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Le partage du fardeau au sein de l’OTAN : l’effet Trump ne durera pas

Par Peter Viggo Jakobsen et Jens Ringsmose, Collège royal danois de la défense, article publié dans DSI hors-série n°57, décembre 2017-janvier 2018.

L’administration Trump a adopté une approche plus agressive et transactionnelle sur le partage du fardeau au sein de l’OTAN. Elle a menacé de « modérer » son engagement dans l’Alliance, à moins d’une augmentation par les membres européens de leurs dépenses militaires (1) et de leurs contributions aux opérations hors zone.

Depuis la prise de fonctions du président Trump, les dépenses européennes de défense ont augmenté à un rythme plus rapide et la nature du débat sur la défense en Europe a changé. Les Européens ne discutent plus de la question de savoir s’ils doivent ou non accroître leurs dépenses, mais du volume et du rythme de celles-ci. Faut-il y voir une preuve de « l’effet Trump » et sera-t-il durable ? Telle est la problématique de cet article. L’avenir étant difficile à prédire, nous étudierons la controverse sur le partage du fardeau née après l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis en regard de celles qui, dès l’origine des négociations, ont conduit à la signature en 1949 du traité de Washington. Deux facteurs structurels ont conditionné ces jeux de partage du fardeau :

  • les menaces extérieures qui, du fait d’un intérêt commun, ont poussé Américains et Européens (ainsi que le Canada) à créer et à maintenir l’Alliance ;
  • les relations de pouvoir asymétriques entre les États-Unis et l’Europe. Celles-ci motivent fortement l’ensemble des alliés européens – à l’exception de la France et du Royaume-Uni qui, en raison de leurs ambitions de puissance, avaient besoin de leurs propres capacités militaires – à ne pas fournir de contrepartie et à dépenser moins dans la défense.

Ces facteurs ont préparé le terrain à un jeu de partage du fardeau transatlantique qui a conduit, d’une part, les Américains à exercer une pression constante sur leurs alliés européens pour qu’ils consentent plus d’efforts et, d’autre part, ces derniers à répondre en ne faisant que ce qu’ils jugeaient strictement nécessaire au maintien de la présence américaine en Europe. La volonté européenne de contribuer à l’Alliance a principalement été fonction de la menace. Comme l’avait exprimé le secrétaire général lord Ismay, il s’agissait de garder les Russes dehors et les Américains dedans. Cela reflétait la manière dont les Européens percevaient les menaces extérieures auxquelles l’Alliance faisait face ainsi que la crédibilité des menaces américaines de partir ou de retirer leurs forces d’Europe à moins que les Européens ne fassent plus d’efforts. Une combinaison entre les intérêts communs et les valeurs libérales du traité de Washington a, jusqu’à présent, évité que ce jeu de partage du fardeau ne déchire l’Alliance.

Cela, de notre point de vue, se poursuivra dans l’avenir proche. L’effet Trump reste limité, si tant est qu’il existe. La réussite manifeste des pressions exercées par l’administration Trump sur les alliés européens pour qu’ils augmentent leurs dépenses de défense est éphémère, car la menace de ne pas les défendre en cas d’attaque est dénuée de crédibilité. Il existe un véritable fossé entre les termes durs de l’administration Trump et ses actions qui renforcent la posture de dissuasion de l’OTAN en Europe de l’Est. Cela témoigne de l’intérêt constant des Américains pour un maintien de l’OTAN, intérêt que les Européens exploiteront pour dépenser nettement moins que ce qu’ils avaient promis. La majorité d’entre eux continuera à dépenser et à faire le nécessaire pour que les États-Unis restent en Europe, mais pas plus.

L’avenir étant difficile à prévoir, nous privilégions ici une approche historique illustrant la manière par laquelle les différents niveaux de menaces extérieures ont eu une influence sur la définition des missions de l’OTAN, le dispositif de partage du fardeau adopté par l’Alliance pour que tous les membres contribuent équitablement et la crédibilité des menaces américaines de réduction de leur engagement en cas d’absence d’efforts des Européens. Cette approche historique révèle une continuité corroborant notre affirmation selon laquelle l’administration Trump ne fera pas considérablement évoluer les dépenses européennes de défense.

Cette analyse est structurée autour de quatre questions illustrant le rôle de nos facteurs explicatifs :

  • Quelles furent les principales menaces auxquelles l’Alliance a été confrontée ?
  • Comment ces menaces ont-elles affecté les missions de l’Alliance ?
  • Comment ces menaces et le panel des missions affectent-ils le partage du fardeau ?
  • Comment les menaces américaines de quitter l’Alliance sont-elles perçues en Europe ?

