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La BOPE, une police militaire singulière

Des troupes de la BOPE (Batalhão de Operações Policiais Especiais) à l’entraînement. (© André Gustavo Stumpf-CC BY 2.0)

Devenue mondialement célèbre par les films Troupe d’élite et les déboires du capitaine Nascimento, la force militaire de la BOPE (Batalhão de Operações Policiais Especiais – bataillon des opérations spéciales) ne laisse personne indifférent. Cette police militaire, dont les membres sont des héros pour certains, des criminels pour d’autres, est utilisée depuis quelques années comme force première dans la pacification des favelas de l’État de Rio de Janeiro en vue des grands événements sportifs (Coupe du monde de football, Jeux olympiques). Retour sur ce corps militaire pas comme les autres, où les spéculations vont bon train.

BOPE : do Rio de Janeiro

Tout d’abord, remettons les choses dans leur contexte, la BOPE n’est pas active sur l’immense territoire brésilien, mais se limite à l’État de Rio de Janeiro, l’un des vingt-sept que compte la République fédérative du Brésil. Chaque État a sous son contrôle deux types de police (1) : une police civile et une police militaire, qui ont pour rôle premier de maintenir l’ordre public dans l’État. La police militaire, appartenant à l’armée de réserve, comprend plusieurs corps, dont la médiatique BOPE.

La BOPE a son propre quartier général, un ancien casino repris aux narcotrafiquants, situé sur les hauteurs sud de la ville, sur le Morro do Pereirão, dans le quartier de Laranjeiras. En contrebas de la colline se situe une des première favelas sécurisées par la BOPE. Elle est considérée comme la plus sûre de toute l’Amérique latine ! Cette partie représente pour le bataillon la zone verte, c’est-à-dire la zone sous contrôle, sans danger. Vient ensuite la zone jaune, qui représente toute la ville de Rio de Janeiro. Enfin, il y a la zone rouge, qui correspond à des endroits localisés de la ville où se trouvent généralement des favelas. C’est une zone hostile, celle des narcotrafiquants où la BOPE intervient.

Pour entrer à la BOPE, chaque candidat doit être membre d’un corps de la police militaire depuis au minimum dix ans, avoir une excellente condition physique, médicale et psychologique. Le prétendant doit ensuite suivre deux cours pour espérer intégrer l’unité Fluminense. Un cours d’opérations spéciales (Curso de Operações Especiais – COEsp) d’une durée pouvant aller de trois à six mois. Pendant cette période, l’aspirant est formé à des types d’intervention en zone de conflit et à des sauvetages d’otages. Le second cours s’étend sur quatre semaines et forme à des actions tactiques (Curso de Ações Táticas – CAT). La formation est très sélective et seul un petit nombre de personnes parvient à incorporer les troupes spéciales.

À n’importe quel moment, la BOPE peut être appelée en soutien des autres bataillons militaires de l’État de Rio. Pour tenir le rythme et rester toujours prête à la moindre intervention, la police spéciale suit un entraînement spécifique. Elle s’exerce plusieurs fois par semaine dans la favela en contrebas de son QG. De cette façon, les membres du bataillon spécial rodent leurs tactiques et se familiarisent avec la topographie particulière des bidonvilles qui constitueront leurs scènes d’opération à venir. Ces entraînements permettent aux nouvelles recrues de s’habituer à combattre dans de petits espaces, d’apprendre à se protéger dans un endroit où les abris sont rares et le danger omniprésent. Le maniement des armes, notamment du fusil automatique, ainsi que le jujitsu et le combat de rue sont inscrits dans la formation, ce qui explique que la BOPE soit considérée comme la meilleure troupe militaire au monde dans la gestion des problèmes en bidonville. En mission, l’équipement de ces troupes d’élite peut dépasser les 30 kg !

