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OPV : le grand marchandage

L’Ezzat, un patrouilleur de type Ambassador Mk3, dont quatre exemplaires ont été commandés par l’Égypte, pour qui ils ont été spécifiquement conçus, en 2005. (© US Navy)

Par Philippe Langloit, chargé de recherche au CAPRI

Le dernier salon Euronaval en a été la preuve, le marché des OPV et des corvettes se porte bien. Il est également révélateur de deux tendances majeures : d’une part, le « durcissement », avec un accroissement des capacités de combat; d’autre part, le plus grand nombre d’industriels se positionnant sur le secteur.

Plus largement, on peut s’interroger sur la pertinence de ce retour au « small is beautiful », qui a justifié le sacrifice de cinq FREMM pour la Marine nationale au profit de cinq frégates légères. Certes, elles remplaceront des capacités indispensables – les La Fayette – qui, en leur temps, avaient également été des succès commerciaux. Mais l’on peut discuter du bien-­fondé de la stratégie poursuivie alors que la France va se positionner sur le segment très haut de gamme d’un secteur où la concurrence non seulement ne manque pas, mais est déjà bien établie. Les appellations, d’ailleurs, sont trompeuses. À l’instar des frégates en leur temps (1), ce que recouvre aujourd’hui la désignation de « patrouilleur » est très large, comme le montre le tableau ci-contre.

Armement vs endurance

À la variété des déplacements, il faut ajouter l’évolution des armements. Certes, le canon de 76 mm reste un standard, tout comme les quatre à huit missiles antinavires. Mais le dernier Euronaval a également révélé une généralisation des systèmes de lancement verticaux. Le concept de patrouilleur Sigma 5910 de Damen (Pays-Bas) prouve qu’avec une longueur de 58,6 m et un déplacement de 700 t, il est possible d’installer en plus huit tubes de lancement verticaux. De même, le concept de corvette MEKO présenté montrait 16 silos de lancement pour missiles Aster, en plus de l’embarquement d’un hélicoptère lourd, de huit missiles antinavires et d’un lanceur RAM au-­dessus du hangar. Les concepts espagnols sont eux aussi exemplaires de la tendance à l’intégration de lanceurs verticaux. Même le projet de patrouilleur garde-­côtes MMV‑90 de Lürssen comportait quatre silos verticaux…

La France, dans ce cadre, a une position un peu particulière. Spécialiste des patrouilleurs, CMN semble s’orienter également vers le positionnement de silos verticaux sur des bâtiments aux designs préexistants. Ailleurs, ce n’est pas nécessairement le cas : le Defendseas de STX n’est doté que de son 76 mm ; la Floréal 3000, du même constructeur, est qualifiée de frégate, mais n’aligne que quatre missiles antinavires, un canon de 76 mm et un autre de 35 mm. Elle peut accueillir un hélicoptère de la classe des 10 t, mais est surtout optimisée pour une grande endurance et des coûts de maintenance peu élevés. Chez DCNS, la famille Gowind est suffisamment adaptable pour répondre aux besoins du client. Les Gowind 2500 égyptiennes (2 600 t), qualifiées de corvettes, seront ainsi dotées de huit missiles antinavires et de 16 silos de lancement verticaux pour missiles VL MICA, en plus de deux canons de 20 mm et de systèmes sonar de coque et remorqué. Les bâtiments malaisiens seront un peu plus volumineux, avec 3 100 t, et leur armement diffère : un canon de 57 mm, deux de 30 mm et huit missiles NSM.

