yougoslavie, et même sur le sol national à partir des années 1980 (état d’urgence en Nouvelle-Calédonie, garde aux frontières, « Vigipirate »). La réponse à ces différents défis est passée par l’appel à des Volontaires Service Long (VSL) et une professionnalisation croissante jusqu’à finalement concerner la totalité des forces à la fin des années 1990. Avec, peu de temps après la fin de la guerre froide, un objectif de déploiement maximal de 50 000 hommes, on pouvait effectivement déployer à la demande une masse critique relativement importante pour n’importe quel type de mission.

Le problème est que, sans augmenter le budget, il a été impossible de financer cette transformation et les programmes de modernisation de l’ancienne force destinée à affronter le Pacte de Varsovie. On a fini par choisir de sacrifier le travail au capital. Nos effectifs ont donc fondu, à un point que l’on se retrouve maintenant dans la même situation qu’au moment de la guerre du Golfe, en 1991. Nous ne pouvons aujourd’hui ni déployer plus de moyens lourds ni mener plus de campagnes de stabilisation qu’à l’époque.

Or on demande désormais de faire la guerre à l’État islamique et aux organisations djihadistes sahéliennes tout en sécurisant la population métropolitaine et en se tenant prêts à « réassurer » les Européens de l’Est. Il est évidemment impossible, avec les moyens actuels, d’avoir une action significative dans chacun de ces cas. Il faut donc ou accorder les moyens à cette stratégie « tous azimuts », mais cela un effort budgétaire et un peu de temps maintenant, ou accorder la stratégie aux moyens. Pour l’instant, on use plutôt l’outil militaire pour des effets stratégiques faibles.

Dans la foulée des attentats et de la « durabilisation » de « Sentinelle », le rétablissement d’un dispositif de mobilisation volontaire des populations – qu’il s’agisse d’un service militaire ou d’une garde nationale – a un peu fait débat. Faut-il, selon vous, aller vers de tels dispositifs ?

Si la Convention a instauré la « levée en masse » pour faire face à des menaces jugées vitales, il y a aussi en France une tradition de l’outil militaire conçu comme un instrument professionnel froid au service du Prince. Ces deux visions, conscription contre force professionnelle, ont toujours été en tension. Le corps des officiers privilégie traditionnellement une force professionnelle ou d’active de longue durée. Après le désastre de 1870, on s’est décidé à imiter le modèle prussien, mais on a conservé une force professionnelle pour combattre au loin et, en métropole, on a mis l’accent sur l’armée d’active en augmentant la durée du service universel jusqu’à trois ans. La réserve était beaucoup moins bien formée et équipée que dans l’armée allemande où, contrairement à la France, on n’hésitait pas à l’engager en première ligne.

Lorsque l’on a décidé de la professionnalisation complète en 1996, personne ne s’y opposait vraiment, d’autant que beaucoup constataient que le service militaire était devenu totalement injuste. On aurait pu imaginer adosser cette nouvelle armée de métier à une capacité de remontée en puissance rapide à base de réservistes. On s’est empressé au contraire de supprimer cette capacité avec une fonte considérable de la réserve. Depuis la fin de la guerre froide, que l’on considère le budget ou le déploiement d’effectifs, la réserve représente environ 0,3 % de l’effort de défense. On notera que cette transformation s’est effectuée après les attentats de Paris de 1986 et de 1995. On avait bien gesticulé à l’époque en mettant en place la garde aux frontières, puis le plan « Vigipirate ». En janvier 2015, malgré l’utilité réelle très faible de ces deux opérations, on a décidé de gesticuler encore plus fort avec l’opération « Sentinelle » que, contre toute logique opérationnelle, on s’obstine à maintenir dans la durée.

On évoque donc à nouveau l’idée de renforcer la réserve opérationnelle, éventuellement sous forme d’une garde nationale, voire de rétablir le service militaire. Cette dernière voie paraît difficile, et même contre-productive. Loger, nourrir, équiper, former et solder les 600 000 jeunes qui constituent une classe d’âge représente un investissement très important. Tout cela ne peut se justifier qu’en cas de menace majeure, actuelle ou virtuelle. Il faudrait donc considérer l’État islamique, Al-Mourabitoune ou Al-Qaïda comme des menaces vitales et engager les appelés contre ces organisations. Est-ce seulement évoqué ? Je ne crois pas. Au mieux, on envisage d’utiliser ces nouveaux conscrits pour participer au quadrillage du pays ; au pire, on parle des vertus éducatives, plus ou moins fantasmées, du service militaire. Tout cela est un peu léger.

