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Le terrorisme, mode de guerre unijambiste

Alors que la traque des terroristes ayant conduit l’attaque sur Charlie Hebdo et ayant tué deux policiers se poursuit, sans doute convient-il de revenir sur le terrorisme en tant que mode opératoire de la guerre irrégulière. La question, si elle est bien traitée par la littérature en stratégie théorique, est souvent éclipsée par la nécessaire analyse plus circonstancielle des faits, de l’évolution des groupes et de leur doctrine.

Il convient ici de distinguer le terrorisme en tant que mode d’action et donc de sa qualification en stratégie de sa qualification politique – dénigrante et jetant un anathème politiquement utile dans les logiques de mobilisation – que l’on observe depuis une dizaine d’années. Techniquement, AQMI en 2015 n’est pas un groupe terroriste, mais d’un groupe irrégulier qui utilise aussi bien le terrorisme que la guérilla comme modes d’action et qui a cherché à poser les bases d’un troisième mode, l’insurrection. Al Qaïda « canal historique », parce que sa doctrine refusait de constituer une force armée liée à un territoire, est resté un groupe strictement terroriste – une appréciation qui doit cependant être révisée en ce qui concerne AQPA, par exemple.

Concrètement, le terrorisme implique de frapper des cibles civiles par des actions limitées mais dont le levier principal est d’ordre psychologique et symbolique. Bien que spectaculaires, les attaques du 11 septembre ont fait moins de 3 000 victimes directes – c’est certes beaucoup mais nettement moins que le nombre de victimes civiles dénombrées en quatorze ans de guerre en Afghanistan. Plus que l’acte lui-même, c’est donc surtout sa répercussion qui lui donne sa consistance et qui constitue de levier devant générant les effets stratégiques recherchés. C’est donc aussi précisément parce que le terrorisme est un assaut sur le symbolique que tout ce qui est lié à la résilience importe tant.

De ce point de vue, le terrorisme ne peut pas être centré sur l’anéantissement en tant que mode stratégique – sauf à envisager quelques cas d’écoles extrêmes. D’une part, il ne parvient pas, dans le domaine physique, à obtenir la concentration des moyens nécessaires à une disruption « totale », décisive, d’une société. D’autre part, dans le domaine psycho-cognitif, la nature même des cibles attaquées – symboles, valeurs ou même macro-systèmes (à l’instar des systèmes économique et militaire américains le 11 septembre) – ne peut permettre sa réussite : on ne détruit pas des processus d’une telle ampleur ou les idées, valeurs et symboles comme on peut détruire un bataillon de chars.

A cet égard, le terrorisme utilisé seul est un mode stratégique unijambiste. Historiquement, l’attaque n’est que rarement suivie d’une exploitation physique : elle est tout au plus médiatique. Il y a de ce point de vue une incompréhension manifeste de la part des groupes annonçant avoir « pris Paris » – ils n’occupent rien du tout et voient se dresser devant eux toute une population qui refuse le principe même d’un assaut sur ses valeurs.

Et, de fait, le terrorisme est, toujours d’un point de vue historique, le plus souvent le fait de groupes ne disposant pas des moyens nécessaires à des opérations de plus grande envergure : qu’il s’agisse des anarchistes du 19ème siècle ou d’Al Qaïda, quelles ont été leurs réalisations stratégiques ? Qu’ont-ils effectivement conquis ? A l’échelle de l’histoire, aucun groupe utilisant le terrorisme n’a ainsi jamais atteint son objectif de la guerre (zweck), même s’il a pu réaliser l’un ou l’autre objectif dans la guerre (zielen).

Pour ce faire, un groupe doit adapter son mode d’action, le faisant évoluer vers la guérilla et/ou l’insurrection, stratégiquement plus efficace et efficient. C’est pour cela que la mutation observée depuis une vingtaine d’années importe, parce qu’elle « connecte » le terrorisme avec d’autres modes plus stratégiquement efficaces. Paradoxalement, cette connexion n’a pas été observée initialement chez les jihadistes. Si les guerres d’Indochine, du Vietnam, d’Algérie et la confrontation entre l’Inde et le Pakistan montrent le couplage d’actions terroristes et de guérilla (voire aussi d’actions régulières), la combinaison la plus efficace en la matière a été relevée chez les Tigres tamouls.

Ils ont été les premiers utilisateurs massifs de l’attentat-suicide – avec d’ailleurs une bien plus grande efficacité que les jihadistes – et ce sur le territoire sri-lankais comme en Inde. Mais ils ont également compris que si les attentats servaient leur objectif de la guerre, ils possédaient également leurs limitations intrinsèques. Aussi, le LTTE a également été capable de mener des opérations de guérilla, couplées à la mise en place d’une proto-marine, d’une proto-force aérienne mais aussi d’actions de guerre de l’information, sur place comme à l’étranger.

A ce stade, on est alors dans une véritable guerre hybride travaillant sur tout le spectre de la stratégie et voyant se développer au service d’une stratégie intégrale une stratégie militaire en bonne et due forme, appuyée sur ses quatre piliers (stratégie opérationnelle, déclaratoire, des moyens et organique) et capable de développer des solutions innovantes, notamment au travers de la combinaison des modes irréguliers et réguliers.

C’est cette « connexion » entre modes opérationnels qui fait également de l’Etat islamique une problématique stratégique de taille, et qui pose la question de la possibilité de la réussite de son projet stratégique à laquelle personne, pour l’heure, n’a de réponse définitive. La problématique est ici complexe, parce qu’elle dépend de variables multiples et sur lesquelles nous n’avons pas nécessairement de prise.

Personne ne sait si AQMI ou AQPA, par exemple, ne feront pas allégeance à terme à l’EI, la question dépendant de rapports de force internes, d’évolutions des positions de doctrine, voire même d’ambitions personnelles de leurs dirigeants. Corrélativement, on ne sait si la position de l’EI à l’égard de la conduite d’opérations hors Dâr al Islam n’est pas susceptible d’évoluer. Et si ces questions étaient les seules, encore seraient-elles relativement simples à résoudre…

Reste qu’en tout état de cause, l’action du 7 janvier ne peut être isolée d’un contexte stratégique plus large et doit plutôt être perçue comme la prolongation d’une “longue guerre” commencée depuis des années et appelée à se durcir que comme un aboutissement auquel la France fera rapidement face, avant de passer à autre chose. En ce sens, c’est dans le temps que notre aptitude à faire face se mesurera : le terrorisme est soumis à un mode de guerre irrégulier, et est donc centrée sur le facteur temps et la réponse à lui donner est de nature stratégique.

Or, en la matière, les première failles sont déjà apparues : la prise de position de Julien Dray contre la participation du FN à la marche républicaine est une double erreur, politique et stratégique. L’attaque du 7 janvier a, pour reprendre les commentaires circulant sur Twitter, “mis la France debout là où ils voulaient la mettre à genoux”. Ce ne serait pas le moindre des paradoxes de la stratégie que de voir les terroristes parvenir à fragmenter la cohésion nationale sans même l’avoir cherché.

Joseph Henrotin. Aucune reproduction autorisée.

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI (Centre d'Analyse et de Prévision des Risques Internationaux) et à l'ISC (Institut de Stratégie Comparée) - henrotin(at)areion.fr

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