DSI

Armes chimiques 2. L’art de la guerre chimique

Soldats britanniques en tenue NBC s'exerçant au MANPAD Blowpipe. (Crown Copyright)

Par Jean-Jacques Mercier, expert en système d’armes

Après un premier article sur les fondamentaux de la guerre chimique dans DSI n71 (juin 2011), nous abordons ce mois-ci la problématique de leur militarisation et de leur emploi tactique, mais également celles de leur détection et de la décontamination.

Le processus de militarisation des agents chimiques reste complexe. Devant être stabilisés dans le temps, ils peuvent avoir des durées de vie parfois courtes. Ils doivent également être intégrés à des vecteurs répondant à des caractéristiques de sécurité, et ce, alors même que nombre d’agents sont très corrosifs. La fabrication des vecteurs de la guerre chimique est donc soumise à de très fortes contraintes, qu’il s’agisse d’obus, de roquettes, de bombes, de sous-munitions ou encore de réservoirs destinés à l’épandage (1). Une évolution majeure à cet égard a consisté à « binariser » les munitions, méthode étudiée dans les années 1960. L’arme est alors chargée de composants qui, pris indépendamment, ne sont pas dangereux, mais dont le mélange, intervenant durant le vol de l’obus ou de la bombe, permettra de produire l’agent. La mesure permet de réduire les coûts de fabrication (mais aussi celui des installations de démantèlement), tout en augmentant la sécurité de stockage et de déploiement.

Par ailleurs, la conception et la fabrication d’agents chimiques pourraient très bien être réalisées en dehors de tout processus industriel, pour des technoguérillas ou des groupes terroristes (2). Quoique les agents ainsi obtenus présenteraient sans doute des CT L ou des DL inférieures à celles des agents « industriels », ils pourraient non seulement se révéler dangereux mais également être produits (et éventuellement, diffusés) massivement. Pouvant être vendus pour quelques millions de dollars à des groupes dont les financements sont souvent bien plus considérables, de tels agents présentent indubitablement un caractère de menace qui semble être très largement sous-estimé par la littérature. Une majorité de chercheurs considère en effet que la Convention sur les Armes Chimiques (CAC) est une sorte de garantie ultime de sécurité – qui semble pourtant fragile.

« Fight dirty »

L’emploi de l’arme chimique n’est pas aisé. Les conditions météorologiques – les températures, le degré d’humidité, la présence éventuelle de pluie, la vitesse et la direction des vents, la présence ou non de soleil – jouent un rôle déterminant, plus encore que les moyens de dispersion des agents. Durant la Première Guerre mondiale, des unités ont ainsi été gazées par leurs propres toxiques, du fait d’un changement brutal de direction du vent. Dans un certain nombre de cas, des températures et une humidité élevées renforcent la toxicité des agents, tandis que l’emploi d’eau pour la décontamination est parfois déconseillé. L’arme chimique, sur le champ de bataille, est une arme « savante » dont l’emploi est fortement contraint, dans un contexte où nombreuses sont les armées qui se sont dotées de moyens défensifs (protections individuelles et collectives, moyens de décontamination, moyens d’identification de la nature des attaque, adaptation des chaînes sanitaires, etc.). L’art de la guerre chimique est donc complexe. D’autant plus que les militaires ne sont pas, historiquement, les plus fervents partisans de son emploi (3).

Fondamentalement, toute utilisation d’agents chimiques répond à des rationalités spécifiques. Dans le cadre d’une guerre régulière, son emploi reste non seulement dépendant des conditions météo mais également des types d’agents disponibles, en fonction des vecteurs qui les disperseront et dont les rendements sont variables. Ainsi, les Américains estiment qu’à l’hectare, trois obus de 155 mm au sarin ou sept obus de 155 mm au VX sont nécessaires pour atteindre les CT L et DL contre une unité non protégée en terrain découvert. On estime également que seuls les obus d’un calibre égal ou supérieur à 100 mm présentent un réel intérêt. Dans le courant de la guerre froide, plusieurs autres types de munitions ont été produites : bombes d’aviation, sous-munitions devant être larguées par des missiles ou des roquettes, systèmes d’épandage. À ce stade, le choix de tel ou tel système répond à une recherche de dispersion relativement uniforme des agents. Une bombe de 500 kg pourrait ainsi produire une surcontamination sur une aire limitée, là où une quantité moindre d’agent dispersée par le biais de sous-munitions peut s’avérer plus efficace.