Si l’instauration d’un service militaire peut se discuter, il est clair en revanche que la réserve est à la fois indispensable et sous-estimée. Les réservistes ne sont pas seulement des intermittents qui viennent suppléer les professionnels pour  que ceux-ci puissent se reposer. Ce sont les éléments autorisant une adaptation de l’outil de défense aux différents défis, tant quantitativement, en permettant de constituer rapidement des groupements de force supplémentaires, que qualitativement, en apportant des compétences particulières et des capacités d’innovation qui manquent aux forces actuelles. Il y a tout à repenser et refonder dans ce champ et cela va bien au-delà, encore une fois, des quelques unités de quadrillage qui semblent constituer l’horizon stratégique indépassable de nos gouvernants.

L’infanterie reste la « reine des batailles » et, depuis les années 1990, fait l’objet d’attentions sur le plan technique – les tenues de type FELIN (Fantassin à Équipements et Liaisons Intégrés) – comme sur le plan humain : le terme de « soldat augmenté » n’est plus tabou. L’exosquelette est censé réconcilier les deux approches. Comment voyez-vous le combattant d’infanterie « occidental » en 2035 ? À quoi ressemblerait-il ?

Par principe, le soldat est un « homme augmenté », psychologiquement et matériellement, pour affronter, et si possible vaincre, des ennemis dans une ambiance de stress intense. Cet effort, qui existe depuis l’origine des temps, est donc relatif. Avec son cheval protégé et génétiquement modifié pour porter un cavalier lourd, son armure à plates, sa lance et sa masse, le chevalier français de la fin du XVe siècle était un magnifique « soldat augmenté ». Tout cela était extraordinairement coûteux et s’est finalement révélé tactiquement peu utile face aux méthodes d’infanterie renouvelées des Suisses et surtout la multiplication des armes à feu légères.

Le combat d’infanterie n’a que très lentement évolué depuis la fin de la Grande Guerre, au moins dans sa configuration antipersonnel. Une section d’infanterie française d’aujourd’hui pourrait encore être en grande difficulté face à une section de parachutistes allemands de 1944. Une d’entre elles a été tactiquement détruite en 2008 dans la vallée afghane d’Uzbin par des hommes équipés d’armes des années 1960. Cette stagnation, qui n’existe pas dans les autres types de combats, s’explique par l’atteinte de limites techniques, mais aussi sans doute parce que le modeste fantassin ne fait pas forcément l’objet d’une attention prioritaire.

Depuis 1914, le fantassin français s’est souvent trouvé en situation d’infériorité d’équipement par rapport à ses adversaires. Un effort a été fait à la fin des années 1940, mais, trente ans plus tard, les soldats français largués sur Kolwezi étaient encore équipés des mêmes pistolets mitrailleurs et fusils semi-automatiques, là où les adversaires étaient souvent armés de fusils d’assaut. L’armée de Terre française a d’ailleurs été parmi les dernières à se doter d’un fusil d’assaut. Il est vrai que la priorité était alors donnée à l’armement antichar. Au début des années 1990, toute l’infanterie française terminait ainsi de s’organiser autour des lance-missiles… au moment même où la menace des divisions blindées-mécanisées soviétiques disparaissait.

Avec la multiplication des interventions, on s’est rendu compte du besoin d’accroître les capacités de combat antipersonnel. Ce fut le début d’un long processus de tâtonnements, commun à toutes les grandes armées de terre, visant à exploiter les possibilités des nouvelles technologies pour augmenter l’efficacité des cellules d’infanterie. Pour une fois, avec le programme FELIN, c’est la France qui est allée le plus loin dans cette voie. Au bout de vingt ans d’efforts, le bilan est mitigé. Les nouvelles technologies apportent des plus indéniables en matière de protection, de communication, de localisation et de précision de tir, mais aussi des contraintes supplémentaires, de poids, d’alimentation énergétique, de charge cognitive. Pour reprendre l’exemple de l’embuscade de la vallée d’Uzbin, il n’est pas évident que si les deux sections françaises engagées avaient été « félinisées » ou même avaient été équipées d’exosquelettes, cela aurait changé beaucoup de choses. Cela n’aurait compensé ni le trop faible nombre de combattants à terre et de munitions portées, ni l’absence d’appuis efficaces disponibles immédiatement.

Croire que « l’augmentation » d’efficacité des capacités des sections et groupes d’infanterie peut être le seul fait de la technologie individuelle, c’est ajouter du blindage sur les chevaliers. Les innovations nécessaires doivent être intégrées en systèmes où les équipements n’ont qu’une part. Après des années d’expérimentation, j’avais identifié, par exemple, que la simple standardisation des cadres d’ordre permettait d’accroître considérablement la vitesse de réaction du groupe de combat, facteur essentiel de succès. Le système FELIN, c’est 42 000 euros dépensés par soldat. Pour l’instant, avec une telle somme, on aurait pu acheter beaucoup de choses qui auraient permis d’augmenter beaucoup plus rapidement l’efficacité du fantassin. FELIN peut sans doute constituer une vraie rupture, mais à condition de le perfectionner. La première erreur serait de tout arrêter maintenant. Le deuxième serait de ne se consacrer qu’à la technique.