La pacification des favelas

La favela est un type de construction que l’on retrouve partout au Brésil et qui suscite en Europe la curiosité (une fois encore, les films comme La Cité de Dieu ou La Cité des hommes y sont pour quelque chose). L’Institut Pereira Passos (2) définit ce type d’agglomérat comme « une zone majoritairement résidentielle occupée par une population à bas revenus (3) et caractérisée par la précarité des infrastructures et des services publics, des rues étroites et un alignement irrégulier, des lots de taille et de formes irrégulières, ainsi que des constructions non enregistrées et non conformes aux schémas légaux (4) ».

Pour rappel historique, les premières favelas se sont construites au milieu du XIXe siècle, sous le règne de l’empereur Pedro II. Puis, le krach boursier de 1929 suivi de la crise des déserts, combinés à un changement de régime politique, accentuent le développement de ces bidonvilles. Les décennies qui suivent confirment cette marche en avant, et l’exode rural fait augmenter la population des favelas. Avec la situation économique délicate du Brésil pendant les années 1980 et 1990, leur développement s’intensifie sur tout le territoire national. Il y a actuellement plus de 6 300 favelas au Brésil, dont 23,2 % se trouvent à São Paulo et 19,1 % à Rio de Janeiro (5). En 2011, l’Institut brésilien de géographie et de statistique (6) a estimé à plus de 11 millions (7) le nombre de personnes vivant dans les favelas (8), soit une augmentation de 6 % depuis les années 2000.

Parallèlement, en 1978, la dictature en place (9) décide de constituer une milice pour lutter contre ses opposants : l’ancêtre de la BOPE est née. Dès 1980, pour endiguer l’insécurité, les États fédérés sont obligés d’établir des politiques de sécurité ciblant les favelas. Chaque État mène une politique régionale avec plus ou moins de succès. En mars 1988, le décret no 11.094 crée la Compagnie indépendante des opérations spéciales (Companhia Independente de Operações Especiais – CIOE) propre à l’État de Rio de Janeiro. En mars 1991, sur les bases du CIOE, est créé par le décret no 16.374 le bataillon des opérations de police spéciales, la BOPE, qui remplace petit à petit le CIOE.
À son accession au pouvoir en 2002, le nouveau président Luiz Inácio Lula da Silva, dit Lula, fait face, sur le territoire national, à une explosion de l’insécurité en provenance des favelas. Il décide alors de promouvoir un groupe de travail sur le crime organisé ainsi qu’un nouveau système de sécurité publique (Sistema Único de Segurança Pública) (10), mais la politique de pacification des favelas ne va commencer que lors de son second mandat. Les premières interventions de la BOPE se produisent au cours de l’année 2007 et elles s’accentuent dès 2009 ; les mêmes années où le Brésil apprend qu’il organise la Coupe du monde de football de 2014 et les Jeux olympiques de 2016 – vous avez dit coïncidence ? De l’aveu même du colonel Robson Rodrigues de la police militaire de Rio de Janeiro, dans un article paru dans Le Monde diplomatique (11), « ce sont bien les Jeux olympiques qui dictent notre choix ».

In fine, c’est la venue des grands événements sportifs mondiaux qui a ramené les questions sécuritaires au premier plan. Le Brésil doit profiter de son image de vitrine, notamment à Rio de Janeiro, pour satisfaire les besoins des touristes. Pour cela, la capitale Fluminense doit être la plus sécurisée possible. Le gouvernement de Rio ne veut plus laisser la main aux trafiquants de drogue, notamment au Comando Vermelho (commando rouge), la plus grande organisation criminelle de Rio de Janeiro. C’est à ce moment que la BOPE a pour mission première de reconquérir ces territoires. Peu à peu, la politique de la pacification des favelas prend forme, et s’articule en quatre phases distinctes : la reconquête, la stabilisation, l’occupation, la postoccupation.

