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La rupture officielle du Jabhat al-Nosra avec Al-Qaïda : une entreprise de « dédiabolisation » tactique ?

Le 11 mars 2016, des membres du Front al-Nosra célèbrent une victoire en compagnie d’un commandant de l’Armée syrienne libre, à Ma’arrat al-Numan, sur la route d’Alep à Hama, dans la province d’Idleb. (©Voice of America)
L’annonce par le Jabhat al-Nosra, principal groupe rebelle syrien, de sa rupture avec Al-Qaïda, fin juillet 2016, marque un tournant dans la stratégie de cette organisation djihadiste qui ne doit toutefois pas être compris comme une rupture stratégique avec la maison mère Al-Qaïda, mais comme une adaptation à une conjoncture stratégique complexe.

Le 28 juillet 2016, Abou Mohammad al-Jolani, l’émir de ce qui s’appelait jusque-là Jabhat al-Nosra, le deuxième groupe rebelle anti-Assad en termes de combattants (autour de 15 000 hommes aujourd’hui), a officiellement annoncé la rupture des liens organiques qui le rattachaient à la maison-mère d’Al-Qaïda. Cette annonce était peu ou prou attendue et avait même fait l’objet d’une préparation médiatique de la part de l’organisation par la voix de son chef, Ayman al-Zawahiri, légitimant ainsi par avance une telle décision afin qu’elle n’apparaisse en rien comme une trahison de la « cause » djihadiste. Il ne faut pas pour autant considérer cette annonce officielle comme une rupture stratégique avec Al-Qaïda-« canal historique ». Il s’agit sans doute bien plutôt d’une rupture tactique, voire de façade, de la part d’un mouvement dont les sponsors historiques constitués par les pétromonarchies du Golfe en général, et le Qatar en particulier, souhaiteraient pouvoir rendre légitimes leurs soutiens financiers précoces, notamment en faisant retirer le mouvement de la blacklist des organisations terroristes sur laquelle Jabhat al-Nosra – pour ne parler que de lui – a été inscrit depuis décembre 2012 par les États-Unis. Cela s’apparenterait donc à une sorte d’entreprise de « dédiabolisation » élaborée par ces sponsors, laquelle n’exclut pas simultanément un calcul propre à la maison-mère d’Al-Qaïda, qui verrait désormais dans cette « syrianisation » un point focal de son djihad mondial. La réussite de cette stratégie auprès des Occidentaux en général, et des Américains en particulier, demeure néanmoins loin d’être assurée, dès lors que les affidés de la nouvelle organisation n’entendent nullement renoncer à leurs buts ultimes, à savoir établir a minima un émirat salafo-djihadiste dans le Nord-Ouest de la Syrie, voire sur la Syrie tout entière, laquelle serait gouvernée par une stricte application de la charia.

Aux origines obscures et confuses du Jabhat al-Nosra dans le complexe insurrectionnel syrien
Le Jabhat al-Nosra constitue aujourd’hui l’un des groupes djihadistes les plus emblématiques et de plus en plus omniprésents dans l’Est et le Nord-Ouest de la Syrie. Apparu début janvier 2012 et inscrit depuis le 11 décembre 2012 sur la liste noire des organisations terroristes par les États-Unis (1), le Jabhat al-Nosra – dirigé par celui qui est connu sous son nom de guerre, Abou Mohammad al-Jolani, et surnommé Al-Cheikh al Fatah (« l’émir conquérant ») par ses partisans – a très tôt la réputation, du fait de la discipline inhérente à son dogmatisme religieux, non seulement d’avoir les combattants (estimés entre 5000 et 8000 début 2013) les plus performants dans les opérations militaires – c’est-à-dire à la fois les plus aguerris et les mieux équipés grâce à l’armement fourni par les pays du Golfe –, mais également d’être moins exposé à la tentation de la corruption, voire à celle du recours à l’arbitraire dans les territoires dits « libérés ». Le Jabhat al-Nosra bénéficie, à ses débuts tout au moins, d’une relative confiance de la population, car il parvient à assurer la satisfaction des premières nécessités, comme à Alep qui manque de tout, notamment pour l’approvisionnement en pain, éminemment stratégique. Le Jabhat al-Nosra dispose, en outre, d’une branche humanitaire, le Qism al-Ighata (« l’Organisme du Secours »), explicitement dédiée aux activités d’aide sociale sur le terrain dans les territoires dits « libérés ». Une posture qui s’affiche tactiquement flexible afin de ne pas susciter l’hostilité de la population : « Jour après jour, rapprochez-vous des gens, après avoir gagné leur cœur et leur confiance… Soyez fermes avec eux sur les priorités de l’islam, mais flexibles sur les points de détail de la religion » (2). Une manière de faire oublier dans un premier temps une obédience « qaïdiste » qui ne fait aucun doute, même si cela n’empêche pas l’apparition de désaccords et de rivalités de pouvoirs au sein de la mouvance extrémiste.