En fin de compte, je ne suis pas certain que la physionomie du combat d’infanterie soit très différente dans vingt ans. Tous les équipements majeurs sont déjà présents ou en voie d’adoption, tous les moyens d’appui également. Les fantassins au sol seront équipés sensiblement de la même façon, avec des fusils d’assaut un peu plus performants. En revanche, l’ensemble fonctionnera sans doute de manière plus fluide et mieux intégrée grâce à la numérisation. Il reste à savoir ce qu’il va falloir sacrifier pour un tel investissement.

La qualité d’une infanterie fluctue, forcément, au cours du temps. Historiquement, quand situez-vous « la meilleure infanterie française du monde » ?

L’armée française est devenue un instrument permanent au service exclusif de l’État au cours de la guerre de Cent Ans. L’infanterie, arme du peuple, a alors eu beaucoup de mal à émerger, entre la cavalerie aristocratique et les armes savantes du roi. On préférait bien souvent faire appel à l’infanterie mercenaire étrangère. L’infanterie française n’est devenue vraiment grande que lorsque le regard a changé sur les capacités de l’homme du peuple. Ce fut le cas lors de la Révolution, avec les fantassins-citoyens qui se battaient en masse et avec courage. La confiance qu’on leur a accordée a permis des tactiques nouvelles, plus ouvertes et plus décisives que lors des batailles « réglées » du siècle des Lumières. Jusqu’en 1813, il n’y avait guère que l’infanterie britannique, solide en défense, qui pût lui tenir tête.

La deuxième grande infanterie française a été celle de la Grande Guerre. Par manque de moyens par rapport à l’Allemagne, l’infanterie française de 1914 était incroyablement courageuse, mais, hormis quelques unités comme les chasseurs à pied ou l’infanterie professionnelle coloniale, plus mal formée et équipée que son adversaire. Elle a accédé à la parité tactique en 1916 et sans doute à la supériorité à la fin de la guerre, même si la distinction allemande entre troupes d’élite et troupes de positions, plus médiocres, fausse la comparaison. Le combat de la France libre et surtout les guerres d’Indochine et d’Algérie ont fait apparaître, en particulier avec les parachutistes, une nouvelle et excellente infanterie légère, physique et moderne dans son style. Son esprit perdure encore largement. En résumé, l’infanterie française est à l’honneur lorsqu’on a besoin d’elle et qu’on lui fait confiance. Cela s’accompagne souvent d’une démocratisation interne. Sinon, le fantassin n’est guère la priorité.

Votre carrière vous a permis de rencontrer nombre d’homologues, en opération ou en exercice. Quelles infanteries vous ont le plus impressionné ? Avez-vous eu des « surprises », comme une réputation manifestement exagérée ? C’est évidemment très subjectif, mais l’une d’elles était-elle meilleure que la nôtre ?

Les fantassins britanniques ont une excellente réputation de rigueur et de discipline. C’est clairement ceux que les fantassins français admirent le plus, hors unités spéciales de différents pays. J’ai fait un certain nombre d’exercices contre l’infanterie de l’US Army et surtout les Marines. Je les ai côtoyés également en opérations. Ce sont des troupes très disciplinées, très courageuses, mais peu manœuvrières, peu physiques et plutôt rigides. Les missions sont préparées avec une grande rigueur, mais dès qu’un élément imprévu survient, les sections américaines sont en général assez troublées. Beaucoup de choses que font nos fantassins sont, chez les Américains, réservées aux forces spéciales. Il est vrai que la moyenne d’âge y est nettement plus basse qu’en France ou au Royaume-Uni, et la rotation des effectifs plus grande. Ce sont donc des troupes qui manquent d’encadrement, des caporaux-chefs et sergents, et qui ont du mal tirer profit d’une formation ou d’une expérience. J’ai travaillé également avec l’infanterie israélienne, entièrement composée d’appelés (à trois ans de service quand même) ou de réservistes. Les fantassins israéliens sont bien formés, avec une grande rigueur, mais ce sont tous, dans l’active, des jeunes. Un de leurs officiers me disait envier nos soldats un peu anciens qui savent résister à la pression dans les situations compliquées. La question qu’il faut se poser, c’est : quelles autres infanteries dans le monde sont actuellement capables d’être projetées en quelques heures à des milliers de kilomètres pour y affronter au corps au corps par 40 °C un ennemi aussi dur que les combattants djihadistes au Mali, avec un rapport de pertes de 1 à 40 ? Elles sont peu nombreuses…

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 4 mai 2016

Entretien publié dans DSI n°48, juin-juillet 2016

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