Reste que l’armement n’est pas la seule donnée à prendre en ligne de compte : le silo ne fait pas la capacité de combat et, bien souvent, ils sont réservés à des missiles antiaériens de courte ou de moyenne portée. De facto, les déplacements limités imposent également des contraintes en matière d’embarquement des radars, capteurs et autres systèmes de commandement nécessaires à la mise en œuvre de missiles à plus longue portée. L’exemple type en la matière est la version lourde du PPA (Pattugliatore Polivalente d’Altura) italien. Certes, il sera apte à la défense antibalistique. Mais, pour ce faire, il doit embarquer des radars qui, s’ils ont bénéficié de la miniaturisation des composants, ont néanmoins un certain volume. De même, il faut approvisionner les systèmes en énergie, ce qui dimensionne les machines. Enfin, de telles capacités doivent être protégées, nécessitant en l’occurrence d’installer un 76 mm en plus d’un 127 mm. Le « patrouilleur » devient alors une frégate…

D’autres questions entrent également en ligne de compte. Le renforcement de l’armement sur des bâtiments de petite taille se paye de différentes manières. D’une part, le confort de l’équipage en pâtit. On peut certes réduire le nombre d’hommes en fonction de l’espace disponible, mais il faut alors plus d’automatisation, ce qui a un forcément coût, financier cette fois. D’autre part, l’endurance à la mer est moindre : le carburant est, lui aussi, volumineux. De ce fait, la véritable question n’est pas tant celle du ratio entre déplacement et puissance de feu, mais entre ces dernières et l’endurance des navires. À partir de là, la configuration générale du marché est différente et l’on observe :

  • une gamme de petits bâtiments, grosso modo jusqu’à 800 t, bien armés mais à l’autonomie limitée. De facto, ils sont à considérer comme des intercepteurs lourds. Ils seront certes aptes à des missions de raids, mais les marchés pour lesquels ils sont conçus renvoient soit à de petites marines aux ambitions locales, soit à des marines nettement plus importantes qui les utiliseront dans des scénarios spécifiques (comme le Japon ou la Corée du Sud) prenant appui sur des logiques de partage de l’information ;
    • des bâtiments plus lourds, à l’autonomie plus grande, et dont les exigences en matière de puissance de feu peuvent finir par en faire des frégates en bonne et due forme. Le problème, évidemment, se situe dans la relation du bâtiment à l’adaptabilité en cours de vie : avoir beaucoup d’endurance et une faible puissance de feu peut être pertinent pour des pays disposant de grands espaces maritimes à patrouiller – comme la France –, mais soulève la question de l’évolution de la menace à plus long terme.

La prolifération des designs

Force est également de constater que le secteur des patrouilleurs s’est considérablement élargi, notamment en vertu de la montée en puissance de nombre de marines, mais aussi de gardes-­côtes. En Asie, ces dernières sont devenues de véritables « deuxièmes marines », bien équipées de patrouilleurs hauturiers, de corvettes et parfois de cotres, et éventuellement dotées de leur propre aéronavale (2). Les acteurs du marché se sont également diversifiés : aux industriels, toujours plus nombreux, se sont ajoutés les États, qui voient dans les dons de matériels usagés une mesure de diplomatie de défense à l’attention de leurs alliés. Dans le cas de la Chine, la frontière entre activités commerciales et opérations diplomatiques n’est pas foncièrement évidente à distinguer. L’opacité des transactions – Pékin communique très peu sur ses exportations – y est pour beaucoup, en particulier lorsqu’il est question de ventes à des États eux-­mêmes très discrets sur ce sujet.

Mais si la Chine a considérablement développé sa présence dans le secteur naval, d’autres États se tiennent également en embuscade. L’industrie navale japonaise, réputée pour la qualité de ses bâtiments, n’est maintenant plus freinée par des prescrits constitutionnels – seule la question de la réexportation de matériels américains constituant encore une limitation (3). Singapour, qui a récemment admis au service actif sa première unité de classe Independence (1 200 t, 80 m de long) est également sur les rangs, tout comme la Corée du Sud, très active. Il faut y ajouter d’autres acteurs plus exotiques, à commencer par la Corée du Nord, dont la vente d’armements, au besoin en contournant les embargos, est devenue une source de devises. Mais, pour l’instant, Pyongyang ne semble pas avoir eu de succès avec sa classe de catamarans lance-­missiles Nongo. Restent également les États-Unis : aux Ambassador Mk3 vendus à l’Égypte succèdent des variantes des LCS, en dépit de leurs défauts. On quitte là le strict domaine des patrouilleurs, mais la force de frappe commerciale américaine est telle qu’elle peut priver des constructeurs européens de débouchés (4).

