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Intervenir en Syrie : pourquoi et comment ?

L’hypothèse d’une riposte à l’attaque chimique de Douma semble donc aller vers sa concrétisation, mais pose plusieurs questions et implique quelques commentaires (aucune reproduction autorisée).

Qui, quand, pourquoi ?

D’abord sur le « qui ». La France, en se positionnant en pointe sur la question des « lignes rouges » et en ayant abrité la conférence contre l’impunité d’utilisation des armes chimiques, ne peut pas ne rien faire. Poser la question d’une ligne rouge à ne pas franchir est poser celle de la dissuasion en tant que mode préventif de l’interdiction : elle repose donc sur la crédibilité et l’assurance d’une riposte. Or, déjà après les attaques de la Ghouta en 2013, la non-riposte – l’administration américaine reculant – avait déjà clairement posé problème. Concrètement, Paris dispose de la frégate Aquitaine, qui embarque possiblement des missiles de croisière MdCN en Méditerranée orientale (dotation maximale de 16 missiles sur 32 tubes de lancement au total). Paris est également susceptible d’engager des Rafale dotés de SCALP EG mais aussi de missiles AASM.

Un destroyer américain, le Donald Cook, est également dans la région et est doté de 96 tubes de lancement verticaux, avec un nombre inconnu de missiles Tomahawk. Un groupe de porte-avions devait quitter Norfolk le 11 avril en déploiement programmé : il ne quitte donc pas les Etats-Unis spécifiquement pour une frappe mais pourrait y participer. La navigation sur la région nécessiterait trois jours et demie environ. Il comptera le Harry Truman et quatre destroyers, soit 384 tubes de lancement, en plus des appareils du groupe aérien embarqué. Une frégate de classe Sachsen allemande participe également au groupe (aucun missile de croisière de frappe terrestre). Au-delà, Washington peut s’appuyer sur l’US Air Force in Europe et sur les unités positionnées en Irak. Il existe une possibilité que d’autres Etats puissent se joindre aux frappes, à commencer par la Grande-Bretagne, dont les sous-marins d’attaque disposent de missiles Tomahawk ; et qui dispose en plus de bases à Chypre d’où peuvent opérer des Tornado dotés de missiles de croisière Storm Shadow.    

Ensuite, sur le « pourquoi ». Contrairement à ce que certains commentateurs peuvent écrire, intervenir semble nécessaire à plusieurs égards. D’une part, tout dissuasion ne vaut que par la crédibilité de la réponse donnée au franchissement du périmètre qu’elle couvre. Dans ce cadre, ne pas répondre revient à perdre en crédibilité et donc à affaiblir la position d’un pays. D’autre part, on ne peut pas comprendre la question chimique à la seule aune du conflit syrien : l’emploi d’armement de ce type, fussent-ils improvisés, est appelé à constituer une menace sur d’autres théâtres. A cet égard, il convient de noter la probabilité d’inclusion de l’armement chimique dans les usages émergents de techno-guérillas et de guerre hybride. Laisser faire, c’est donc exposer les forces à la possibilité d’autres utilisations, plus tard, sur d’autres théâtres.   

Enfin, la question du « quand ». Personne n’a de réponse en la matière mais il faut aussi constater que plus les opérations sont complexes et impliquent d’acteurs, plus elles nécessitent un haut degré de planification ; et donc du temps. Lequel est évidemment nécessaire au positionnement de moyens supplémentaires…  Là aussi, la question est donc celle de l’objectif poursuivi. On note cependant qu’une zone d’exclusion aérienne pour l’aviation civile aurait été annoncée pour la Méditerranée orientale, d’une durée de 72 heures à partir du 10 avril. Au-delà du commentaire journalistique, il est donc nécessaire de remettre en perspective une telle opération du point de vue de l’analyse militaire.   

Comment ?

A quoi pourrait ressembler une opération contre la Syrie ? Nombre d’options sont envisageables et peuvent d’emblée être classées sous deux catégories,

  • La « frappe sémiotique » consiste à faire passer un message, d’ordre symbolique, ce qui implique des effets militaires relativement limités.
  • La « frappe de coercition » vise à faire adopter un comportement donné à un acteur donné.

Dans les deux cas, les actions sont de nature politique. La guerre étant la continuation de la politique, l’opposition entre « action militaire et action politique » n’a aucun sens en stratégie théorique. On note également que les deux cas ne sont pas foncièrement antinomiques : la nature politique de l’action militaire implique que les deux catégories peuvent se recouvrir. Enfin, la stratégie aérienne est particulièrement compatible avec ces deux modes d’engagement de la force mais, cependant, elle pose plusieurs questions.

