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Qui devrait penser la stratégie militaire ?

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C’est la question posée par le colonel François Chauvency sur son blog, faisant référence à un précédent billet (« Reconquérir le domaine de la pensée militaire ») ayant suscité quelques réactions – elle aurait également suscité la mienne si j’en avais alors eu le temps.

Je précise par ailleurs et d’emblée qu’en tant que chercheur civil, je ne me sens pas agressé par une éventuelle remise en question de mon expertise ou de ma légitimité à travailler sur le secteur de la stratégie militaire. Pour une simple et bonne raison : plus on avance dans n’importe quel domaine de la recherche, moins on est pétri de certitudes et plus les questions en suspends s’accumulent. Pour le dire autrement, la remise en question fait partie de l’ADN de celui qui cherche, qu’il soit d’ailleurs militaire ou civil.

Les civils, pas pertinents ?

Selon le colonel, si le fait de penser la stratégie peut être le fait de tous, le fait de penser la stratégie militaire plus particulièrement est d’abord du ressort des militaires. Cette position me pose plusieurs problèmes. Premièrement, la défense de la République, si elle est exécutée par le niveau militaire, appartient à la Nation. D’un point de vue philosophico-politique, ces débats autour d’une affaire aussi importante lui appartiennent donc.

Deuxièmement, on ne naît pas militaire, on le devient : la distinction entre le civil et le militaire, en particulier alors que la conscription n’est que suspendue, est artificielle. Encore que plusieurs chercheurs civils soient aussi militaires dans la réserve (mais, certes, la réserve est la grande sous-employée…). Au passage, chercheurs civils ou militaires, nous servons tous le même drapeau. Et pour nombre d’entre-nous, le travail est bénévole. J’ai écrit plus de quarante chapitres d’ouvrages, un seul a été rémunéré. C’est un travail qui peut même coûter cher : aussi ahurissant que celui puisse paraître, pour publier dans une revue de référence anglo-saxonne, l’auteur doit payer (1). Au final, quelle institution, quelle entreprise, se priverait d’un travail gratuit ?

Troisièmement, il y a la question de la compétence : le civil, n’ayant pas été au feu, serait plus faiblard en la matière. C’est exact, il n’a pas l’expérience du militaire mais l’assertion mérite d’être relativisée. Si nous reprenons le cas de la stratégie nucléaire, celle des Etats-Unis a plus été le fait de civils – Kahn, Brodie, Wholstetter, Schlesinger, Schelling, Iklé, entre-autre (2) – que de militaires (Taylor) ; dans le cas français, les militaires ont été en pointe. Aucun d’entre eux n’a subit les frappes d’Hiroshima ou de Nagasaki et tous ont raisonné dans l’abstrait.

En stratégie des moyens, Pierre Sprey a conçu le A-10 et participé avec le colonel Boyd à la conception du F-16. Sprey n’était pas pilote, il est arrivé au Pentagone dans les valises de McNamara en tant que « Whiz kid ». Accessoirement, il faudra la capacité à « faire, plutôt que d’être » (et donc savoir qu’il n’aurait jamais ses étoiles de général) de Boyd pour calmer les ardeurs de la majorité des cadres de l’US Air Force a vouloir imposer le F-111 en tant qu’appareil polyvalent.

En stratégie navale, vous m’honorez en citant mon ouvrage Julian Corbett. Repenser la stratégie maritime mais j’aimerais apporter deux précisions. D’une part, vous indiquez qu’il est « le seul cas où un stratège civil a eu une liberté totale et dans la durée pour appliquer ses réflexion stratégiques à la guerre, avec un résultat plus que mitigé ». Certes, il travaillera de très près avec l’amiral Fisher, mais ce dernier conservera évidemment l’autorité militaire : Corbett n’est que conseiller et toutes ses idées (je pense à son concept d’état-major interarmées) n’ont pas été appliquées. Surtout, Corbett n’a fait qu’exciper des principes et les synthétiser : vu comment la bataille du Jutland s’est déroulée pour les Britanniques, il eut surtout mieux valu de ne pas engager toutes les forces et les marins ont d’ailleurs les premiers à reconnaître ses conseils judicieux en matière de « Flotte en vie ». La stratégie ne consiste pas en la fait de créer des solutions toutes prêtes et valables en toutes circonstances : c’est pour cela que Corbett parlait de “principes” et non de “lois”.

D’autre part, Corbett n’est pas le seul civil qui ait « réussi » dans le domaine de la stratégie : au-delà des cas cités par Olivier Schmitt, Trotski et même Jaurès ou Mao ont dit (et fait) des choses intéressantes en stratégie. C’est aussi le cas pour nombre de dirigeants de groupes irréguliers, voir terroristes – ceux qui aujourd’hui nous posent le plus de problème. Le chef du LTTE, Prabhakaran, aimait se promener en uniforme mais n’était pas militaire : il a néanmoins créé une force incroyablement résiliente et disposant de sa force aérienne, de sa force navale (qui a un temps quasiment anéanti la marine sri-lankaise), d’un véritable service de renseignement et qui s’est montrée extrêmement innovante en stratégie d’influence. En stratégie aérienne, Robert Pape est incontournable : aux sources d’Harmattan, il y a ses conceptions en matière de coercition.