Au-delà, l’arme chimique était, dans les années 1980, d’abord perçue comme un facteur de contrainte tactique et non comme une arme de destruction. La mise en œuvre de dispositifs de protection aurait certes réduit la létalité du chimique, mais il aurait ralenti le tempo opérationnel des forces de l’OTAN. À ce stade, la doctrine soviétique envisageait son emploi dans le cadre d’une recherche de corrélation des forces, envisageant des attaques combinées utilisant également des moyens conventionnels. La contamination n’était pas, dans la doctrine soviétique, nécessairement vue comme un moyen de destruction des forces de l’OTAN mais comme une forme de compensation à sa supériorité technique. En ralentissant le rythme des combats, le Pacte de Varsovie pouvait alors chercher à l’exploiter par des moyens conventionnels. De facto, l’arsenal défensif, même correctement utilisé, ne manquerait pas de réduire l’efficience des forces soumises à une frappe chimique.

D’une part, le port de la tenue NBC (Nucléaire, Biologique et Chimique) est contraignant. Il limite les efforts physiques des combattants la portant, qui tendent également à devenir plus prudents, cherchant à ne pas endommager leurs combinaisons. Par ailleurs, l’effet psychologique d’une frappe chimique est loin d’être négligeable. Même une troupe correctement entraînée et motivée aurait toutes les chances de connaître des cas de « battle stress » réduisant son efficacité. Dans le contexte de la guerre froide, on peut, à cet égard, se poser la question de l’aptitude de forces composées d’appelés à tenir psychologiquement face à une telle attaque. On peut également se poser des questions quant à la capacité des opinions publiques à accepter le fait que ses combattants aient à subir ce type d’attaque. D’autre part, la doctrine OTAN exigeait une décontamination des véhicules et des matériels au terme d’une attaque et avant d’engager le combat. La perte d’efficacité découlant d’un combat en environnement chimique était alors échangée contre du temps. Seuls les Britanniques se sont, provisoirement, écarté de cette doctrine, niant toute nécessité de décontamination, sous le slogan « fight dirty ».

Cependant, ces conceptions restent largement cantonnées au niveau tactique. On peut en effet s’interroger sur la gigantesque désorganisation – et les hauts taux de pertes – qui aurait découlé de frappes chimiques soviétiques sur les grands ports européens, par où devaient transiter les renforts matériels américains en cas de guerre (4). De telles attaques auraient considérablement retardé la mise en ordre de bataille des forces de l’OTAN, tout en nécessitant des opérations de décontamination lentes et complexes. Si ces rationalités d’emploi ne sont plus guère à l’œuvre aujourd’hui, force est néanmoins de constater que les armées européennes et américaine accordent toujours – avec raison – une grande importance à la protection chimique. D’une part, parce que l’on ne peut exclure l’emploi de telles armes dans une confrontation contre, par exemple, la Corée du Nord. Pyongyang compte manifestement utiliser ses agents en cas de guerre, que ce soit en avec de l’artillerie classique ou des roquettes, sur des forces au contact ou sur les arrières alliés. Il ne faut par ailleurs pas négliger la possibilité que d’autres États, éventuellement signataires de la CAC, puissent également y recourir (5).

D’autre part, la menace des ICA (Improvised Chemical Agents) est devenue bien réelle, comme l’ont démontré les exemples irakien et tchétchène. Certes, moins toxiques que les agents les plus avancés, ils constituent une réelle menace. Une dispersion massive de chlore peut être considérée comme moins dangereuse qu’une frappe au VX mais elle pose la question de son emploi dans des zones urbaines, là où les civils comme les infrastructures sanitaires sont beaucoup moins préparés. À cet égard, l’armement chimique pourrait quitter le domaine de la guerre technicienne, industrielle et régulière pour entrer dans le domaine de la guerre irrégulière, dans des zones géopolitiques marquées par de fortes densités de population et une faible préparation des armées à contrer des frappes de cette nature. La question d’un emploi d’ICA dans le cadre d’attentats est là aussi bien réelle et pose la question d’une adaptation des services d’urgence à travailler dans de telles conditions.

