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Quelles perspectives pour le spatial militaire européen ?

Représentation informatique des satellites Pléiades en orbite. Les logiques d’utilisation duales des satellites deviennent structurantes des programmes. (© Pierre Carril/CNES 2003 via Airbus DS)

Avec Guilhem Penent, chercheur associé chargé du programme Espace de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI) de 2013 à 2015, travaillant aujourd’hui pour le ministère des Affaires étrangères*. Entretien paru dans DSI hors-série n°49 – août-septembre 2016.

Depuis quelque temps, les programmes spatiaux militaires semblent marquer le pas. Certes, plusieurs sont sur les rails – CERES, CSO/MUSIS, ATHENA-­FIDUS. Mais on a l’impression que le spatial ne fait plus guère rêver ni les états-­majors ni les chancelleries. Sommes-­nous dans une phase où les coopérations ont été établies et où il ne se passerait plus rien de saillant, simplement parce que tout fonctionne ?

Guilhem Penent : Le constat que vous faites est assez juste. Effectivement, nous avons fait de grands progrès, même s’il faut se garder de brosser un tableau trop optimiste de la réalité. Rares sont ceux qui minimisent encore l’importance du spatial pour les armées et, en dépit du contexte budgétaire difficile qui caractérise les dépenses militaires françaises, le remplacement des capacités satellitaires vieillissantes n’a eu aucun mal à être reconnu d’utilité publique par nos autorités : les lois de programmation militaire 2009-2014 et 2014-2019 y ont consacré un effort important pour permettre à la défense française de garder ses yeux et ses oreilles dans l’espace. Le résultat est que la France occupe aujourd’hui le premier rang en Europe avec la totalité (ou presque) du spectre des moyens spatiaux à sa disposition. La contrepartie est toutefois que, sauf exception comme la création du Commandement Interarmées de l’Espace (CIE) en 2010, l’espace militaire actuel diffère finalement assez peu de celui des trois dernières décennies après la dynamique impulsée par le livre blanc de 1994. En guise de préparation de l’avenir, la règle semble être que le plus simple consiste encore à reproduire ce qui a fonctionné dans le passé, un peu comme si les objectifs de base, « de suffisance » pourrions-­nous dire, étant atteints, nous avions du mal à nous renouveler. Je vois au moins trois raisons à cela.

La première est doctrinale. Elle est liée à notre défaut (relatif) d’expérience dans l’utilisation militaire des moyens spatiaux. Nous ne manquons pas de ressources, il est vrai, mais nous peinons encore à mesurer ne serait-ce que le chemin à parcourir pour concevoir les utilisations militaires de l’espace qui répondront le mieux à nos besoins. Plus exactement, même si notre pays fait partie des États les mieux lotis à ce niveau, ayant su avec ses maigres moyens adapter ses outils spatiaux à ses opérations – à la suite notamment des États-Unis, quoique sans chercher à égaler l’emploi massif qu’ils font de l’espace dans le cadre de conflits –, le cadre général d’utilisation de l’espace demeure à affiner. C’est vrai pour le domaine de l’observation optique qui, bien que conçue dans un cadre politico-­stratégique, a démontré toute sa pertinence au service du champ de bataille dans le cadre de nos opérations militaires récentes. Cela l’est surtout pour les capacités qui ne sont apparues que plus récemment, à l’instar du renseignement électromagnétique dont l’appropriation est à ce titre fragile et d’ailleurs inégale. Sans la conviction d’avoir apprécié tout l’intérêt des capacités qu’offre l’espace et d’en avoir tiré le meilleur parti, il paraît raisonnable de reprendre son souffle avant de commencer à envisager de nouveaux horizons.

