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L’agonie des forces armées belges

Un F-16 sur le point de se ravitailler en vol. Maintenue en bonne condition, la force aérienne constitue la « pointe de diamant » des forces armées belges. (©DoD)
Dans la foulée du coup de filet antiterroriste mené le 15 janvier, le gouvernement fédéral belge a ordonné le déploiement de 300 militaires sur le territoire national pour la protection de points sensibles – une première depuis 1986 et la vague d’attentats commis par les Cellules communistes combattantes. Mais au terme de plus de vingt ans de plans de restructuration, les forces armées belges sont dans un état plus que précaire.

18 juin 1989 : les forces du Pacte de Varsovie franchissent la frontière ouest–allemande, effectuent des opérations amphibies à l’est de Kiel et entament une opération dont on ne sait si elle doit s’arrêter sur le Rhin ou au Havre. Les pays ouest–européens mobilisent immédiatement et se lancent dans une bataille de retardement. Sans avoir la puissance française ou même néerlandaise, la Belgique assume ses obligations et mobilise : en quelques jours, six brigades et une vingtaine de bataillons sont engagés. Dans les airs, 250 appareils sont engagés et, en mer, 4 frégates légères et 16 bâtiments de guerre des mines sont déployés. Le risque d’une multiplication d’attentats sur le territoire, conduits par des forces spéciales du Pacte de Varsovie ou des sympathisants d’extrême gauche, implique le déploiement de 11 régiments et de quatre bataillons, en plus d’une gendarmerie bien équipée. Au total, hors gendarmerie, plus de 300 000 personnes participent aux opérations.
Vingt-cinq ans plus tard, la morphologie des forces belges a bien changé. Des forces terrestres, il ne reste que deux brigades : une médiane et une légère regroupant para-commandos et forces spéciales ; la force aérienne s’est recentrée sur 54 F‑16 ; et la marine sur deux frégates moyennes et six chasseurs de mines. La gendarmerie a quant à elle été dissoute et ses personnels intégrés dans la police fédérale. Comparativement à 1992, la fonte des capacités est impressionnante et apparaît certainement comme la plus importante observée en Europe occidentale, toutes proportions gardées : dix fois moins d’effectifs, six fois moins de blindés, cinq fois moins d’avions de combat, quatre fois moins d’artillerie.
À titre de comparaison, si la France avait réduit ses forces comme l’a fait la Belgique, les armées ne mobiliseraient plus que 80 000 personnes d’active. L’armée de Terre disposerait, du VBL au VAB en passant par l’ERC‑90, de 1 000 engins blindés, mais ne compterait plus aucun Leclerc ni AMX‑10RC. L’armée de l’Air n’aurait plus, quant à elle, que 129 appareils de combat. Le budget de défense pour 2013 aurait été de moins de 20 milliards d’euros. En la matière, comparaison n’est évidemment pas raison : la politique de défense poursuivie est totalement différente, tout comme les variables expliquant l’évolution du système de forces belge.
Encore les coupes ne sont-elles pas finies. Les récentes décisions prises à Bruxelles feront, en toute hypothèse, passer les effectifs de 31 931 hommes en 2015 à 21 776 en 2021. Soit une coupe de 30 % motivée par la volonté politique de réduire de 1,5 milliard d’euros sur cinq ans un budget qui ne représente déjà plus que 0,66 % du PIB. Concrètement, au terme des
nouvelles coupes, le budget passerait donc – à croissance 0 – à 0,5 % du PIB, alors même que, quelques semaines auparavant, Bruxelles s’engageait au cours du sommet de l’OTAN de Newport à l’augmenter jusqu’à 2 % du PIB à l’horizon 2025. Une pantalonnade qui a d’ailleurs valu au nouveau gouvernement nombre de critiques de la part de partenaires qui, contexte international faisant, commencent à accroître le leur…

Les raisons du déclin : une vision managériale
« L’armée est une entreprise. » La phrase a souvent été entendue au tournant des années 2000, alors qu’était présenté le plan de transformation des forces armées, qui devait mettre un terme à la succession de réformes entreprises depuis lors. Rétrospectivement, le recours à un artefact entrepreneurial – douteux au regard de la nature même des missions d’une armée – n’est pas uniquement l’appel à une gestion plus saine de l’institution. C’est aussi le symbole d’une vision politique de ces missions : c’est bien d’une économie des moyens de la politique internationale belge qu’il s’agit. Ses racines sont complexes et montrent, également, que le déclin des forces armées de Bruxelles n’a pas été linéaire, au sens où il a été géré de manière très différente par les forces – et quelquefois même, avec beaucoup d’intelligence.