La défense chimique : détection et décontamination

Se défendre d’attaques chimiques est une tâche complexe, qui passe par quatre phases : détection, protection, décontamination et suivi médical. La détection recouvre elle-même des phases différenciées. Avant l’attaque, il s’agit de connaître, par le renseignement, les capacités chimiques pouvant être mises en œuvre sur un théâtre ; de trouver ses propres vulnérabilités (matériels, organisation, entraînement, etc.). Pendant une attaque, la doctrine distingue la détection d’alerte et celle de contrôle, permettant de valider l’alerte. Certains agents – ou certaines combinaisons d’agents – ne sont pas immédiatement détectables par les moyens disponibles sur les zones de bataille et doivent être identifiés dans des laboratoires spécialisés. Les systèmes de capteurs peuvent également être sujets à de fausses alarmes, négatives (non-détection d’un agent) ou positives (mauvais fonctionnement du détecteur et alarme à mauvais escient), ce qui peut induire une perte de la confiance dans le matériel.

La protection peut être individuelle ou collective. La première renvoie à la question des systèmes de masque et des tenues de protection. Induisant fréquemment une perte de charge, le port des masques (dont les cartouches peuvent être ré-imprégnées de contre-toxiques, en fonction de la menace probable) peut être source de fatigue, comme d’ailleurs celui de tenues NBC parfois trop peu ventilées. Des progrès importants ont été observés dans le domaine des tissus, de sorte que, dans le cas des tenues FELIN, la tenue de combat bénéficie elle-même d’une capacité NBC. Une tenue correctement mise permet de combattre en ambiance chimique indéfiniment en théorie. La protection collective touche à la protection des habitacles de véhicules (surpression ou circuits hybrides (6)) ou encore aux cockpits d’appareils et aux bâtiments de combat (établissement de « citadelles » en surpression). Reste, cependant, que l’adversaire peut également chercher des failles aux systèmes de protection. C’est, classiquement, le cas de la mise au point d’agents « mask breaker » déjouant l’efficacité des filtres de protection des tenues NBC.

La décontamination peut être immédiate ou approfondie. Une décontamination immédiate cherche à éliminer 90 % à 95 % des toxiques persistants, que ce soit sur les véhicules ou les personnels. Pour ces derniers, le « gant poudreur » permet d’éliminer les gouttelettes, la « terre à foulon » permettant d’absorber les toxiques. Chimiquement neutre, la terre à foulon est composée de kaolin et de silicates d’aluminium et de magnésium. Pour les véhicules, on peut utiliser des solvants qui vont détruire chimiquement les agents toxiques, comme le DS2. Des émulsions remplissant le même rôle peuvent se présenter sous forme d’une mousse qui adhèrera au véhicule à nettoyer. Chimiquement très actifs, ces produits sont à manier avec la plus grande précaution. Reste, toutefois, qu’une décontamination à 95 % pose toujours problème face à la létalité de certains toxiques, nécessitant une décontamination approfondie. À ce stade, les solvants utilisés sont spécifiques pour chaque type d’agent toxique – il faut donc connaître avec exactitude le type de contamination. Les agents G nécessitent ainsi des mélanges à base d’hypochlorite de calcium ; d’autres doivent être traités par hydrolyse alcaline ; tandis que le VX et l’ypérite son éliminés par de l’hydroxyde de sodium fortement dilué.

Rien n’est laissé au hasard (7). D’autres méthodes existent également : réacteurs d’avions montés sur véhicules (Russie) ou encore utilisation d’eau à très haute pression, posant le problème de l’acheminement d’eau dans certains théâtres mais aussi d’une décontamination qui ne s’effectuera pas en profondeur, les agents étant juste déplacés (d’où l’utilisation de bâches permettant de récupérer les eaux contaminées) et non détruits. Reste toutefois que la décontamination des matériels les plus avancés pourrait poser problème, certaines optiques et certains capteurs étant susceptibles d’être endommagés par les solutions de décontamination. De nouvelles recherches portant sur des solvants moins agressifs semblent être menées mais qui ne pourront aboutir quoi qu’il en soit que dans le long terme. Quelques molécules ont été isolées mais elles semblent peu aisées à mettre en œuvre en opération.