La deuxième est organisationnelle. Le spatial de défense, encore peu assimilé comme cela a été dit, est également très fragmenté au niveau européen. Contrairement à l’Europe de l’espace civil qui est en mouvement, la coopération spatiale de nature militaire traduit en effet sinon l’échec, en tout cas l’insuffisance de l’effort. Avec le vol habité, mais avec des conséquences plus dramatiques, il est à ce jour le domaine dans lequel le déficit européen est le plus lourd par rapport aux autres nations. L’Europe se situe au mieux à la quatrième place mondiale. Et encore ne parvient-elle à se hisser à ce rang que grâce à des initiatives menées presque exclusivement au niveau national, essentiellement par la France, en dépit de quelques coopérations bi- et multilatérales voisines du cadre national (Helios avec une participation ultraminoritaire d’États européens, échanges d’imagerie radar avec l’Allemagne et l’Italie, ATHENA-­FIDUS avec l’Italie, etc.). Bien sûr, cette situation est liée à la problématique précédente : tous nos partenaires n’ont pas de manière égale pris la mesure du potentiel que l’espace était capable d’offrir du point de vue de la défense. Ils y consacrent moins de ressources, appréhendent moins finement rôle qu’il peut jouer et ne comprennent pas qu’il est nécessaire de s’organiser, y compris sur le plan des politiques industrielles et dans le contexte d’un projet politique qui donne du sens (autonomie stratégique). L’objectif minimal consiste à confirmer les quelques progrès qui sont réalisés, comme avec la surveillance de l’espace, sujet très actuel puisque cinq pays de l’UE ont décidé l’année dernière d’unir leurs forces pour développer une capacité européenne sur fonds communautaires (consortium SST).

Le troisième obstacle est conceptuel. Il s’appuie sur la difficulté à reconnaître que le statut de l’espace a changé avec la multiplication des usages et des acteurs, et surtout à en tirer toutes les conséquences. À partir du moment où la France dispose de satellites sur lesquels elle s’appuie pour asseoir sa puissance et son influence, la surveillance de l’espace, c’est-à‑dire la connaissance de ce qui se passe là-haut en orbite, devient une nécessité. Ce constat vaut aussi pour l’UE au regard des infrastructures critiques pour notre économie et notre sécurité que sont Galileo et Copernicus. De fait, si nous sommes longtemps parvenus à nous passer de cette capacité en laissant à d’autres puissances plus avancées – en l’occurrence les États-Unis – cette compétence-là, cela nous est désormais impossible, car notre dépendance (stratégique et opérationnelle) vis-à‑vis de l’outil spatial est devenue telle qu’elle ne peut plus être ignorée. Or notre pays a beau apparaître de loin comme le meilleur élève compte tenu du leadership qu’il essaie d’exercer dans le cadre européen via l’entremise du système radar GRAVES, il reste que les investissements dans ce domaine sont largement insuffisants. Il s’agit moins ici d’un défaut d’ambition que d’un manque criant de logique et de cohérence. La connaissance de la situation spatiale est d’ores et déjà centrale, mais le sera de plus en plus demain alors que certaines grandes puissances songent déjà à l’étape suivante qui est la protection active de leurs satellites, tendance sur laquelle l’Europe devrait tout au moins commencer à réfléchir.

Une fois les produits des différents programmes en cours effectivement lancés, un « vide » ne risque-t‑il pas de se produire au niveau des bureaux d’études ?

C’est un risque que la France essaie de minimiser en lissant au maximum les transitions entre les programmes, par exemple en multipliant les actions de recherche, à l’image du programme dual d’observation optique Très Haute Résolution de Nouvelle Génération (THR NG) dont le contrat a été signé l’année dernière entre le CNES et nos grands maîtres d’œuvre dans le but de préparer les satellites post-­Pléiades et post-CSO qui verront le jour autour de 2025-2030. Le maintien des compétences, longues à construire, rapides à défaire, est un autre sujet d’inquiétude en situation de contrainte budgétaire, à la différence qu’il est un grand classique d’un point de vue de politique spatiale. La France pallie traditionnellement le manque de nouveaux programmes de deux manières : tout d’abord, en lançant des études dans l’attente du jour où le besoin s’exprimera plus nettement, comme l’atteste par exemple l’alerte avancée, faute d’avoir trouvé sa place dans l’actuelle LPM à la suite du succès des satellites de démonstration SPIRALE ; ensuite, en mettant l’accent sur les marchés à l’exportation et la compétitivité commerciale qui sont déterminants pour garantir la pérennité des savoir-­faire industriels et assurer à moindres frais performance et fiabilité.