Le cas de la force terrestre
Historiquement centré sur la défense territoriale – les opérations extérieures conduites durant la guerre froide ont été peu nombreuses –, le système politico–militaire belge a subi en 1993 un véritable traumatisme, au moment même où les membres de l’OTAN s’orientaient vers la conduite d’opérations expéditionnaires. La perte de dix para–commandos alors qu’ils procédaient à l’extraction du Premier ministre rwandais tandis que commençait le génocide a ainsi eu des répercussions à long terme. D’une part, elle a conforté l’idée que la Belgique n’avait pas les capacités et les moyens d’agir seule, ou à tout le moins en tant que « force structurante » dans des situations complexes. La perception est donc celle d’un partenaire secondaire, susceptible d’apporter une aide, mais non de jouer un rôle majeur. Cette vision a été déterminante en 2000, lorsque le plan de transformation a précisé que la Belgique renonçait à la conduite au sol d’opérations de haute intensité et se spécialisait dans d’autres tâches.
D’autre part, elle a renforcé l’idée que l’usage de la force était en soi non seulement dangereux, mais aussi inefficace. Or, depuis la Première Guerre mondiale, une partie de la classe politique est très réceptive aux idéaux pacifistes – non d’ailleurs sans que quelques libertés aient été prises avec l’histoire elle-même (1). Le terreau du pacifisme est particulièrement fertile dans une Flandre représentant 60 % de la population du pays, mais il ne suffit pas à caractériser la culture stratégique belge (2). Il faut ajouter à ces différentes perceptions le fait que l’assassinat des dix parachutistes est intervenu alors que le pays connaissait lui-même une phase de remise en question de ses institutions qui a débouché sur une fédéralisation, qui n’était elle-même qu’une nouvelle étape d’un processus d’accroissement de l’autonomie des régions et des communautés. Dans pareil cadre, l’armée apparut rapidement comme une institution nationale dans un pays où le national semble de plus en plus anachronique.
Reste également que le système politico–militaire belge n’a pas totalement fait son anamnèse au regard du Rwanda. La commission d’enquête parlementaire ayant travaillé sur la question a ainsi démontré que le fiasco était notamment dû au refus des autorités politiques d’accéder aux demandes des militaires quant à leur équipement pour la mission à conduire à Kigali. Or, le militaire belge est dans une relation de soumission au politique, plus que de subordination : malgré la présence de syndicats, il est hors de question pour des militaires d’active de remettre fondamentalement en question les choix stratégiques, opérationnels et budgétaires effectués.
Les conséquences de ces différents facteurs se sont cristallisées dans le plan stratégique de 2000. Devant permettre le maintien du budget – ce qui n’a jamais été le cas –, il envisageait une armée « plus petite, plus opérationnelle et plus rapidement déployable » centrée sur trois brigades. Concrètement, le plan a cependant signé un véritable « arrêt de mort différé » de la composante terre. Dès les premières lignes, il était ainsi question d’une logique d’opérations ne prenant pas en compte les opérations de haute intensité. Les conséquences sur la stratégie des moyens ont été multiples :