Les deux premières étapes sont gérées par la BOPE, tandis que les deux dernières sont du ressort d’une seconde police militaire, l’Unité de Police Pacificatrice (UPP) entraînée pour occuper des fonctions plus locales, étendues dans le temps (12).

L’action et la médiatisation comme arme de la BOPE

Une des forces de la BOPE, au-delà de son efficacité, provient de l’image que le bataillon dégage. Son emblème parle de lui-même : il représente une tête de mort dans laquelle est enfoncé un couteau, entourée de deux pistolets. Il est utilisé, avant tout, pour susciter la crainte auprès des populations de la favela et marquer la détermination de la BOPE. On ne compte pas non plus le nombre de musiques à la gloire du bataillon d’élite, et les chansons officielles apprises lors des entraînements sont même diffusées sur Internet (13) :
« Lealdade, destemor, integridade

Serão os primeiros lemas

Desta equipe sempre pronta a combater

Toda a criminalidade

A qualquer hora, a qualquer preço

Idealismo como marca de vitória… (14) »

Grâce au film Troupe d’élite, la BOPE a joué de son image pour accentuer son rôle de persuasion. Dorénavant, presque toutes les opérations de la BOPE sont filmées et les images les plus significatives sont diffusées par les médias nationaux (parfois même, elles sont commentées en direct). Le cas le plus marquant est celui de la chute d’une favela, les troupes de la BOPE plantant alors fièrement, sur le plus haut toit du bidonville, le drapeau brésilien pour marquer le retour de l’État dans ce territoire dont il avait perdu le contrôle.

Les opérations de la BOPE suivent essentiellement une même trame : il faut frapper vite et fort. Généralement, les interventions de ces troupes spéciales surviennent à l’aurore. Les routes aux alentours sont fermées, le trafic aérien est interrompu, les entrées et sorties du bidonville sont sous surveillance. La BOPE entre alors en action. Le Caveirão, un camion blindé de huit tonnes qui peut transporter jusqu’à onze policiers, entre dans la favela. À sa vue, beaucoup de civils prennent peur et décident de quitter les lieux. D’autres n’hésitent pas à mettre des drapeaux blancs aux fenêtres pour ne pas avoir de souci avec les troupes d’élite.

Parmi les opérations les plus médiatiques viennent à l’esprit celle de la favela du Complexo Alemão ou de la favela Rocinha entre 2010 et 2011. La BOPE (plus d’une centaine des membres des forces spéciales ont participé à ces deux missions) et la police militaire sont intervenues avec des chars d’assaut, des hélicoptères et des voitures blindées. La merveilleuse ville de Rio de Janeiro (Cidade Maravilhosa), comme l’appellent les Brésiliens, était comparable aux champs de bataille de la guerre du Golfe. Le Complexo Alemão est tombé au bout d’une semaine, alors qu’il n’a fallu que vingt-quatre heures à Rocinha pour se vider de ses trafiquants de drogue. Pour la police de l’État de Rio de Janeiro, cela a été une grande victoire et une marque de l’efficacité de la politique de pacification, comme le déclarait dans le magazine Veja le chef de la police brésilienne, Allan Turnowski : « Maintenant, à Rio, le trafiquant ne dort plus tranquille. (15) »

La BOPE, une image sulfureuse pour quel résultat ?

La pacification des favelas orchestrée par l’État de Rio de Janeiro et ses polices militaires a suscité plusieurs critiques. Tout d’abord, si, dans la grande majorité, la population des favelas est satisfaite de la venue de la BOPE, le bataillon suscite la peur et sa présence ne la rassure pas. Les interventions de la BOPE ne sont pas à l’abri de bavures et on ne compte plus les morts parmi les civils victimes de balles perdues. Plusieurs ONG, notamment l’Observatoire des favelas, organisent très fréquemment des manifestations pour dénoncer l’attitude de la BOPE (16). En 2013, les habitants de la favela du Maré (17) ont défilé, réclamant une politique « sans canon, mais avec des investissements ». Début avril 2015, une autre grande manifestation a eu lieu dans le Complexo Alemão pour demander « moins de balles, plus d’amour » après la mort d’un enfant dans la favela sous les balles de la police.