Cette approche conduit à identifier quatre jeux différents de partage du fardeau sur la période 1949-2017, analysés ci-après.

La guerre froide (1949-1989) : le partage du fardeau en regard de la contribution

L’OTAN était une réponse à la guerre froide. L’inquiétude que les pays d’Europe occidentale ne puissent dissuader et, si nécessaire, mettre en échec une attaque de l’URSS a conduit les autorités américaines à déployer, de manière permanente, un nombre important de soldats américains en Europe. Comprenant que cet engagement à défendre l’Europe pousserait les membres européens de l’OTAN à consacrer moins de dépenses à leur défense, les États-Unis ont intégré dans le traité de Washington une disposition (article 3) par laquelle les Alliés s’engagent à maintenir et à développer individuellement leurs « propres moyens » de résistance à une attaque armée. Comme l’a expliqué en 1949 le secrétaire d’État Dean Acheson devant le Congrès lors des auditions pour la ratification, le fait d’insister sur la capacité individuelle et les moyens propres visait à « s’assurer que pour ce qui est de la capacité à résister, personne ne reçoive un ticket-repas de quelqu’un d’autre (2) ».

Les dépenses de défense en proportion du PIB furent la principale mesure mise en œuvre pour s’en assurer. En 1988, le Comité d’examen de la défense de l’OTAN considérait cela comme « la mesure de dotation la plus connue, la plus facile à comprendre et peut-être la plus révélatrice (3) ». Toutefois, son adoption a favorisé un conflit transatlantique continu, puisqu’en pourcentage du PIB, les États-Unis ont bien plus dépensé pour la défense que les Européens.

Cela a suscité une frustration croissante aux États-Unis à mesure que les Européens se relevaient économiquement des destructions de la Deuxième Guerre mondiale. Les Américains commençaient à sentir que ces derniers pouvaient alors se permettre de dépenser plus pour la défense. Durant les années 1960 et 1970, le sénateur américain Mansfield proposa au Congrès une série d’amendements pour que les États-Unis réduisent le nombre de personnels stationnés de manière permanente en Europe, comptant ainsi amener les Européens à fournir plus d’efforts. En 1984, le sénateur Nunn proposa un amendement semblable. Ces menaces de retirer un nombre considérable de forces américaines n’eurent que peu de crédibilité puisque les textes ne furent pas adoptés. Néanmoins, à compter des années 1960, la pression du Congrès aida réellement les administrations américaines à remporter un certain succès, avec une approche quid pro quo promettant de maintenir leur engagement militaire en Europe contre un accroissement des dépenses de défense de la part des États membres européens. Réalisant que les États-Unis n’avaient aucun intérêt à partir, les Européens n’ont cependant jamais totalement satisfait à leurs demandes.

L’ère post-guerre froide (1989-2014) : la prévalence des efforts sur les contributions

La disparition de la menace soviétique transforma l’environnement stratégique de l’OTAN et la nature du jeu du partage du fardeau transatlantique. La mission principale de l’OTAN évolua de la dissuasion et de la défense vers les opérations hors zone, initialement dans les Balkans puis, après le 11 Septembre, en Afghanistan et en Libye. Si la mesure du partage du fardeau et des dépenses de défense en proportion du PIB adoptée pendant la guerre froide est restée d’usage, les États-Unis ont introduit une série de mesures supplémentaires pour presser les Européens de faire évoluer leurs forces de défense statiques vers des forces déployables capables de participer à de nouvelles opérations hors zone. L’Initiative sur les capacités de défense (1999), l’Engagement capacitaire de Prague pris lors du sommet de l’OTAN en novembre 2002 et la Force de réaction de l’OTAN lancée cette même année répondent à cet objectif (4).

Les menaces américaines de réduire cet engagement dans l’OTAN ont également joué un rôle important dans le nouveau jeu de partage du fardeau. Le slogan « Hors zone ou hors jeu » popularisé par le sénateur américain Lugar (1993) résumait la nouvelle dynamique. Différentes administrations américaines, aidées par les critiques du Congrès sur l’absence de contrepartie des États européens, sont habilement parvenues à ce que l’existence de l’OTAN dépende du soutien européen aux missions au Kosovo (1999), en Afghanistan (2003-2014) et en Libye (2011). Ces menaces amenèrent les Européens à accepter un plus grand recours à la force et à contribuer de manière plus importante qu’ils ne l’auraient sinon fait (5). La menace d’un retrait américain semblait plus crédible que durant la guerre froide puisque la Russie n’était plus une menace existentielle pour l’OTAN et le territoire des États-Unis. Ce gain de crédibilité tenait également au désir du président Clinton et de ses successeurs de réorienter la grande stratégie des États-Unis en opérant un pivot de l’Europe vers l’Asie, ainsi qu’à la décision du président Obama de « diriger de l’arrière » en ce qui concernait les opérations de l’OTAN en Libye (6).