Je passe sur le cas, un peu particulier, d’un hybride comme Churchill : en 1900, c’est en tant que capitaine qu’il quitte les forces régulières et passe à la Territorial army. Mais face à l’ampleur de la tâche, 39 ans plus tard, c’est l’homme, plus que le capitaine, qui s’avèrera un stratège de premier ordre. Plus près de nous, D. Kilcullen, que nous recevions dans le DSI n°102, est un autre « hybride » : ses conceptions en matière de COIN sont pourtant parmi les plus pertinentes.

Les civils, de fades stratèges ?

Face à cette question, il convient de constater que les civils sont le plus souvent stratégistes (ceux qui étudient la stratégie) que stratèges (ceux qui la font). Et si la doctrine est faite par les militaires, elle est le résultat de réflexions qui ne naissent pas ainsi, ex-nihilo. Leur expérience compte, évidemment, et personne ne le conteste. C’est la première source. Mais d’autres sources existent également. Elles sont méthodologiquement indispensables pour la « solidité doctrinale » et sont aussi le plus souvent le fait de civils. Pourquoi ?

D’une part, parce qu’un civil a le temps, ce qui est en soi une plus-value. Un doctorant qui va passer plusieurs années sur un sujet va pouvoir – ou en tous cas, devrait – le prendre en compte dans son intégralité. Si une option doctrinale a déjà été choisie quelque part et s’est montré un échec, il est en mesure de dire pourquoi et comment dans le détail. Le militaire peut évidemment faire de même. Mais la durée des affectations à un poste est souvent relativement faible et, en opérations, le temps manque souvent pour la lecture et les discussions. Je connais plusieurs militaires actuellement engagés dans un doctorat tout en poursuivant leur carrière militaire : au même titre que les chercheurs civils devant d’abord travailler pour garantir leur subsistance, il leur faut bien du courage et de la ténacité (y compris d’ailleurs à leurs familles) pour atteindre leur objectif. Ils font d’ailleurs souvent les meilleurs chercheurs.

D’autre part, on le devine, parce que la question n’est pas d’être civil ou militaire. La question est de savoir si l’on est pertinent ou pas : c’est la méthode qui importe. Si elle se résume à « nous avons toujours fait ainsi et ça devrait continuer à marcher », elle implique assurément une course à l’échec, pas plus dans le domaine militaire que civil d’ailleurs. La méthode en études stratégiques/militaires, ça s’apprend, c’est complexe – et ça fait d’ailleurs, aussi, appel à l’instinct – et ça nécessite de la rigueur. Reste que pour l’heure, elle s’apprend essentiellement en sciences sociales/humaines. L’avoir ou pas, la gagner ou la perdre, n’est pas une question de statut mais une question de stature.

Au-delà d’ailleurs, sur la question de la méthode en études stratégiques, j’invite le colonel Chauvency à lire ou relire les deux articles sur la question, publiés dans les DSI n°100 et 102, par Olivier Schmitt et Benoist Bihan. Au-delà, un dernier point également, sur l’expression des militaires, qui auraient « déserté » le domaine de la réflexion stratégique, notamment par « Crainte d’exprimer des idées iconoclastes (je le confesse, les risques ont été réels mais aujourd’hui ?) ».

Malheureusement, oui, les risques sont réels et pour les militaires, il faut souvent avoir à choisir entre « faire ou être » pour reprendre l’expression de Boyd et plus une armée se réduit en volume, plus les « têtes qui dépassent » se font remarquer. A une époque où nous avons besoin comme de pain de capacité d’innovation pour contrer les effets des réductions budgétaires, c’est un problème majeur. Mais qui ne se règlera certainement pas en opposant civils et militaires…

 

Joseph Henrotin

 

(1) On y ajoutera que s’engager sur les questions stratégiques, pour un chercheur, revient pour une série de raisons à suicider sa carrière académique. L’université, et c’est un tort, ne s’intéresse pas aux questions militaires de sorte que pratiquement aucune bourse n’est disponible. Nombre de chercheurs, dont je fais partie, ne doivent leur doctorat qu’à eux-mêmes et à leur capacité à manger des pâtes à la margarine parfois pendant plusieurs semaines.

(2) Et d’une certaine manière, heureusement : laisser faire Curtis Le May n’eut sans doute pas été une bonne idée…

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI (Centre d'Analyse et de Prévision des Risques Internationaux) et à l'ISC (Institut de Stratégie Comparée) - henrotin(at)areion.fr

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