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Canons et obusiers : quels calibres ?

Deux prototypes du 2A3 Kondensator, SPH soviétique de 406 mm.

Par Stéphane Ferrard, journaliste spécialiste des questions de défense. Article publié dans DSI hors-série n°21, décembre 2011-janvier 2012

En ce début du XXIe siècle, les calibres de l’artillerie terrestre restent ceux qui sont utilisés depuis le dernier quart du XIXe siècle. C’est en effet dès cette époque qu’apparaissent en France les calibres de Bange de 120 mm et 155 mm sous la forme d’obusiers ou de canons. Mais, en matière de calibres, les choix ont des conséquences directes sur la portée ou encore la puissance de feu. Tour d’horizon des principales conceptions.

À l’aube du XXe siècle, toutes les grandes puissances s’équipent de calibres nationaux plus ou moins proches des 120 et 155 mm, ceci dans le but d’éviter que l’ennemi potentiel ne puisse utiliser des munitions de prise. Ainsi en Allemagne, si le calibre de 120 mm fait une brève apparition avant de disparaître rapidement au profit du 105 mm, le calibre des obusiers et canons lourds de campagne est fixé à 149 mm (15 cm). Ce dernier calibre, comme le 105 mm, se généralisera à l’international du fait des ventes à l’exportation réalisées par Krupp et Rheinmetall.

En Grande-Bretagne, où on n’utilise pas le système métrique, apparaissent les 4,7 pouces (120 mm) puis les 60 livres (127 mm) et les 6 livres (152 mm). En Russie où l’on compte en pouces aussi, les calibres sont respectivement de 4,8 pouces (122 mm) et de 6 pouces (152 mm). Pour les calibres supérieurs, l’artillerie britannique adopte pendant la Première Guerre mondiale un obusier de 8 pouces (203 mm) qui équipe aussi l’US Army à partir de 1917. Après le conflit, les États-Unis développent un nouvel obusier de 203 mm mais aussi un canon du même calibre. Toujours en 1917, l’US Army adopte le système d’artillerie de campagne français à base de canons de 75, d’obusiers de 155 et de canons de 155 mm (GPF). Entre les deux guerres, ils développent un nouveau système d’artillerie avec le 105 mm HM 1 puis HM 2 qui remplacent tardivement leurs 75 mm d’origine française, mais aussi un obusier de 155 mm (M‑1) et un canon de même calibre (M‑1 Long Tom).

Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis imposent pour l’artillerie des pays de l’OTAN leurs calibres de 105 mm et 155 mm, mais aussi de 203 mm. Pour les Français, le calibre de 155 mm n’est certes pas un inconnu, et pour cause ! Le calibre de 105 mm non plus, car ils l’avaient adopté dès 1934 (105 courts Mle 34 S et Mle 35 B). Les Soviétiques feront de même avec les pays membres du Pacte de Varsovie en imposant leurs calibres de 122 et 152 mm. Aujourd’hui, si le calibre de 105 mm OTAN a pratiquement disparu sauf dans les unités aéroportées ou héliportées et dans les unités d’artillerie de montagne, seul demeure celui de 155 mm fixé par de Bange au lendemain de la guerre franco-­prussienne de 1870. De leur côté, les Russes ont conservé leurs deux calibres « historiques » de 122 et 152 mm et il existe une explication à cela.

Les corps creux

Le tableau suivant nous en donne une première approche :

Calibres                      Poids moyen de l’obus          Poids moyen d’explosif

105 mm OTAN                      13 kg                                      2,6 kg

122 mm (D-30)                      22 kg                                      4,4 kg

152 mm (D-20)                      44 kg                                      8,8 kg

155 mm OTAN                      44 kg                                      8,8 kg

180 mm (2S7)*                      88 kg                                      17,6 kg

203 mm OTAN                      92 kg                                      18,4 kg

(*) Longtemps donné pour un 203 mm mais, en 1973, les experts occidentaux découvriront que le vrai calibre est de 180 mm.

C’est bien connu, l’obus est la première arme de l’artilleur. En vertu de ce principe de base et en fonction des effets recherchés, ce qui est avant tout un corps creux peut recevoir différentes charges dans la limite de son volume intérieur et de son diamètre. En général, un obus contient une charge explosive équivalente à environ un cinquième de sa masse totale. Outre l’explosif, le corps creux peut recevoir des charges toxiques (1), fumigènes, éclairantes ou nucléaires (2), mais aussi servir de cargo pour des sous-­munitions antichar ou antipersonnel (3).