L’existence d’une concurrence délétère au sein de la mouvance djihadiste entre Al-Qaïda et l’« État islamique »/Daech
Le fait est que Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de l’« État islamique en Irak », avait ostensiblement et unilatéralement affirmé, dans un message en date du 9 avril 2013, que le Jahbat al-Nosra constituait une branche de son organisation désormais dénommée « al-dawlah al-islàmiyya fi-l-iràq wa-al-shàm » – littéralement « État islamique en Irak et dans le Sham » (c’est-à-dire le Levant, équivalant à la Syrie actuelle) –, plus connue sous l’acronyme arabe de « Daech », et que son objectif ultime consistait à instaurer un « État islamique » à la fois en Irak et en Syrie. « Il est temps de proclamer aux Levantins et au monde entier que le Jabhat al-Nosra est en réalité une branche de l’État islamique d’Irak » (ISI), jusque-là la principale organisation irakienne affiliée à Al-Qaïda, déclarait ainsi Abou Bakr al-Baghdadi. Les deux groupes, ajoutait-il, seront désormais fédérés sous l’appellation d’« État islamique en Irak et au Levant » : « Nous déclarons avec l’appui d’Allah l’annulation du nom d’“État islamique d’Irak” et l’annulation du nom “Jabhat al-Nusra”, pour les réunir sous un seul nom : l’“État islamique en Irak et au Levant” ».
Cette annonce unilatérale intervenait à l’issue d’une réunion secrète à Kafr Hamma, au Nord de la Syrie dans le gouvernorat d’Alep, à laquelle Abou Bakr al-Baghdadi avait convié tout ce que la Syrie comptait de chefs de groupes djihadistes et qui allait conduire à l’éviction du Jabhat al-Nosra comme force djihadiste principale dans le pays. À l’époque, al-Baghdadi se trouve être, depuis 2010, le leader de l’« État islamique d’Irak » (EII/ISI), la filiale historique d’Al-Qaïda en Mésopotamie. Il aurait envoyé Abou Mohammad al-Jolani en Syrie en 2011 pour le représenter, en lui demandant d’installer le Jabhat al-Nosra sur place pour y mener le djihad. Jusqu’au début de l’année 2013, l’EII et le Jabhat al-Nosra opéraient en synergie, mais Baghdadi n’était pas pleinement satisfait. Il entendait fusionner les filiales irakiennes et syriennes d’Al-Qaïda pour créer une organisation unique couvrant les deux pays en assurant agir sous le commandement d’Ayman al-Zawahiri, le leader d’Al-Qaïda auquel il aurait lui-même secrètement prêté allégeance sans que les émirs présents fussent en mesure de le vérifier (3).
Le fait est que pour le Jabhat al-Nosra et son dirigeant, Abou Mohammad al-Jolani, ce développement était en mesure de signifier la fin de leur influence sur le plus grand champ de bataille djihadiste au monde. Al-Jolani ordonna donc à ses combattants de ne pas rejoindre la nouvelle entité Daech et d’attendre qu’Al-Zawahiri se prononçât publiquement. Une grande majorité des commandants du Jabhat al-Nosra et des combattants en Syrie ne le suivit pas. Quelques semaines plus tard, près de 90 % des combattants du Jabhat al-Nosra avaient déjà rejoint Daech. Partout dans le Nord de la Syrie, Daech prit possession des bases du Jabhat al-Nosra, de ses munitions et de ses stocks d’armes. Le Jabhat al-Nosra en Syrie se retrouva à devoir lutter pour défendre son existence en tant que groupe constitué.
Signe de tensions inédites et de rivalités personnelles de pouvoir, cette déclaration se télescopait avec celle du chef de l’organisation terroriste Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, qui avait appelé les rebelles, en guerre contre le régime de Bachar al-Assad, à instaurer un État islamique en Syrie, dans un message sonore mis en ligne le 7 avril 2013 sur des sites islamistes.