Car la question est bel et bien là : que restera-t‑il aux constructeurs européens ? La plupart du temps, ceux-ci tendent à se positionner sur leur marché national ou immédiatement périphérique, comme la Grèce, la Finlande, l’Espagne ou le Royaume-­Uni. L’Allemagne se concentre quant à elle sur des bâtiments plus lourds. Les chantiers néerlandais réalisent surtout des commandes dans le secteur des gardes-­côtes. En France, les constructeurs semblent avancer en ordre dispersé : CMN, STX, DCNS, Socarenam ou encore Océa – sans compter des hybrides comme Kership – présentent un grand nombre de designs et peuvent ponctuellement l’emporter sur des marchés comme le Mozambique ou le Sénégal. Un embryon de spécialisation semble émerger, avec un partage des rôles pour chacun. Mais face à une concurrence de plus en plus forte, cette solution sera-t‑elle encore adaptée dans une dizaine d’années ? P. L.

Tableau. Caractéristiques de quelques classes de patrouilleurs/corvettes

Classe

Origine

Tonnage (t.p.c.)

Longueur

Hangar hélicoptère ?

Armement

PPA version lourde

Italie

4 500

143

Oui/2 NH90

1 × 127 mm, 1 × 76 mm, 2 × 25 mm, 8 Teseo antinavires, 16 VLS*

Holland

Pays-Bas

3 750

108,4

Oui/NH90

1 × 76 mm, 1 × 30 mm, 4 × 12,7 mm

BAM Meteoro

Espagne

2 621

93,9

Oui/NH90

1 × 76 mm et 2 × 25 mm

POV

Espagne

2 450

98,9

Oui/NH90

1 × 76 mm, 1 × 35 mm, 8 missiles antinavires, 8 VLS, 6 tubes lance-torpilles

Fulgosi

Italie

1 520

88,4

Oui/AB212

1 × 76 mm et 2 × 25 mm

Gowind Adroit

France

1 450

87

Oui/Panther

1 × 20 mm

Sa’ar 72

Israël

800

72

Non

1 × 76 mm, 8 Harpoon antinavires, 6 tubes lance-torpilles

Falaj

Italie/Émirats arabes unis

650

55,7

Non

1 × 76 mm, 6 MICA VL, 4 Exocet antinavires

Gumdoksuri

Corée du Sud

570

63

Non

1 × 76 mm, 2 × 40 mm, 4 Haeseong antinavires

Hayabusa

Japon

240

50

Non

1 × 76 mm, 4 SSM‑1B antinavires

* Vertical Launch System, silos de lancement vertical

Notes

(1) Les bâtiments européens conçus dans les années 1990 et au début des années 2000 sont, par leur tonnage et leur armement, plutôt à classer comme destroyers.

(2) Alexandre Sheldon-Duplaix, « Des flottes paramilitaires en première ligne des conflits en Asie », Défense & Sécurité Internationale, no 106, septembre 2014.

(3) Laquelle doit être nuancée : les industriels japonais développent une série de capteurs et d’armement de qualité, et ce, de manière parfaitement autonome.

(4) Ce qui a été le cas pour l’Arabie saoudite, où Lockheed l’a finalement emporté sur l’Espagne, avec la vente de quatre LCS « agrandis » et dotés de 16 tubes de lancement verticaux en plus de huit missiles Harpoon, de tubes lance-torpilles et d’un canon de 76 mm.

Article publié dans DSI n°130, juillet-août 2017.

 

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Article paru dans DSI

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