  • l’abandon de véhicules chenillés au profit de la roue, perçue comme plus moderne, mais dont le degré d’adaptabilité est moindre. Deux familles de véhicules ont été sélectionnées pour marquer cette transition : les MPPV (Multi–Purpose Protected Vehicle), avec le Dingo 2 (352 exemplaires envisagés, mais seulement 220 commandés), et la famille AIV (Armoured Infantry Vehicle), 242 engins 8 × 8 déclinés en plusieurs versions (3) devant être commandés. Pour le moment, seuls 132 Piranha IIIC l’ont effectivement été ;
  • le choix a d’emblée été fait d’acquérir des engins dotés de tourelles de 90 mm devant équiper 40 AIV DF 90. Construites par CMI, ces tourelles s’avèrent, selon le constructeur, inadaptées pour le traitement de chars au-delà du T‑62 (4). Concrètement, la fonction « char de bataille », vue comme un reliquat de la guerre froide, était donc abandonnée. Finalement, le concept de l’AIV DF 90 lui-même a été abandonné en 2008, les 18 exemplaires livrés pour 70 millions d’euros devant être vendus d’occasion – au même moment, l’achat d’autant de Leopard 2 n’aurait coûté que 18 millions ;
  • l’artillerie a également été sacrifiée : là aussi perçus comme obsolètes, les obusiers M‑109 ont fini par quitter le service, remplacés par une combinaison de canons de 105 mm et de mortiers de 120 mm, tous deux tractés ;
  • il faut ajouter que les réductions budgétaires, régulières depuis 2000, ont abouti à ce que les missiles antichars MILAN ne soient remplacés qu’in extremis. Ce n’est qu’en 2013 qu’ont été commandés des Spike MR (60 lanceurs, 240 missiles a priori), de même que des Panzerfaust 3 (111 lanceurs, 238 roquettes).

La stratégie des moyens a fini par déterminer la stratégie opérationnelle : la crainte politique de pertes a poussé à ne plus guère employer la force terrestre belge qu’à des missions statiques de force protection, à l’instar de celle menée pour la protection de l’aéroport de Kaboul. Des troupes ont aussi été engagées dans des missions de formation, que ce soit en Afghanistan ou au Mali, ou encore de déminage, comme au Liban. Le point commun de ces missions est de minimiser les risques politiques en n’engageant plus de soldats dans des missions de combat que la force terrestre ne peut de toute manière plus mener. De fait, la puissance de feu de la composante terre est aujourd’hui inférieure à celle de sa consœur estonienne… La situation sera, à l’avenir, d’autant plus problématique que les budgets liés à l’entraînement ont été considérablement réduits : l’ambition de pouvoir déployer une brigade est ainsi à remettre en question, les exercices à ce niveau étant devenus exceptionnels.
En fin de compte, la perception d’un usage moins soutenu de la force terrestre découlant d’une aptitude moindre au combat et de nouvelles réductions budgétaires a logiquement débouché sur la suppression d’une brigade, officialisée le 1er janvier 2011, de même que de plusieurs bataillons logistiques ou de communications. Ne restent donc que deux brigades, ainsi que quelques unités indépendantes : quatre bataillons d’infanterie, un bataillon commando, un bataillon parachutiste, un bataillon de reconnaissance, un bataillon ISTAR, un bataillon d’artillerie, deux bataillons du génie, trois groupes de communication, deux bataillons logistiques.

La force aérienne et la marine
Comparativement, la force aérienne a, dès les années 1990, fait rapidement décroître le nombre de ses appareils de combat. Elle l’a fait plus rapidement que n’importe quelle autre force aérienne d’Europe occidentale, mais a utilisé les économies engendrées pour moderniser en profondeur ses appareils, renouveler ses munitions (AIM‑120, AIM‑9X, munitions à guidage GPS et laser), acheter une série de pods (désignation, brouillage électronique) ainsi que des viseurs de casque, tout en maintenant un haut degré d’entraînement de ses pilotes. Aujourd’hui, 54 F‑16 MLU sont toujours disponibles en deux wings (escadres), en plus de 11 C‑130, dont le remplacement par sept A400M est déjà programmé. La politique poursuivie a fait de la force aérienne l’instrument belge le plus adapté aux opérations de haute intensité, des points de vue qualitatif comme quantitatif, mais aussi en raison du poids politique qu’il confère à la Belgique dans les processus de montage de coalition.
Les appareils de la force aérienne ont ainsi été engagés au Kosovo, en Afghanistan, en Libye et en Irak. Dans ces trois derniers cas de figure, ils l’ont été sur tout le spectre des missions offensives : Close Air Support, interdiction, supériorité aérienne ou encore NT‑ISR et SCAR (5), en fonction de la qualité des pods Sniper utilisés. Des F‑16 participent par ailleurs régulièrement aux missions Air Baltic. L’emploi de la force aérienne a surtout l’avantage politique, dans le contexte actuel, de minimiser les risques de pertes. L’inconnue sur l’avenir de la flotte de combat perdure cependant (6). Elle devra être remplacée à partir de 2023, le nouveau gouvernement en ayant validé le principe. Le financement de l’achat doit a priori se faire non sur le budget annuel de la défense, mais bien par un financement exceptionnel.
La marine belge a elle aussi réussi sa mue. Dotée de deux frégates de type Karel Doorman achetées d’occasion (première admission au service en 1991), elle a recentré sa flotte de guerre des mines sur six chasseurs de type Tripartite et s’est récemment dotée de deux patrouilleurs de classe Castor de 400 tonnes pour les missions garde–côtes et de surveillance. Les années 1990 et 2000 ont pour elle été synonymes d’évolutions opérationnelles majeures : d’une part, avec son intégration opérationnelle à la marine néerlandaise et la création d’un Amiral Benelux ; d’autre part, avec des déploiements au long cours autorisés par les nouveaux bâtiments. Mais, là aussi, des inquiétudes subsistent : frégates comme chasseurs de mines doivent être également remplacés.