L’introduction de nouvelles mesures des efforts fournis culmina avec le sommet d’Istanbul de juin 2004 et l’adoption d’objectifs d’employabilité. Ainsi, 40 % des forces terrestres nationales devaient être structurées, préparées et équipées pour être déployées et 8 % en mesure de conduire des opérations prolongées. L’objectif de 40/8 fut adopté lors du sommet de Riga en 2006 puis rehaussé à 50/10 (7). Le sommet de Riga a également dépoussiéré la traditionnelle mesure des contributions en regard du PIB, les membres s’étant engagés à fournir des efforts pour consacrer 2 % du PIB à la défense. Les États-Unis firent pression sur leurs partenaires européens pour prendre cet engagement afin de mettre un terme à la réduction des dépenses de défense en Europe depuis la fin de la guerre froide (8). Le sommet de Riga a donc laissé l’OTAN avec une série complexe de mesures officielles sur le partage du fardeau afin que les membres européens consacrent plus de ressources à la défense et augmentent les capacités de déploiement et de soutien de leurs forces hors zone.

À ces mesures officielles vint s’en ajouter une informelle : le fait d’accepter de mettre ses troupes en danger se révéla central dans le partage du fardeau lorsque l’OTAN s’engagea dans des opérations de combat en Bosnie, au Kosovo, en Afghanistan et en Libye. Pour en donner un exemple, le fait que le Danemark ait conduit, dans le sud de l’Afghanistan (2006-2014), des missions de combat à haut risque dans lesquelles 43 militaires sont morts (le taux de pertes/habitant le plus important sur l’ensemble des États membres de l’OTAN) et délivré 821 munitions intelligentes (11 % du total OTAN) au-dessus de la Libye (2011) lui valut les éloges des États-Unis (9). En revanche, l’Allemagne, troisième principal contributeur de forces à la mission de l’OTAN en Afghanistan (5 000 personnels), fit l’objet de vives critiques pour sa réticence à combattre dans le sud ou à contribuer aux opérations de l’OTAN en Libye.

L’exemple danois illustre de quelle la manière les Européens ont tiré profit de ces nouvelles mesures officielles et officieuses sur le partage du fardeau visant au « maintien des États-Unis » sans pour autant satisfaire la totalité des demandes de ces derniers. D’un côté, les membres européens ont amélioré la déployabilité de leurs forces et augmenté leurs contributions aux opérations hors zone. De l’autre, ils n’ont pas plus dépensé pour la défense. Le Danemark a développé la déployabilité de ses forces, est devenu l’un des principaux contributeurs aux opérations de l’OTAN (per capita) et s’est montré prêt à combattre et à subir des pertes. Washington n’a ainsi jamais fait grand cas du fait que les dépenses danoises pour la défense ont continuellement diminué sur la période 1990-2014 ou que Copenhague n’a pris aucune mesure pour honorer l’engagement des 2 % de Riga. Les contributions apportées aux principales opérations hors zone de l’OTAN dans les Balkans, en Afghanistan et en Libye ont compté plus pour les Américains que la réduction des dépenses de défense.

L’époque post-Crimée (2014-2016) : la prévalence des contributions sur les efforts

Cette situation évolua lorsque l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 bouleversa l’environnement stratégique en Europe. La menace militaire pesant sur le territoire européen de l’OTAN réapparaissait soudain, remettant au premier plan les missions qui étaient les siennes au cours de la guerre froide, à savoir la défense du territoire et la dissuasion. Si les opérations hors zone n’étaient pas complètement sorties du radar de l’Alliance (10 000 personnels maintenus en Afghanistan), elles n’étaient plus à présent la priorité.