Historiquement, si la raison d’être de la puissance aérienne est l’usage de la troisième dimension, celle de la stratégie aérienne est le ciblage : disposer de moyens et de personnels entraînés n’est pas tout, il faut savoir où frapper, de manière à générer les effets politiques attendus… et à ne pas causer d’effets contradictoires. La question centrale, de ce point de vue, est donc celle de la coordination entre les différents acteurs d’une frappe ; c’est ce qui implique la subordination de tous les moyens disponibles à un Air Tasking Order (ATO).

Cela n’exclut pas l’action simultanée ou quasi-simultanée d’autres acteurs, dans une logique stratégiquement synchrone, susceptible d’aider objectivement l’action occidentale. Lorsqu’Israël lance une attaque sur la base syrienne T-4 le 9 avril, les rationalités sont diverses. Il s’agit ainsi autant de frapper des moyens aériens syriens et iraniens – comme cela avait déjà été le cas auparavant, notamment après la « SAMbuscade » du 10 février (voir DSI n°134) – et de réduire la puissance de feu que de faire passer un message sur la question chimique, très sensible en Israël.  

Ceci dit, les options qui se dessinent sont relativement larges. La première et la plus classique est celle de frappes par le biais de missiles de croisière, à distance de sécurité, sur des bases syriennes et a fortiori sur celles d’où sont parties les attaques. Mais, même là, des degrés de gradation existent dans l’intensité de la riposte. On se souvient ainsi que la frappe américaine sur Al Chaayrate avec une soixantaine de missiles de croisières, en avril 2017, qui ciblait essentiellement les hangarettes et quelques taxiways. Or, en OCA (Offensive Counter Air), on privilégie le ciblage des pistes, par économie des forces : pas de pistes, pas de décollages – au moins de manière transitoire (la doctrine russe, suivie en bonne partie par la Syrie, implique de déployer des moyens de reconstruction protégés).

La question évidemment, est de savoir ce qu’il reste encore à frapper sur les bases aériennes syriennes. Outre la question du passage de la défense aérienne, l’évocation de frappes depuis plusieurs jours a laissé l’opportunité à Damas de repositionner ses forces sur les bases russes – l’action sera alors véritablement symbolique, ne permettant pas de réduire les capacités syriennes. Ce qui pose alors la question d’autres actions sont envisageables et notamment des frappes « élargies » à d’autres structures militaires. Une telle approche autorise la neutralisation des systèmes de commandement-contrôle et notamment ceux assurant la coordination russo-syrienne. La logique ici, pourrait ne pas être cinétique mais cyber ; « sous le seuil ».    

Cibler le leadership syrien est également possible, mais pose une question traditionnelle en stratégie aérienne : pourquoi faire ? Une frappe ambitionnant strictement la punition est bien adaptée aux rationalités de la stratégie aérienne mais pose la question de son exploitation. L’action militaire ne vaut que par la « conversion politique de ses effets ». Or, la Syrie est dans une situation délicate et la seule élimination d’Al Assad ou de ses principaux lieutenants ne serait pas nécessairement de nature à écourter la guerre civile qui ravage le pays. C’est d’autant plus le cas que l’affaire pourrait être prise pour un casus belli par la Russie, dont les efforts pour protéger le régime syrien sont conséquents. On peut ainsi poser l’hypothèse que l’attaque au novichok sur Sergei Skripal n’avait pas tant pour objectif l’homme lui-même que d’allumer préventivement un contre-feu au bénéfice des actions syriennes futures. L’affaire constituerait une sorte de défi, là aussi sous le seuil d’une attaque de grande envergure, à une communauté internationale engagée contre le chimique. Reste également que des frappes visant le leadership peuvent aussi s’entendre comme des frappes de réduction capacitaire, en ciblant plus précisément des spécialistes syriens, ou encore des commandants d’unités.      

En tout état de cause, il semble acquis que de telles frappes ne sont pas de nature à changer radicalement la donne militaire du conflit. Elles peuvent certes se placer dans le cadre d’un « containment aérien » visant à limiter l’influence iranienne dans la région – un aspect qui n’est pas important que pour Israël – mais elles posent également la question d’une riposte russe. Moscou a déjà indiqué qu’elle répondrait. Historiquement, il ne semble pas que Moscou ait utilisé la bulle A2/AD qu’elle a mise en place en Syrie – l’appareil israélien abattu en mars 2018 l’a ainsi été par un SA-5 syrien, et les nombreuses actions israéliennes en Syrie, auparavant, n’ont pas été gênées par les S-400 russes. Pratiquement cependant, l’usage de missiles de croisière tend à réduire le risque pour forces occidentales engagées dans les opérations. Reste cependant à voir si les forces russes pourraient engager leur aviation dans des manœuvres d’intimidation à l’égard des appareils ou des navires engagés dans les opérations.    

 

 

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI (Centre d'Analyse et de Prévision des Risques Internationaux) et à l'ISC (Institut de Stratégie Comparée) - henrotin(at)areion.fr

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