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Mourir pour la Crimée ?

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Pour nombre d’observateurs, la crise ukrainienne a pris un tour dramatique avec la prise de deux aéroports en Crimée – celui de Sébastopol est situé à quelques kilomètres de la base aérienne de Gvardeyskoye, qui abrite des Su-24 de l’aéronautique navale russe – et l’installation de barrages routiers entre la Crimée et le reste du pays. Derrière la confusion des faits et le « brouillard de la guerre », comment remettre en perspective ces actions ?

Est-ce une invasion ? Techniquement au vu du droit international, oui. Mais l’affaire est plus complexe. Moscou est resté prudente : si les quelques photos de barrages routiers affichent des drapeaux russes, ils semblent tenus par des civils. Les aéroports en tant que tels sont tenus par des « hommes armés » – en fait, des militaires russes bien équipés et dépourvus de marques de reconnaissance.

De même, Moscou, paradoxalement, n’a pas utilisé la manière la plus forte : il est plus simple de sortir les troupes des bases de Crimée et de verrouiller la région – dont la géographie, physique et politique s’y prête bien – que d’envahir l’Ukraine par la voie terrestre. L’affaire de Crimée est comparée à mauvais escient à la crise géorgienne de 2008 : la Géorgie est presque dix fois plus petite que l’Ukraine et, au demeurant, la Russie a essentiellement dû sa victoire aux erreurs tactiques et opératives de même qu’à la fragilité des forces géorgiennes.

Une invasion « classique », provenant du nord, imposerait une concentration de force sans doute au-delà de la portée de Moscou. Sans encore compter que la population russophone ukrainienne n’est pas systématiquement russophile.

Le mouvement de cette nuit est stratégiquement sage : il permet de sécuriser le « pays utile ». Ce qui ouvre les options politiques : une prise de gage permet de renforcer sa position de négociation ou… d’annexer si les négociations ne vont pas dans le sens voulu. Au-delà, la géographie de la Crimée en fait une position plus facile à tenir que Kaliningrad, par exemple : sa pointe est à moins de dix kilomètres du kraï de Krasnodar, permettant un ravitaillement et un enkystement des forces sans passer par le territoire ukrainien.

Que peuvent les forces de Moscou ? En dépit des annonces autour de la mobilisation des districts militaires centre et ouest et pour l’heure, pas grand-chose. Les forces russes ont démontré la lourdeur de leur mise en action et les réformes lancées par Serdyukov avant son limogeage sont loin d’avoir porté leurs fruits (voir DSI n°83). La première phase de l’exercice est dite de mobilisation, qui consiste en des inspections.

C’est la deuxième phase, qui implique des exercices, qui est la plus délicate. En théorie, elle devrait intervenir début mars – et il n’est pas dit qu’elle se tiendra à proximité de l’Ukraine. Si cette phase se poursuit au-delà du 3 mars, date annoncée de leur fin, la question risque de devenir problématique. Compte tenu des délais de montée en puissance des forces ukrainiennes, si réaction militaire de Kiev il doit y avoir, ce serait à ce moment-là. Du point de vue de Moscou, vu du niveau stratégique, le timing est donc parfait.

Kiev peut-il répliquer militairement ? Pour l’heure, c’est peu probable. Le changement de gouvernement induit une période de flottement dans le contrôle des forces, renforcé par la diversité politique de ces dernières. Les mettre en action induirait un risque de décomposition. Ce qui pose, incidemment, la question du contrôle des groupes nationalistes, susceptibles de prendre l’initiative. Le temps le dira…

Kiev appelle à une réaction occidentale, qui va répondre ? Au-delà des protestations d’usage et peut être de l’une ou l’autre démonstration navale, il est peu probable qu’une intervention occidentale ait lieu.

Si la situation est confuse sur le terrain, elle semble plus claire au plan international : personne n’a envie de « mourir pour la Crimée ». Londres ou Washington ont toujours vu l’Ukraine comme un Limes, une marche, zone floue où les influences russe et occidentale se mêlent.

Au-delà de paramètres techniques – une contre-invasion de la Crimée nécessiterait une montée en puissance visible, sans doute mûre au moment où Moscou aurait elle-même renforcé ses forces dans la zone – la question de fond est en fait celle de savoir si le coup de force de Moscou ne va pas stabiliser la situation.

Et les élections anticipées ? Elles seront justement déterminantes pour l’avenir de l’Ukraine (et peut être aussi de sa future structure étatique) mais aussi celle de la sécurité dans la zone. Dès lors que leur transparence ne manquera pas d’être remise en question, l’option la plus pertinente consiste à déployer massivement des observateurs de l’OSCE – une instance légitime aux yeux de Moscou – et non de l’Union européenne.

J. Henrotin

 

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI (Centre d'Analyse et de Prévision des Risques Internationaux) et à l'ISC (Institut de Stratégie Comparée) - henrotin(at)areion.fr

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