Les États-Unis jouèrent un rôle clé dans l’élaboration de la réponse de l’Alliance à la menace russe croissante. L’administration Obama a déployé des aéronefs et des soldats en Europe de l’Est, revu à la hausse la participation américaine aux exercices de l’OTAN et pris des mesures pour permettre le déploiement rapide de renforts américains dans l’est de l’Europe. Elle fut également le principal architecte du Plan d’action pour la préparation (Readiness Action Plan) adopté lors du sommet du Pays de Galles en 2014. Ce plan engageait les Alliés à mettre en place une nouvelle force dite « fer de lance » (5 000 personnels) déployable dans un délai de 2 à 7 jours, à tripler les effectifs de la force de réaction de l’OTAN pour atteindre les 40 000 personnels, à renforcer la présence militaire de l’Alliance en Europe de l’Est et à intensifier ses exercices.

Le renforcement de la menace russe a grandement facilité les efforts américains pour amener les alliés européens à dépenser plus pour la défense. Frustrée par l’absence de contribution européenne aux opérations en Libye, l’administration Obama a exercé de fortes pressions depuis 2011 pour que les Européens fournissent plus d’efforts et de fonds à la défense. Ces efforts sont restés mineurs avant l’annexion de la Crimée par la Russie. Après la Crimée, les Européens ont promis, lors du sommet du Pays de Galles de « cesser toute diminution des dépenses de défense » et de chercher « à se rapprocher dans les dix années à venir des 2 % recommandés ». Les membres européens se sont également engagés à atteindre un autre objectif de l’OTAN consistant à consacrer 20 % des dépenses de défense aux acquisitions militaires et à la recherche et développement (10). L’évaluation de la contribution était réapparue comme une carte maîtresse dans le jeu de partage du fardeau transatlantique.

Les tentatives de l’administration Obama pour amener ses alliés à des dépenses de défense plus importantes n’ont eu qu’un succès limité. Si un terme fut mis au déclin collectif des dépenses européennes de défense, les avancées vers l’objectif des 2 % furent timides puisque la contribution moyenne resta constante à 1,45 % du PIB entre 2014 et 2016 (11). Deux facteurs expliquaient cela : les divergences de perception sur la menace russe et la réponse américaine ferme à la situation en Crimée. Si le comportement des Russes en Ukraine a fait peur aux membres de l’OTAN limitrophes de la Russie, les poussant à dépenser plus pour leur défense, la majorité des membres européens n’ont pas considéré ce pays comme une menace militaire directe pour l’Alliance (12). Paradoxalement, la fermeté de la réponse de l’administration Obama face à la Crimée a renforcé cette perception, alors que la démonstration de force américaine a annulé la nécessité pour les Européens non limitrophes de la Russie de fournir plus d’efforts.

L’ère Trump (2017-) : dépenser 2 % et contribuer plus hors zone ou l’OTAN disparaîtra

Si l’environnement des menaces et la mission de l’OTAN restent inchangés, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis fin 2016 a modifié la dynamique du jeu de partage du fardeau. Avant cette élection, Donald Trump avait qualifié l’Alliance d’« obsolète » et affirmé qu’il défendrait uniquement les alliés consacrant à la défense 2 % du PIB. Ces menaces n’ont pas disparu après son élection. Son secrétaire à la défense, James Mattis, a clairement expliqué en février 2017 que les États-Unis allaient « modérer » leur engagement dans l’Alliance à moins que les alliés qui dépensent trop peu ne fassent des progrès nets et quantifiables vers la réalisation des engagements du sommet du Pays de Galles. Il a ajouté que les États-Unis attendaient également de l’aide pour contrer la menace stratégique posée par la Chine (13). C’était la première fois que les États-Unis mettaient la Chine à l’agenda de l’OTAN. Le mois suivant, le secrétaire d’État Rex Tillerson a ajouté un autre critères des efforts fournis en demandant une assistance plus soutenue de la part des États européens dans la lutte contre le terrorisme (14). Ainsi, l’administration Trump a demandé non seulement plus de contributions, mais également plus d’efforts ; elle a, par ailleurs, mobilisé une rhétorique plus rude et menacé de prendre des mesures plus drastiques si les Européens ne s’y conformaient pas. Si les administrations précédentes avaient fait reposer la survie à long terme de l’OTAN sur un meilleur partage du fardeau de la part des Européens, aucune administration américaine n’avait fait dépendre la défense d’un allié confronté à une menace immédiate de sa contribution.

Officieusement, les diplomates européens ont sévèrement critiqué l’administration Trump pour cette description injuste et inexacte de leurs contributions à l’OTAN. Les critiques officielles les plus vives furent le fait des dirigeants allemands, qui ont qualifié l’objectif des 2 % d’intenable et de déstabilisant. Les dépenses de défense sont toutefois en hausse en Allemagne et dans la plupart des autres États membres européens : 23 des 27 alliés européens des États-Unis (plus le Canada) accroîtront leurs dépenses en 2017 et leurs dépenses combinées devraient augmenter de 4,3 % (15).