La défense chimique : les chaînes sanitaires

L’adaptation des chaînes sanitaires est également un problème majeur. Certains combattants pourraient ne pas être prévenus de l’imminence d’une attaque, qui pourrait par ailleurs être menée sans qu’elle soit détectée. Par ailleurs, la formation et l’entraînement des soldats n’est pas toujours optimal, si bien que la seule possession du matériel adéquat n’est pas en soi une garantie de protection. Les chaînes sanitaires jouent alors un rôle avant et après les attaques. Face aux neurotoxiques, de la pyritostigmine peut être prise de façon prophylactique (8). Après l’attaque et en cas d’apparition de symptômes, l’auto-injection d’atropine permet d’assurer la survie du combattant, un tiers de ses centres nerveux étant protégés, tandis que les effets secondaires du traitement le mettront hors de combat pendant plusieurs heures. Une fois transporté à l’hôpital de campagne, le patient sera déshabillé et méticuleusement débarrassé de tout ce qui peut être contaminé. Le traitement se poursuivra avec une oxime (régénératrice de la cholinestérase) et des calmants devant limiter les convulsions. On s’en doutera, les précautions à prendre et la lourdeur des procédures seraient telles qu’une contamination massive engorgerait totalement les services. Dans le cas des vésicants, aucun traitement efficace n’a été trouvé en plus de quatre-vingts ans de recherche.

Si la défense chimique des armées occidentales est généralement bien organisée, c’est loin d’être le cas au niveau des populations. Aussi, face au risque terroriste, il est peu probable que des niveaux de formation et de préparation matérielle et psychologique similaires à ceux que l’on trouve dans le domaine militaire soient atteints. Au contraire, le manque de préparation provoquerait une augmentation supplémentaire de la mortalité (le cas de parents allant chercher leurs enfants à l’école alors que se calfeutrer est préférable). Les hôpitaux civils eux-mêmes seraient totalement débordés. Les services de pompiers – pourtant en première ligne – disposent rarement des moyens nécessaires à la détection et à la décontamination, tandis que les autorités politiques ont parfois fait montre (lors, par exemple, d’affaires « d’enveloppes contenant de la poudre blanche ») de leur aversion à faire appel aux moyens militaires, pourtant plus rapides et susceptibles de sauver plus de vies que les seuls laboratoires civils (9). À cet égard et comme le note Claude Meyer dans son ouvrage de référence, l’incrédulité est non seulement mortelle mais pourrait également être un facteur d’efficience – et donc, de prolifération – des frappes chimiques (10).

Article publié dans DSI n°72, juillet-août 2011.

Notes

(1)       Cf. l’article consacré à cette question dans DSI-Technologies n17.

(2)       Sur les premières, cf. Joseph Henrotin, « Les (ré)évolutions du caméléon. Combat futur et formation des structures de force entre Transformation, guerre hybride et nouvelles formes d’application des conceptions de technoguérilla », Les Cahiers du RMES, Vol. 5, n2, hiver 2008-2009.

(3) À l’instar, d’ailleurs, des armes biologiques. De larges franges de plusieurs armées considéraient ces types d’armes comme contraires aux engagements internationaux pris par leurs États mais aussi comme déshonorants.

(4) On notera que, là aussi, ces frappes auraient pu connaître une exploitation, cette fois par le biais des unités de VDV (parachutistes soviétiques). 

(5) La signature de la CAC n’est pas une garantie absolue qu’elle ne soit pas trahie : l’armement chimique est sans doute l’un des plus « couverts » par des accords internationaux depuis le 19ème siècle, ce qui n’a pas empêché son utilisation à plusieurs reprises…

(6) À ce moment-là, un système centralisé de filtrage injecterait de l’air décontaminé par une pipette dans le masque à gaz. 

(7) On notera d’ailleurs qu’une véritable bataille a eu lieu concernant les types de peintures utilisées pour les véhicules de l’armée de Terre, qui sont à présent à base de polyuréthanne, qui permettent de mieux « fixer » (pour ensuite mieux être décontaminées) les agents toxiques plutôt que les anciennes peintures glycérophtaliques.

(8) Elle va inhiber de façon réversible la cholinestérase, avec des prises toutes les huit heures.   

(9) Entretien avec J. Henrotin sur les mesures antiterroristes prises en Belgique après le 11 Septembre.

(10) Claude Meyer, L’arme chimique, Coll. « Perspectives stratégiques », FRS/Ellipses, Paris, 2001.

 

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