Une armée à redéfinir
Les réductions budgétaires annoncées fin 2014, décidées sur une base purement a‑stratégique et managériale (7), ont représenté une douche froide pour des forces considérant le gouvernement élu en 2014 comme le garant d’une vision plus équilibrée en matière de sécurité. Corrélativement, le moral, déjà peu élevé (8), a considérablement chuté dans un contexte marqué par la mobilisation de 300 parachutistes et chasseurs ardennais pour des missions de protection du territoire. L’adoption de cette mesure souligne, indirectement, l’inadaptation fondamentale du plan stratégique adopté en 2000. Depuis lors, il n’a plus été amendé, les successions de réformes et de réductions budgétaires tenant lieu de politique de défense. Ses présupposés sont à présent à considérer comme caducs (9) :

  • à l’échec du dialogue stratégique avec la Russie, il faut ajouter la remilitarisation des relations internationales ;
  • l’accroissement notable de la puissance de feu des entités subétatiques contre lesquelles la force terrestre devait pouvoir agir, y compris en Afrique, pose la question de l’adaptation de
    forces par trop légères ;
  • la nécessité de conserver des forces terrestres fortes, en particulier dans un contexte d’opérations hybrides, semble évidente ;
  • les limites de la coopération européenne et otanienne de défense sont atteintes. Si des fonctions telles que la logistique se partagent, ce n’est pas le cas des risques au combat ;
  • l’argument d’une « spécialisation » des forces belges reposait sur le pari, depuis lors perdu, d’une interdépendance militaire qui aurait dû voir d’autres États se spécialiser, ce qu’ils n’ont pas fait ;
  • la réduction des capacités en Europe a, en réalité, affaibli la sécurité coopérative ;
  • le cyber a émergé comme thème stratégique, au-delà de la seule question de la cybersécurité ;
  • enfin, le territoire belge, comme tous les autres territoires européens, n’est plus un sanctuaire pour des djihadistes.

Concrètement, mandat a toutefois été donné au nouveau ministre de la Défense pour préparer un nouveau « plan stratégique à long terme », qui doit être présenté dans le courant du printemps de cette année. L’exercice, périlleux, au vu des décisions budgétaires, sera donc décisif pour l’avenir des forces armées belges. Mais quels sont les scénarios qui pourraient effectivement se dessiner pour l’avenir des forces belges, à l’horizon 2030 ? On peut les grouper en deux catégories. La première est celle du non-choix : une attrition mécanique des capacités reflétant celle du budget, les capacités seraient mécaniquement amenées à se réduire. La deuxième catégorie implique des choix notamment budgétaires, mais aussi stratégiques.