Bien que les dépenses de défense européennes se soient stabilisées et aient commencé à augmenter sous l’administration Obama, Donald Trump a modifié le débat européen sur la défense. Si de nombreux membres européens ont accepté la nécessité de mettre un terme à la réduction de leurs dépenses, mais n’avaient pris avant son élection qu’un engagement de pure forme concernant les 2 %, la discussion porte actuellement sur le rythme auquel ces dépenses devraient augmenter. Comme l’environnement de menaces est resté inchangé depuis l’annexion de la Crimée par la Russie, cette évolution doit être attribuée à l’incertitude que crée le comportement erratique de Donald Trump. Cette attitude renforce la crédibilité de ses menaces répétées selon lesquelles il ne défendrait pas les alliés ne respectant pas l’objectif des 2 % et ne soutenant pas les opérations hors zone.

Les controverses transatlantiques sur le partage du fardeau 1989-2017

Période

Menace extérieure et panel de missions

Mesures relatives au partage du fardeau

Menace américaine de réduction de l’engagement

1949-1989

Menace existentielle pour l’OTAN à défense et dissuasion comme principales missions

Uniquement contribution : dépenses de défense en pourcentage du PIB

Faible crédibilité

1989-2014

Pas de menace directe pour l’OTAN à opérations hors zone comme principale mission

Les efforts prévalent sur les contributions : contributions aux opérations hors zone > dépenses de défense en pourcentage du PIB

Une certaine crédibilité

2014-2016

Menace russe sur les membres européens de l’OTAN à défense et dissuasion et opérations hors zone

Les contributions prévalent sur les efforts fournis : 2 % du PIB pour les dépenses de défense > contributions aux opérations hors zone

Absence de menaces directes

2017-

Menace russe envers les membres européens de l’OTAN à défense et dissuasion et opérations hors zone

Contributions et efforts fournis : 2 % du PIB pour les dépenses de défense et contributions aux opérations hors zone

Incertitude conduisant à une certaine crédibilité à court terme

Conclusion

Cet article a analysé les jeux transatlantiques de partage du fardeau que connaît l’OTAN depuis 1949 selon trois facteurs présentés dans le tableau ci-dessous. La menace existentielle posée par l’Union soviétique au cours de la guerre froide a conduit à un partage du fardeau centré sur la mission première de défense et de dissuasion. Les dépenses de défense définies en proportion du PIB sont devenues la principale mesure du partage du fardeau par les alliés puisque cela était simple à comprendre et que les États-Unis dépensaient bien plus que les Européens. La nature existentielle de la menace soviétique a évité que les différends sur ce partage ne dégénèrent puisque les États-Unis ne pouvaient pas de manière crédible menacer de retirer d’Europe un nombre important de personnels sans nuire à leur propre sécurité. La disparition de la menace existentielle a ouvert la voie pour faire des opérations hors zone la principale mission de l’OTAN. Les nouvelles mesures dans ce domaine visant à s’assurer que les Européens adaptent leurs forces aux opérations hors zone sont devenues source de différends sur le partage du fardeau. Washington a souligné à maintes reprises l’existence à long terme de l’OTAN afin de faire pression pour que les Européens accroissent leurs contributions hors zone. Le gain de crédibilité des menaces américaines de quitter l’Alliance a conduit les Européens à les augmenter tout en continuant à réduire leurs dépenses de défense contrairement aux objectifs de contributions qu’ils s’étaient engagés à tenir. Les controverses sur le partage du fardeau pour les opérations hors zone furent plus intenses que celles sur les dépenses de défense au cours de la guerre froide puisque ces opérations s’éloignant de l’Europe, les intérêts américains et européens ne coïncidaient plus.

L’accroissement de la menace russe a de nouveau changé la donne. La mesure des contributions en fonction du PIB adoptée au cours de la guerre froide est devenue plus importante que les contributions hors zone. La forte pression exercée par l’administration Obama, associée à l’accroissement des menaces à l’Est, a conduit les Européens à cesser la réduction de leurs dépenses de défense. Au même moment, l’administration Obama, tout aussi ferme pour contrer la menace russe, a réduit la pression exercée pour que les membres européens non limitrophes de la Russie augmentent ces dépenses.