Selon vous, le Brexit va-t‑il affecter le spatial européen de sécurité/défense ?

Comme je l’ai mentionné plus haut, l’Europe est sous-­performante sur la question du spatial de défense, et les rares fois où une coopération, même limitée, a pu émerger (observation de la Terre, télécommunications), celle-ci s’est faite sans le partenaire britannique. Fort des échanges privilégiés qu’il entretient avec les États-Unis dans le cadre des « Five Eyes », le Royaume-­Uni a en effet toujours été découragé d’investir dans des programmes spatiaux nationaux, a fortiori européens, pouvant paraître au mieux redondants, au pire de nature à compromettre la relation avec les Américains. Cela étant dit, ce ne sont pas les accords bi- ou multilatéraux qui sont potentiellement remis en cause par le Brexit, mais les programmes relevant de l’Union européenne (1). Or, de ce point de vue, la première et principale question qui se pose sera de savoir dans quelle mesure le programme Galileo de navigation par satellite qui devrait ouvrir ses services initiaux en 2017 sera affecté. Pour rappel, le Royaume-­Uni a un positionnement fort sur Galileo aussi bien au niveau institutionnel qu’au niveau industriel. Sa contribution est également majeure sur les enjeux liés à la sécurité avec, en particulier, le lancement prochain des négociations sur l’accès au service public réglementé (PRS) des États-Unis et de la Norvège.

L’Inde vient de tester un démonstrateur de drone spatial destiné à valider les phases de rentrée dans l’atmosphère. La Chine semble également travailler sur un projet similaire. La Russie continue d’accorder une grande importance au spatial militaire, de même que le Japon. Est-il imaginable que ces États soient un jour plus avancés dans le spatial que les États européens ?

On assiste plus largement à une sorte de normalisation des relations spatiales internationales, avec l’apparition de nouvelles puissances spatiales, en particulier l’Inde et la Chine qui se distinguent par l’importance de leurs efforts et ne cachent pas leurs ambitions spatiales dans les domaines applicatifs (y compris donc la défense) comme dans d’autres, plus symboliques. En parallèle, le New Space, en important des méthodes innovantes venues de la Silicon Valley et du monde du numérique, bouscule les acteurs établis, aux premiers rangs desquels on trouve l’Europe qui a fondé toute sa politique spatiale, jusqu’à l’accès autonome à l’espace lui-même, sur les performances commerciales de son industrie, alors que, partout ailleurs, ce sont les missions de politique nationale (besoins militaires en tête) qui font vivre le secteur. Appliqué au domaine sur lequel vous m’interrogez, le résultat est que le spatial militaire a cessé d’être un jeu réservé à quelques pays du club, et naturellement la manière dont il est pensé et investi par les Européens doit suivre la même évolution. Car si le déclin relatif est inévitable, cela ne doit pas revenir à dire que l’Europe doit rester les bras ballants : l’Europe doit notamment développer les capacités spatiales susceptibles de tirer le meilleur parti du caractère dual du spatial et viser ensuite à préserver l’avenir en garantissant l’utilisation de l’espace pour tous. Au risque de me répéter, un bon exemple dans cette perspective est la surveillance de l’espace. Non seulement sa mise en œuvre constitue une synthèse des défis et des solutions qui attendent les Européens pour relancer leur spatial de défense et de sécurité, mais elle seule est à même de suivre la population en orbite et de permettre à l’Europe de peser, en coopérant plus efficacement avec les États-Unis – dont la capacité à définir les grandes orientations de l’activité spatiale internationale demeure – et en crédibilisant nos prises de position diplomatiques sur une meilleure sécurité collective dans l’espace.