Les options du non-choix
Le premier est celui d’une poursuite des réductions homothétiques menées depuis 1992 et dont les résultats ont abouti au point de rupture et à l’inadaptation que l’on connaît. Il ne peut, mécaniquement, que déboucher sur un deuxième scénario, que l’on peut qualifier de « neutralisation stratégique ». Il serait lié à une stabilisation du budget ou à de nouvelles réductions. L’impossibilité concrète, faute d’entraînement et d’équipement, de conduire des opérations terrestres extérieures impliquerait mécaniquement un recentrage sur la protection du territoire, devenue la principale mission des forces. Ce scénario est également lié à un glissement géopolitique vers les Pays-Bas, en préparation depuis les années 2010. Or leurs moyens d’intervention les plus remarquables – brigade aéroportée, sous–marins, missiles Patriot – sont appelés à être placés sous commandement allemand (10) et leur niveau de force, plus généralement, devrait se réduire.
Concrètement, ce scénario passe par le maintien d’unités d’infanterie motorisée (et non plus mécanisée), le remplacement des F‑16 par une capacité de police du ciel (impliquant l’abandon de la capacité nucléaire) et des capacités de guerre des mines de la marine, indispensables à la protection d’Anvers et Zeebrugge, villes essentielles à l’économie età l’approvisionnement énergétique du pays (11). Les frégates ne seraient pas remplacées. Au mieux, la capacité de transport aérien par A400M pourrait être maintenue, mais elle ne conférerait pas de véritable « atout comparatif » en Europe (12).
La Belgique serait alors virtuellement incapable d’intervenir à l’étranger : l’équipement ne suffirait pas face à l’évolution du caractère des conflits. Savoir défendre une position en Belgique n’est pas savoir mener les opérations interarmes complexes auxquelles sont accoutumées pratiquement toutes les armées. Une telle posture risque donc de déforcer la position belge à l’égard de l’OTAN, en particulier en cas d’attaque d’un État membre (article 5). Des fonctions internationales comme la coopération technique militaire à travers la formation ne pourront que se réduire avec le temps (13). In fine, la Belgique ne serait plus qu’un partenaire politique mineur, dont la souveraineté serait en partie confiée à d’autres.
Ce scénario conduit à un autre : le processus de déstructuration des armées pousse les responsables politiques à considérer que leur utilité stratégique est devenue tellement limitée que l’investissement n’est plus pertinent. S’ensuit une dissolution des forces armées en tant que mesure finale d’économie managériale. Il est cependant douteux que l’OTAN et les partenaires européens du 24e pays le plus riche au monde acceptent que la Belgique fasse payer à d’autres sa sécurité sans contrepartie financière substantielle – et sans doute plus élevée que les 2,715 milliards hors pensions payés en 2013. Ce scénario est toutefois très hypothétique : bien qu’il n’existe aucun consensus pour un accroissement budgétaire, les partis politiques, dont le rôle est prégnant dans le processus décisionnel belge, ne sont pas prêts pour autant à justifier la dissolution des forces.

Les options stratégiques
Un premier choix opéré sur la base d’une réflexion stratégique pourrait être qualifié « d’investissement des espaces fluides ». La logique de spécialisation des forces serait poursuivie jusqu’au bout, en focalisant les budgets disponibles sur les forces aérienne, navale, aéroportées/spéciales, d’opérations psychologiques, cyber et de renseignement (14). La formule créerait un avantage comparatif à l’échelon OTAN et européen, en tirant profit de réels savoir–faire et en les optimalisant. Elle nécessite cependant des investissements (avions de combat, frégates d’intervention aptes au déploiement de forces spéciales, chasseurs de mines, cyber). Politiquement, ce scénario permettrait de garder une liberté de manœuvre quant au choix des partenaires de sécurité privilégiés.
Le désavantage de la formule est de réduire l’empreinte au sol de manière importante : il faudrait dissoudre la brigade médiane, la composante médicale et plusieurs bataillons indépendants. Le risque politique associé aux pertes est ainsi réduit, mais en découle une incapacité à réagir face à des événements terroristes majeurs ou face à des catastrophes de grande ampleur, ou encore à fournir la protection au sol d’Anvers ou de Zeebrugge. Dans un contexte fait d’opérations hybrides incluant des actions sur le territoire belge, l’option apparaît donc comme insatisfaisante.
Une variante de ce scénario peut être envisagée en prenant exemple sur la Norvège (4,7 millions d’habitants) : outre une marine puissante et une force aérienne équivalente à celle de la Belgique, l’armée de terre est très légère, avec 9 350 hommes et une brigade mécanisée (la transposition du modèle à la Belgique concernerait la brigade légère). En revanche, Oslo dispose d’une « Home guard », centrée sur des réservistes issus d’un service militaire (douze mois et périodes de rappel), de 45 000 hommes et concrétisant la protection militaire du territoire. L’adoption d’un tel modèle demanderait également des investissements – mais aurait aussi un coût politique découlant de la mise en œuvre d’une forme ou d’une autre de conscription, suspendue en Belgique en 1992.
Reste, en dernière hypothèse, le scénario de reconstruction des forces, fondé sur un accroissement du budget. Sans même parler du doublement du budget de défense à croissance zéro évoqué lors du sommet de Newport – et qui apparaît politiquement invendable –, il permet à la Belgique de garder une liberté de manœuvre quant au choix des partenaires de sécurité privilégiés. Ce réajustement permettrait au moins de sauver ce reliquat disponible et, dans une certaine mesure, d’en revenir à la moyenne capacitaire européenne :