Le calibre de 105 mm est abandonné par les artilleries de mêlée de l’OTAN à partir des années 1970, car il ne représente plus une puissance de destruction suffisante contre des unités mécanisées, au bénéfice du 155 mm. Pour les Soviétiques, le maintien du calibre de 122 mm d’une puissance supérieure à celle du 105 mm, s’impose de lui-­même en complément du 152 mm. Malgré le développement des hélicoptères d’attaque dotés de missiles capables de percer d’importantes épaisseurs de béton, les calibres de 180 et 203 mm sont conservés pour le traitement d’objectifs durcis mais aussi pour leur grande portée (à l’époque) de 30 km, voire plus avec des projectiles à propulsion additionnelle.

Les cadences de tir

Avec l’apparition du canon français de 75 mm Mle 1897 à long recul et qui ne dépointe pas au tir, l’artillerie est en mesure de tirer en rafale, jusqu’à 20 coups minute soit un coup toutes les trois secondes, mais pendant de courtes périodes pour limiter l’échauffement du tube. Pour un tir prolongé, la cadence tombe à 4 coups/minute. Toutefois, il n’est pas possible de reconduire ces possibilités de tir en rafale pour des calibres supérieurs, la masse même des coups complets (obus plus gargousse) ne permettant guère de dépasser les 3 coups/minute pour un 155 mm. Bien entendu, le tir par une pièce seule est exceptionnel sauf dans le cas d’un emploi à partir d’un poste isolé (Guerres du Rif, d’Indochine et d’Algérie) ou aujourd’hui des FOB (Forward Operating Base) en Irak et en Afghanistan. Les tirs d’emblée s’effectuent au minimum par batteries, sinon par groupes ou régiments. La quantité de canons de gros calibre supplée à leur cadence de tir relativement faible. C’est ainsi que les deux guerres mondiales ont vu des concentrations d’artillerie considérables sur l’ensemble des fronts.

Pendant la guerre froide, l’artillerie reste une arme de concentration traitant toujours ses objectifs « à l’hectare » (4). Pendant cette période, les calibres se stabilisent autour du 155 mm et du 203 mm ; ceux plus élevés disparaissent car ils sont inadaptés à un conflit centre-européen et leurs missions dans la profondeur sont reprises par l’aviation d’appui. L’apparition d’obus à charge nucléaire les rendra d’ailleurs totalement obsolètes, du moins dans le cadre d’un conflit de cette nature. Toutefois, l’emploi d’obus atomiques n’est pas ressenti comme la panacée, surtout pour l’OTAN qui considère ces derniers comme faisant partie d’une réponse graduée alors que les Soviétiques en font des munitions comme les autres. Pour l’OTAN, en situation d’infériorité numérique et technique (5) face aux matériels d’artillerie du Pacte de Varsovie, il ne peut alors être question de vouloir lutter à armes égales. La manœuvre de l’artillerie héritée d’un concept remontant à la Seconde Guerre mondiale comme l’utilisent aussi les Soviétiques, se doit d’évoluer vers plus de brutalité et de souplesse. Pour ce faire, le calibre de 155 mm devenant standard, il convient en premier lieu d’augmenter la cadence de tir des obusiers. Ainsi, alors qu’un 155 mm « classique » ne tire que 3 coups par minute, une cadence de 6 à 8 coups par minute est réclamée, c’est-­à‑dire une cadence de tir instantanée pratiquement égale à celle d’un obusier de 105 mm (10 coups/minute pour un M‑102). La puissance délivrée en une minute augmente alors d’une manière considérable comme nous l’indique le tableau suivant :

Calibre                                   PM de l’obus          Cadence de tir            Masse délivrée

105 mm (*)                                13 kg                        10 c/min                         130 kg

155 mm                                      43 kg                          3 c/min                         129 kg

155 mm GCT (**)                     43 kg                         8 c/min                         344 kg

(*) Pour mémoire

(**) Grande cadence de tir

Données que nous pouvons comparer avec les possibilités des obusiers du Pacte de Varsovie :

Calibre                       PM de l’obus              Cadence de tir                        Masse délivrée

122 mm                           22 kg                          5 c/min                                        110 kg

152 mm                           43 kg                          4 c/min                                        172 kg

Comme nous pouvons le constater, grâce à la grande cadence de tir, l’artillerie de l’OTAN prend, à partir des années 1970, la supériorité qualitative à défaut de quantitative sur l’artillerie du Pacte de Varsovie.