L’affiliation officielle du Jabhat al-Nosra à la « maison-mère » d’Al-Qaïda via l’allégeance (bayah) à son dirigeant en titre
Il se trouve que, dans le prolongement de cette déclaration, le Jabhat al-Nosra annonçait le 10 avril 2013 qu’il prêtait allégeance (bayah) au chef d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, mais entendait garder son identité en refusant le parrainage de la branche irakienne du réseau extrémiste. Le Jabhat al-Nosra semblait donc vouloir tirer les leçons de l’Irak, où l’extrême violence dont avait fait preuve Al-Qaïda après 2003 lui avait finalement aliéné une bonne partie de sa base sunnite. A contrario, en Syrie, le Jabhat al-Nosra s’efforçait ainsi de n’attaquer que les soldats et les responsables du régime. Pour son chef, « l’État islamique sera construit par tout le monde, sans exclusion d’aucune partie ayant participé au djihad », avait martelé Abou Mohammad al-Jolani dans son message audio. Il n’en demeure pas moins que son allégeance officielle à Al-Qaïda ne fera qu’aggraver la défiance que le Jabhat al-Nosra suscitait déjà parmi les soutiens internationaux à la rébellion. Cela poussa de fait le Jabhat al-Nosra à tenter d’adopter une posture paradoxale de relative « modération » vis-à-vis du reste de la rébellion, notamment en contrepoint aux exactions attribuées à l’« État islamique »/Daech devenu son concurrent direct en Syrie, ce qui ne l’empêchait pas de prôner l’application intégrale de la charia dans les territoires « libérés » de la tutelle de Damas.

La stratégie de la taqiyya du Jabhat al-Nosra pour s’imposer comme la force incontournable du complexe insurrectionnel syrien et établir un « Émirat islamique »
Entre la mi-2012 et la mi-2014, le Jabhat al-Nosra avait impressionné le reste de la rébellion armée par sa contribution militaire et sa lutte contre la corruption tout en relativisant son idéologie djihadiste, ce qui avait poussé les opposants au régime de Bachar al-Assad à considérer le mouvement sous un œil plus favorable, voire pour certains d’entre eux à rejoindre ses rangs et ce, même si affleuraient régulièrement des inquiétudes sur ses intentions à long terme. Les tensions avec les autres groupes rebelles allaient alors s’amplifier fin 2014. C’est probablement ce qui poussa Ayman al-Zawahiri, le chef d’Al-Qaïda, à ordonner secrètement à l’organisation de refaire preuve d’une modération de façade selon le principe éprouvé de la taqiyya (« dissimulation ») en se concentrant sur les objectifs syriens « nationaux » et en participant activement au sein du Jaïch al-Fatah (« Armée de la conquête ») – coalition militaire de factions rebelles islamistes formée le 24 mars 2015 – à la prise en mars 2015 de la ville d’Idleb, capitale de la province éponyme qui échappe désormais quasi-complètement aux mains du régime de Damas (4). Cela lui permettrait de s’inscrire dans une stratégie à long terme qui serait l’établissement d’un futur « Émirat islamique » dans le Nord-Ouest de la Syrie, centré sur Idleb, dans la mesure où El-Sham (le « Levant ») serait aujourd’hui au cœur de la stratégie mondiale d’Al-Qaïda.
De fait, à partir de la mi-2013 étaient arrivés en Syrie nombre de cadres d’Al-Qaïda chargés de reprendre la situation en main (5). Parmi les premiers arrivés se trouvèrent ainsi le cousin au troisième degré d’Oussama ben Laden, Abdulmohsen Abdullah Ibrahim al-Sharikh (connu sous le nom de Sanafi al-Nasr et d’origine saoudienne), considéré comme le chef du groupe dit « Khorassan », lié organiquement à Al-Qaïda et censé planifier des attentats contre les États-Unis. Il devait être tué le 15 octobre 2015 par une frappe américaine alors qu’il venait de succéder à cette fonction au leader d’Al-Qaïda un temps réfugié en Iran, le Koweïtien Muhsin al-Fadhli (6), lui-même tué le 8 juillet 2015 ; étaient également arrivés en Syrie plusieurs autres anciens commandants figurant notamment sur la liste de la douzaine de personnes les plus recherchées en Arabie saoudite, et des figures historiques majeures du djihadisme en Syrie-même, avec des décennies d’expérience du combat en Afghanistan ou ailleurs.