  • capacités aériennes de combat expéditionnaires appuyées sur 48 appareils de combat (15) ;
  • marine dotée de deux ou trois frégates, de chasseurs de mines et d’une capacité de patrouille côtière ;
  • montée en puissance de la brigade médiane, offrant une aptitude à la manœuvre dans les opérations hybrides et, corrélativement, retour à un niveau militairement réaliste des budgets affectés à l’entraînement ;
  • maintien de la brigade légère et des forces spéciales ;
  • maintien d’un élément médical, éventuellement de réserve ;
  • renforcement des capacités d’analyse du SGRS (Service Général du Renseignement et de la Sécurité).

Cette évolution ne serait cependant pas, à elle seule, suffisante pour faire face à la conflictualité contemporaine. Les opérations cyber sont notoirement sous–budgétées en Belgique (on notera que certaines options peu coûteuses peuvent être explorées (16)). Par ailleurs, disposer de seulement deux brigades ne permet pas d’offrir une couverture efficace face au risque terroriste, technologique ou naturel. On peut ajouter que la déflation dans les unités du génie a réduit les capacités à faire face aux risques NRBC (Nucléaire, Radiologique, Biologique, Chimique), en sachant que la Belgique a une grande densité d’industries chimiques sur son territoire, constituant autant de cibles terroristes potentielles. Deux options sont à cet égard envisageables :

  • le retour au format préconisé en 2000, comprenant trois brigades. La « nouvelle » brigade pourrait être motorisée, centrée sur la protection des infrastructures critiques/vitales ou encore l’intervention en zone urbaine complexe ;
  • la mise en place d’une structure de garde nationale centrée sur le volontariat et/ou un retour à la conscription sur une base volontaire.

Paradoxes belges et naïveté sécuritaire
Si la mise en œuvre du dernier scénario cité paraît peu probable tant il existe un consensus politique consistant à privilégier les dépenses dans les domaines non régaliens, la Belgique est aussi dans une situation paradoxale. Cherchant à accroître le niveau de coopération en Europe et dans l’OTAN par le biais des concepts de pooling and sharing comme de smart defence, elle n’est guère prompte à effectuer les investissements qui permettent de les mettre effectivement en place. En ces matières, « on ne reçoit que ce que l’on donne » et nombre d’hommes politiques y voient plus un système permettant de réduire les budgets qu’ils n’en comprennent les mécanismes sous–jacents. À relire les documents de l’Agence européenne de défense ou de l’OTAN, le but de ces systèmes n’est en effet pas de faire plus avec moins, mais de faire mieux avec plus, en créant des effets d’entraînement.
Ce positionnement paradoxal relève aussi d’une certaine naïveté stratégique quant à la réalité des relations internationales. En la matière, un indice par l’absurde est révélé à la suite d’un « attentat fritier » – quatre jeunes femmes lançant sur le Premier ministre belge des frites et de la mayonnaise alors qu’il s’apprêtait à donner une conférence en décembre 2014 à un cercle d’entrepreneurs. Selon le porte–parole du centre de crise belge, « il s’agissait d’un événement privé, c’est donc aux organisateurs qu’il revenait d’assurer la sécurité des intervenants(17) », une réponse se passant de tout commentaire dès lors que la conférence en question était ouverte à tous. De plus, la perspective belge semble toujours marquée par les années de neutralité – de l’indépendance du Royaume en 1830 à la Deuxième Guerre mondiale –, source d’une perception de faiblesse ontologique ; voire par un certain fatalisme refusant toute puissance et dont une des sources profondes est, peut-être, à chercher dans l’inquiétude existentielle autour de la survie du pays lui-même.