L’administration Trump a intensifié la pression américaine sur les Européens en menaçant de ne pas défendre les alliés ne prenant pas de mesures quantifiables pour atteindre l’objectif des 2 % et contribuer plus aux opérations hors zone. Toutefois, la crédibilité de cette menace faiblira avec le temps compte tenu de l’écart évident entre les paroles et les actes. Les sermons du président Trump reprochant aux Européens de dépenser et de faire trop peu sont en total désaccord avec les efforts considérables que son administration continue à faire pour contrer la menace russe en Europe de l’Est.

La poursuite par l’administration Trump du leadership militaire instauré par son prédécesseur pour dissuader la Russie témoigne d’un intérêt fort pour l’Alliance, qui perdurera tant que les responsables américains verront les États-Unis comme une puissance mondiale aux intérêts mondiaux. L’Alliance demeure un élément central de l’infrastructure globale de projection de puissance des États-Unis. Le retrait de l’OTAN mettrait un terme à leur système d’alliances en Asie puisque le Japon, la Corée du Sud et Taïwan perdraient confiance en leur capacité à les soutenir en cas de confrontation avec la Chine. Ce sont cet intérêt des États-Unis à maintenir l’OTAN et leur position en tant que puissance mondiale et l’intérêt européen de maintenir la garantie de sécurité américaine qui ont contenu depuis 1949 les différends sur le partage du fardeau dans l’OTAN. Rien dans notre analyse ne suggère que l’approche de l’administration Trump, plus agressive et transactionnelle, modifiera cette situation. L’intérêt des États-Unis pour conserver l’OTAN en vie en soutien de leur propre stratégie globale affaiblit la crédibilité de la menace de Donald Trump de mettre fin à l’Alliance. Pour les États membres européens dépensant moins de 2 %, cela leur offre l’opportunité de poursuivre en ce sens à l’avenir. Ils continueront ainsi et les États-Unis continueront à s’en plaindre. Mais les États-Unis ne partiront pas, car les Européens consentiront suffisamment d’efforts pour que « les Américains restent ». Par conséquent, s’il existe, l’effet Trump semble voué à être éphémère.

Article publié dans DSI hors-série n°57, décembre 2017-janvier 2018

Notes

(1) Mission des États-Unis auprès de l’OTAN, « Intervention by U.S. Secretary of Defense Jim Mattis, Session One of the North Atlantic Council NATO Defense Ministerial », 15 février 2017.

(2) Cité dans Jens Ringsmose, « NATO Burden-Sharing Redux: Continuity and Change after the Cold War », Contemporary Security Policy, vol. 31, no 2, 2010, p. 319-338, p. 321.

(3) Ibidem, p. 324.

(4) Sten Rynning, NATO Renewed: The Power and Purpose of Transatlantic Cooperation, Palgrave, New York, 2005, p. 102-140.

(5) Peter Viggo Jakobsen, « The Indispensable Enabler: NATO’s Strategic Value in High-Intensity Operations Is Far Greater Than You Think » in Liselotte Odgaard (dir.), Strategy in NATO: Preparing for an imperfect world, Palgrave Macmillan, New York, 2014, p. 59-74.

(6) Ibidem.

(7) Jens Ringsmose et Sten Rynning, Come Home NATO ? The Atlantic Alliance’s New Strategic Concept, Danish Institute for International Studies Report, Copenhague, 2009/4.

(8) Carl Ek, « NATO’s Prague Capabilities Commitment », CRS Report for Congress, RS21659, 24 janvier 2007.

(9) Peter Viggo Jakobsen, « The Danish Libya Campaign: Out in Front in Pursuit of Pride, Praise, and Position » in Dag Henriksen et Ann Karin Larssen (dir.), Political Rationale and International Consequences of the War in Libya, Oxford University Press, Oxford, 2016, p. 192-208, p. 201.

(10) NATO, « Wales Summit Declaration », 5 septembre 2014.

(11) NATO, Defence Expenditure of NATO Countries (2010-2017), 29 juin 2017, p. 8.

(12) Peter Viggo Jakobsen et Jens Ringsmose, « Victim of its own success: How NATO’s difficulties are caused by the absence of a unifying existential threat », Journal of Transatlantic Studies, à paraître en 2018.

(13) Mission des États-Unis auprès de l’OTAN, op. cit.

(14) Département d’État des États-Unis, « NATO Foreign Ministerial Intervention Remarks », 31 mars 2017.

(15) NATO, Defence Expenditure of NATO Countries (2010-2017), op. cit., p. 2.

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