La littérature met en avant l’aspect contre-­productif des armes antisatellites, qui risquent de provoquer une pollution des orbites, y compris d’ailleurs pour l’État qui les aurait utilisées. Mais l’on constate aussi que la Russie et la Chine continuent de travailler sur le concept. Faut-il craindre de voir les antisatellites utilisés comme une arme de dissuasion infranucléaire, faisant de la pollution des orbites – et de ses conséquences – une menace ?

Faisant suite à la prise de conscience que vous décrivez, les États-Unis ne s’interdisent plus aujourd’hui de reconnaître publiquement au moins certains détails des activités antisatellites (ASAT) menées dans le monde et de sensibiliser les acteurs sur le caractère irresponsable de celles-ci (2). Et, en effet, leurs inquiétudes et celles des observateurs avertis se concentrent principalement sur la Russie et la Chine : la première parce qu’elle a conservé le savoir-­faire issu de l’ère soviétique en matière de technologies antisatellites et qu’elle l’a depuis enrichi de nouvelles capacités lasers et ASAT aéroportées visant l’orbite basse et de véhicules manœuvrants, comme le général Testé, du CIE, s’en est fait l’écho récemment devant la commission de la Défense nationale et des Forces armées ; la seconde parce qu’elle a démontré à plusieurs reprises qu’elle savait détruire un satellite avec un missile depuis le sol, y compris concernant des altitudes très élevées proches de l’orbite géostationnaire qui est stratégique.

Il convient toutefois de noter que les approches et les motivations ne sont pas nécessairement les mêmes. À ce stade, il semblerait notamment que seule la Russie ait véritablement élaboré une doctrine anti-spatiale pour se prémunir de l’utilisation de l’espace par l’adversaire en cas de conflit, en grande partie parce que la dépendance vis-à‑vis de l’outil spatial est moindre dans son cas que dans celui des États-Unis et de plus en plus de la Chine. Cette dernière, qui publie énormément et sur laquelle nous disposons donc de davantage d’informations, semble par ailleurs avoir réorienté sa stratégie autour de la mise en place d’actions destinées à dissuader un adversaire d’attaquer ses systèmes spatiaux nationaux, une évolution qui reflète les réflexions en cours, notamment aux États-Unis, sur l’application du concept de « dissuasion » à l’espace, au détriment des armements les plus pollueurs.

Cela ne signifie pas que le problème que vous identifiez soit résolu, simplement que le statut de la menace évolue qualitativement et quantitativement, établissant désormais toute une gradation dans l’effet que l’on veut obtenir, du dérangement « réversible » jusqu’à la destruction « irréversible ». Entre les deux apparaissent plusieurs possibilités de neutralisation allant des armes cinétiques « sales » de première génération et créatrices de débris aux solutions plus « propres », qui peuvent se contenter de tromper ou de dégrader temporairement, le cas échéant depuis l’espace lui-même, et souvent sans caractérisation et/ou attribution garantie de la part de celui qui est ciblé (éblouissement, brouillage, opérations de proximité, etc.). Ce développement est d’ailleurs très large, comme l’atteste l’avion spatial américain X‑37B, certains voyant dans la communication très étudiée organisée autour de chacun de ses vols orbitaux une application concrète de la notion de « dissuasion spatiale ». 

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 15 juillet 2016.

Entretien paru dans DSI hors-série n°49 – août-septembre 2016.

 

* Le contenu de cet article n’engage que son auteur. Il ne saurait être regardé comme reflétant les positions officielles du ministère des Affaires étrangères et du Développement international de la République française.

Notes

(1) Peter B. de Selding, « Britain’s quitting the EU, but will it be forced out of EU space programs? », SpaceNews, 24 juin 2016.

(2) Voir par exemple les déclarations du directeur du renseignement national, James R. Clapper, devant le Congrès américain en février dernier au sujet des menaces contre-spatiales :  http://www.armed-services.senate.gov/imo/media/doc/Clapper_02-09-16.pdf.

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