Le budget de défense belge
La Belgique est un État riche : si l’on considère le PIB, elle est le 24e État le plus riche au monde et le 8e de l’Union européenne. Son PIB par habitant est le 17e au monde, devant le Royaume–Uni ou les Émirats arabes unis. Les dépenses publiques sont importantes. Elles ont été, en 2013 et tous niveaux de pouvoir confondus (fédéral, régional, communautaire, provincial et communal), de 208,5 milliards d’euros.

Mais Bruxelles dépense très peu pour sa défense : de 1998 à 2011, en valeur constante, le budget a diminué de 26 %. En 2013, les dépenses de défense belges, pensions comprises, étaient de 1 % du PIB : 3,964 milliards. Les coûts de personnel représentaient alors 77 % (soit 3,052 milliards) de ce budget (1). Hors pensions, le budget était de 2,715 milliards (0,66 % du PIB), dont 1,846 milliard (68 %) de dépenses pour le personnel.

Sur une hypothèse de 40 % de prélèvements en moyenne (prélèvement anticipé d’impôts et cotisations à la sécurité sociale) et sous réserve de données précises, 738,4 millions sont revenus à l’État sous forme de précompte et de cotisations. Le « budget vérité » de ce que Bruxelles a déboursé sans retour – salaires nets, opérations, investissement, infrastructures, une partie des opérations – était donc, selon cette hypothèse, de 1,977 milliard d’euros.

À l’aune de ce « budget vérité », de 0,5 % du PIB (et non plus de 0,66 %), la nouvelle réduction de 1,5 milliard représente donc plus des trois quarts du budget de 2013, et donc la perte de presque un an de budget sur une législature de quatre ans. On comprend donc que l’avenir des forces armées belges telles qu’elles existent soit compromis.

Corollaire des forts coûts en personnel, seuls 869 millions d’euros ont été affectés, en 2013, à l’entraînement, à l’équipement, aux infrastructures et aux opérations extérieures (une partie du budget de ces dernières provenant d’une réserve budgétaire). Soit 168 millions de moins que le budget affecté par la région bruxelloise aux transports en commun la même année (2)…

Notes
(1) Données économiques et financières concernant la défense de l’OTAN (2013), http://www.nato.int/nato_static/assets/pdf/pdf_topics/20140224_140224-PR2014-028-Defence-exp.pdf.
(2) 1,037 milliard ; voir http://be.brussels/files-fr/a-propos-de-la-region/finances/budget-regional/expose-general-du-budget-2014, p. 10.

Composante terre belge : l’effondrement capacitaire

 

1992

2000

2015

Brigades

6 + 11 régiments

3

2

Chars de bataille

334

130

0

VCI

514

491

32 + 18

Autres blindés

1 648

108

367

Sous-total blindés

2496

729

417

Artillerie 155 mm

127

72

0

Artillerie 105 mm

249

12

24

Mortiers 120 mm

18

18

52

Sous-total artillerie

394

102

76

Source : L’année stratégique 1993 ; IISS Military Balance 2001 et 2014.

Moyens alloués à la défense en Belgique en 2013, et dans trois autres pays à la population comparable

 

Belgique

Pays-Bas

Suède

Portugal

Population (millions)

10,744

16,805

9,119

10,799

PIB (milliards d’euros)

395,3

624

473,958

167

Part du PIB affecté à la défense
(pensions incluses)

1 %

1,3 %

1,1 %

1,5 %

Budget de défense
(milliards d’euros, pensions comprises)

3,96

7,77

4,5
(hors pensions)

2,5

Effectifs militaires

Active

Réserve

 

30 700

6 800

 

37 400

3 200

 

15 300

22 000

 

42 600

211 950

Forces terrestres

Brigades d’active

2  3 2(1)  3 (2)

Chars de combat

13 (2015 : 0) 0 132 113

Véhicules de combat d’infanterie

32 + 18 184 (2015 : 140) 354 0

Blindés (transport et patrouille)

 367  482  663  504

Artillerie (155 mm)

0

18

4 (24 à terme)

23

Artillerie (105 mm)

 24  0  0  33

Mortiers (120 mm)

 52  16  191  60

Drones tactiques(3) et MALE(4)