L’échec préalable des velléités de dissociation officielle d’Al-Qaïda
L’idée d’une rupture du Jabhat al-Nosra avec Al-Qaïda avait affleuré au printemps 2014, notamment à Deir Ezzor. Dans cette province de l’Est syrien, face à la pression militaire de ce qui allait devenir l’« État islamique »/Daech, le Jabhat al-Nosra s’était « allié » d’une part avec des factions du « Front Islamique »/FI (al-Jabhat al-Islàmiyyah) – une coalition de groupes rebelles formée en novembre 2013 par des brigades venues à la fois du « Front islamique de libération syrien » (islamistes dits « modérés ») formé en septembre 2012 et du « Front islamique syrien » (résolument salafiste) formé en septembre 2013 –, d’autre part avec l’Armée syrienne libre (ASL), deux mouvements rebelles considérés comme plus « modérés », et qui avaient de fait reçu des soutiens des Occidentaux et surtout des monarchies pétrolières du Golfe (Qatar et Arabie saoudite). Mais cette idée de rupture avec Al-Qaïda n’avait alors pas abouti.
La rumeur d’une prochaine rupture avec Al-Qaïda avait pourtant pris de l’ampleur sur les réseaux sociaux, entraînant le démenti officiel cinglant publié par l’organisation djihadiste. Ce communiqué démentait aussi totalement toute information relative à une supposée réunion avec les services de renseignement notamment du Qatar et autres, ou sur la recherche de financement qatari ou du Golfe, car cela aurait été contraire aux principes sur lesquels s’était établi le Jabhat al-Nosra depuis le début selon les termes du communiqué. Sous l’« amicale » pression des sponsors qatariens voire saoudiens, des ballons d’essais avaient en effet été effectués à plusieurs reprises au sein du Jabhat al-Nosra auprès de certains responsables religieux et autour d’Abou Mahria al-Qahtani alias Maysara Ali bin Musa bin Abdullah al-Jabbouri, de nationalité irakienne et un temps lié à l’« État islamique d’Irak » avant de rejoindre le front syrien fin 2011 (7). À une accusation de la part de Daech de chercher à obtenir de l’aide du Qatar, Abou Maria al-Qahtani n’avait pas démenti. Dans un tweet, il avait même au contraire confirmé l’existence d’une aide, en la justifiant : « La législation n’interdit pas aux moudjahidines de prendre de l’aide d’un gouvernement quelconque au cas où les intérêts convergent avec lui, à condition qu’il n’y ait aucun diktat en échange de la part de ce gouvernement » (8). Abou Mariya al-Qahtani, passait pour incarner l’aile curieusement dite « modérée » du Jabhat al-Nosra, aujourd’hui basée à Deraa (Sud), mais qui s’est retrouvée finalement marginalisée. Après sa défaite militaire face à l’« État islamique » à Deir Ezzor, il avait de fait été remplacé le 30 juillet 2014 par un « faucon », le Jordanien Sami Mahmoud al-Oraydi alias Abu Mahmoud al-Shami.
Cette tentative de prise de distance avec Al-Qaïda avait tourné court aussi sans doute du fait des oppositions qui s’étaient manifestées à l’époque, émanant de la part des muhajirouns (« combattants étrangers »), notamment caucasiens (Tchétchènes) et d’Asie centrale (Ouzbekhs, Tadjiks), qui constituaient alors encore à côté des Ansaris (« combattants nationaux ») près d’un tiers des effectifs du mouvement selon Romain Caillet (9), et notamment depuis la fusion du Jaish al-Muhajireen wal-Ansar (« L’Armée des Émigrants et des Défenseurs ») avec le Jabaht al-Nosra opérée fin 2015 et le début de l’intervention russe au profit du régime de Damas.
Depuis, les choses ont considérablement évolué. Le 27 février 2016, un cessez-le-feu était intervenu mais ne concernait justement ni Daech, ni le Jabhat al-Nosra, qui se retrouvait de nouveau isolé. L’organisation comprit immédiatement que la trêve constituait une menace pour son influence politico-militaire et elle allait faire en sorte de la faire voler en éclat dès le début d’avril 2016 afin de retrouver son rôle militaire incontournable, en fournissant souvent les forces d’élite qui font pencher la balance. En contrepartie, les autres groupes rebelles n’ont d’autre choix que de s’associer au Jabhat al-Nosra pour mener à bien les opérations. C’est bien à l’initiative du Jabhat al-Nosra que les combats avaient repris.