Les portées

Suivant les obus, les portées, jusqu’à l’apparition d’obus à propulsion additionnelle, base bleed et culot creux, restent sensiblement égales à l’Ouest comme à l’Est avec pour les 152/155 mm des distances de l’ordre de 15 000 à 20 000 m. C’est-à-dire des performances identiques à celles des canons de même calibre de la guerre 1914-1918 (le 155 mm GPF de 1917 avait une portée comprise entre 14 500 et 18 000 m). Pour tirer au-delà, l’OTAN utilisera le canon de 175 mm automouvant M‑107 d’une portée de plus de 32 000 m qui tire un obus de 67 kg, puis le canon de 203 mm portant à 22 000 m (29 000 m avec propulsion additionnelle) dont l’obus pèse 92 kg. Les Soviétiques utiliseront le canon de 130 mm M‑46 d’une portée de 27 000 m et le canon S‑23 de 180 mm portant à 30 000 m. Toutefois, tous ces canons ne disposent que d’une cadence de tir faible, soit en moyenne un coup par minute. Aussi doit-on les utiliser par concentration, toujours vulnérable aux tirs de contre-batterie, pour obtenir l’effet recherché.

Les temps de mise en batterie

La durée de mise en batterie et sortie de batterie devient un facteur essentiel dès l’apparition des radars de contre-batterie, particulièrement efficaces contre les canons tractés dont la mise en batterie réclame jusqu’à une heure comme pour l’obusier de 155 mm ABS Mle 50 français. D’où la généralisation au sein de l’OTAN de canons automoteurs ou automouvants (sans protection pour l’équipe de pièce) mais dont la mise en batterie ne réclame que quelques minutes. Les Soviétiques suivront tardivement avec leur automoteurs M‑1974 de 122 mm et M‑1973 de 152 mm. Ces derniers comme le M‑109, dotés d’une tourelle, peuvent battre des objectifs à 180° dans le secteur avant et éventuellement dans le secteur arrière. Pour les matériels tractés de 155 mm plus récents, des affûts disposant d’une assistance hydraulique à partir d’un générateur de puissance font leur apparition, ce qui permet de supprimer les fameuses manœuvres de force et de réduire les temps de mise en batterie à quelques minutes mais aussi de faire passer les équipes de pièces de 10 à 4 ou 5 personnels. Le groupe de puissance alimente aussi un bras d’aide au chargement permettant d’atteindre une cadence de l’ordre de 6 coups par minute.

Le 155 mm s’impose

Aujourd’hui, le calibre de 155 mm est devenu le calibre standard de toutes les artilleries, ou du moins d’une majorité d’entre elles. L’allongement des tubes est également constaté. D’une longueur de 23 calibres dans les années 1950/1960, ils sont passés à 39 calibres et 45 calibres dans les années 1970/1980 puis à 52 calibres dans les années 1990. Grâce aux nouveaux obus, les portées atteignent 30 à 40 km pour des cadences de tir de l’ordre de 6 à 8 coups par minute. Avec des obus comme le Pelican de Nexter, elles peuvent être de l’ordre de 60 à 80 km contre des objectifs à haute valeur ajoutée. Toutefois, dans le domaine des très longues portées, l’obus est concurrencé par des roquettes comme le programme LRU (Lance-Roquettes Unitaires) pour le LRM capable d’emporter une charge de 89 kg d’explosif à des distances comprises entre 15 et 70 km. Il l’est aussi, et pas d’aujourd’hui, par les missiles sol-sol pouvant atteindre avec une grande précision des cibles situées dans la profondeur. Mais l’artillerie demeure avant tout l’instrument de la permanence des feux sur le champ de bataille et tout temps. Un atout qu’elle n’est pas près de perdre.

Notes

(1) Proscrites depuis 1997 et placées sous le contrôle de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), organisme international chargé de vérifier la destruction de toutes les armes chimiques existantes. Actuellement, seuls 7 pays n’ont pas signé ou ratifié la Convention de 1997, dont la Corée du Nord et la Syrie mais aussi Israël.

(2) D’une puissance comprise entre 2 et 5 kt.

(3) Ces dernières sont en voie de disparition selon la convention d’Oslo. La France a signé cette convention en décembre 2008 ce qui, outre les roquettes M-26 des LRM, a aussi mis à l’index les 13 000 obus de 155 mm à sous-munitions OGRE.

(4) Aujourd’hui, on préfère utiliser l’image du terrain de football soit 105 m × 68 m (7 140 m²).

(5) Principalement en portée.

Article publié dans DSI hors-série n°21, décembre 2011-janvier 2012

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