 10 ?  0 (programme en cours)  7  0

Force aérienne

Avions de combat 

 54  72 (37 à terme)  134  30

Transport ≥ C-130

11   7  6

Guerre électronique/patrouille et surveillance maritime

 5  12

Ravitailleurs en vol

 1  0

Hélicoptères de combat lourds

29 

0

Hélicoptères de manœuvre

4 (2015)  25  24 10 

Marine

Frégates et destroyers

 2  6  0  5

Corvettes/patrouilleurs lourds

 4  9  6

Sous-marins

 0  4  5  2

Amphibies lourds

 0  2  0  0

Hélicoptères ASM

 4 à terme  8 à terme  0  5

Notes
(1) En plus de 40 bataillons de garde nationale.
(2) En plus de 2 groupes d’infanterie (Madère et Açores) et 3 brigades de réserve.
(3) Non inclus microdrones et minidrones.
(4) Relèvent de la force aérienne en Belgique. MALE : Moyenne Altitude, Longue Endurance.

Sources : IISS, Military Balance 2014 ; Données économiques et financières concernant la défense de l’OTAN (2013), 24 février 2014 ; Banque mondiale.

Notes
(1) Notamment le mythe, encore très vivace malgré une déconstruction scientifique en règle, selon lequel les officiers francophones commandaient à des soldats néerlandophones, les envoyant au massacre sans les comprendre.
(2) Contrairement à ce qui peut être lu chez Sven Biscoop, « Belgium » in Heiko Biehl, Bastian Giegerich et Alexandra Jonas (dir.), Strategic Cultures in Europe. Security and Defence Policies Across the Continent, Springer, Londres, 2013, 405 p.
(3) DF 90 (tourelle de 90 mm) ; dotés d’un canon de 30 mm ; dotés d’une mitrailleuse téléopérée de 12,7 mm ; commandement ; soutien du génie ; dépannage ; ambulance.
(4) Afin de pallier ce déficit, un missile antichar tiré du canon de l’engin est en cours de développement. La solution laisse toutefois sceptique.
(5) NT-ISR : Non-Traditional Intelligence, Surveillance, Reconnaissance ; SCAR : Strike Coordination and Reconnaissance.
(6) Voir Joseph Henrotin, « Remplacement des F‑16 belges : les données du débat », DSI, no 101, mars 2014.
(7) Voir Antoine Clevers, « Comment l’armée a perdu un milliard en une nuit », La Libre Belgique, 11 décembre 2014.
(8) Ce qui se traduirait par un important taux de suicide, avec 14 cas en 2014.
(9) La suite du présent texte est une adaptation de l’audition de l’auteur à la Commission de la défense de la chambre des représentants belges, le 21 janvier 2015.
(10) C’est déjà le cas pour la 16e brigade, intégrée à une division en permanence sous commandement allemand.
(11) Anvers concentre quatre réacteurs nucléaires sur sept et une partie de l’industrie pétrochimique. Zeebrugge est vital pour l’approvisionnement gazier belge. Les deux villes sont également de grands ports, sachant qu’une personne sur 15 travaille en Belgique dans le commerce maritime, qui représente 10 % du PNB.
(12) Les 7 A400M belges sont à comparer aux futurs 53 allemands, 50 français, 27 espagnols et 22 britanniques.
(13) La formation de forces terrestres africaines, par exemple, nécessite une réelle expérience au combat, qu’elles ont plus souvent connu de plus près que les forces belges. Si elle peut toujours porter ses fruits au niveau individuel, du groupe, ce n’est déjà plus que rarement le cas au niveau section ou compagnie.
(14) En Belgique, le renseignement dépend de la Sûreté de l’État (civile, dépendant du ministère de la Justice), de la Police et des forces armées (SGRS), spécialisées dans le renseignement extérieur.
(15) Soit le standard européen pour les forces aériennes de taille moyenne. Le format permet de répondre aux engagements belges dans l’OTAN et de participer à la protection de l’espace aérien Benelux.
(16) En particulier les concepts chinois ou français de « réserve cyber » fondés sur le volontariat d’experts civils.
(17) Mathieu Colleyn, « Le premier ministre Charles Michel menacé de mort », La Libre Belgique, 22 décembre 2014.

Article paru dans DSI n°112, mars 2015.
À lire aussi sur ce sujet : “La Défense belge : privilégiée ou bien public superfétatoire ?”, Joseph Henrotin, paru sur le blog de DSI, le 8 décembre 2016.

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI (Centre d'Analyse et de Prévision des Risques Internationaux) et à l'ISC (Institut de Stratégie Comparée) - henrotin(at)areion.fr

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