Par ailleurs, on est en droit de se demander si une favela pacifiée l’est ad vitam aeternam ? Si, dans l’ensemble, les résultats obtenus par le bataillon sont très bons, il existe plusieurs exemples précis d’un retour de la délinquance et des trafiquants. En 2014, la BOPE a dû réinvestir la favela de Rocinha qu’il avait pacifiée deux ans auparavant. À un an des Jeux olympiques, le retour des narcotrafiquants serait un constat d’échec pour l’État de Rio dont la capitale joue et vit de son image. À moyen terme, l’action de la BOPE pourrait même s’aggraver, à mesure que l’on exporte la délinquance des villes vers ses périphéries. Le pays serait exposé à une montée de la violence. Si un tel scénario se produit, le Brésil pourrait alors unir les polices militaires (18) et donner un nouveau visage à la BOPE. 

Article paru dans DSI n°115, juin 2015

Notes

(1)  Si chaque État fédéré à sa propre police, l’État brésilien a lui aussi ses propres forces armées et sa police, qui dépendent respectivement des ministères de la Défense et de la Justice.

(2)  http://www.rio.rj.gov.br/web/ipp/.

(3)  Je tiens à souligner, pour lutter contre un cliché très répandu, que vivre dans une favela ne veut pas dire être un bandit. Dans la grande majorité, les habitants des favelas sont des personnes intègres qui n’ont malheureusement pas assez de moyens pour habiter dans des quartiers plus aisés.

(4)  IPP, cité dans Michaël Chétry, « Les favelas de Rio de Janeiro : de bidonvilles à quartiers populaires, le cas de Nova Holanda, une favela du complexe de la Maré », Second International Conference of Young Urban Reserchers, Lisbonne, 11-14 octobre 2011.

(5)  Soit les pourcentages les plus élevés au Brésil.

(6)  http://www.ibge.gov.br/home/.

(7)  Sur une population de plus de 200 millions d’habitants.

(8)  Janaina Garcia, « Mais de 11 milhoes vivem em favela no Brasil, diz IBGE; maioria està na regiao Sudeste », UOL noticias, 21 décembre 2011.

(9)  Le Brésil a connu un régime de dictature militaire de 1964 à 1985.

(10)  http://www.defesasocial.al.gov.br/planos-e-sistemas/sistema-unico-de-seguranca-publica/sistema-unico-de-seguranca-publica-susp-1.

(11)  Anne Vigna, « Pacification musclée », Le Monde diplomatique, janvier 2013.

(12)  Lors de son entrée, l’UPP organise une présentation officielle dans la favela pour marquer le retour de la police. Ensuite, par sa proximité, elle participe à la réhabilitation et au développement des quartiers.

(13)  Extrait d’une chanson de la BOPE : https://www.youtube.com/watch?v=9VfPq0apl5w.

(14)  « Loyauté, intrépidité, intégrité seront les premiers slogans. Cette équipe toujours prête à se battre contre tous les types de criminalité. À tout moment, à tout prix, l’idéalisme est la marque de la victoire. »

(15)  João Marcello Ertha, « No Rio, agora, traficante não dorme tranquilo », Veja, 4 décembre 2010.

(16)  Ces manifestations condamnent le comportement de la police qui accentue les tensions sociales dans les favelas.

(17)  Cette favela sera reprise par la police en 2014.

(18)  Je pense, notamment, au Groupe d’Action des Tactiques Spéciales de São Paulo, le GATE.

À propos de l'auteur

Charles Rassaert

Directeur du programme Géopolitique des Amériques de l’institut Open Diplomacy, docteur en histoire contemporaine, Centre d’études du Brésil et de l’Atlantique sud, Paris-IV Sorbonne.

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