Faire du pays de Sham (le « Levant », donc la Syrie) la clé du djihad mondial
Le 8 mai 2016, soit trois jours après le lancement d’une vaste offensive au sud-est d’Alep regroupant une large coalition des factions rebelles dont le Jabhat al-Nosra, irremplaçable sur le terrain pour sa combativité, Al-Qaïda avait diffusé un nouveau message audio de son dirigeant, Ayman al-Zawahiri, après plusieurs mois de silence. Dans ce message, celui-ci appelait les groupes djihadistes en Syrie à s’unir, car c’était selon lui « une question de vie ou de mort pour eux ». Il pressait les musulmans de Syrie de rejeter les initiatives de l’Arabie saoudite et de ses alliés dans la région, et leur assurait que les djihadistes vaincraient la « machine de guerre des croisés orientaux et occidentaux » – à savoir, tant de la Russie que de l’Amérique – ainsi que leurs alliés, le régime syrien et l’Iran. Abordant plus spécifiquement les relations entre Al-Qaïda et sa filiale syrienne, Jabhat al-Nosra, il laissait entendre que les liens entre eux demeuraient forts et qu’ils devaient le rester, car le monde ne considérerait jamais le Jabhat al-Nosra comme étant légitime, à moins qu’il ne changeât de nature pour complaire aux superpuissances.
Cette problématique est au cœur de la stratégie du Jabhat al-Nosra, à l’œuvre aujourd’hui, qui a décidé de sauter le pas et de se dissocier officiellement de la maison-mère d’Al-Qaïda trois mois plus tard… avec l’aval de cette dernière.

Une annonce anticipée et par avance validée par Al-Qaïda
Le chef du Jabhat al-Nosra Abou Mohammad al-Jolani a annoncé le 28 juillet 2016 que son groupe rompait ses liens avec le réseau Al-Qaïda, lors d’une apparition inédite sur un enregistrement diffusé le jour même par la chaîne de télévision qatarie Al-Jazeera : « Nous avons décidé d’arrêter d’opérer sous le nom de Jabhat al-Nosra et de recréer un nouveau groupe […] portant le nom de « Jabhat Fatah al-Cham » [Front de la conquête de la Syrie] », a indiqué à cette occasion le chef du deuxième plus important groupe djihadiste en Syrie jusque-là. Et d’affirmer que ce nouveau groupe « n’a aucun lien avec des parties étrangères ». Le réseau médiatique du Jabhat al-Nosra lié à Al Qaïda, Al Manara al-Bayda (« Le minaret blanc ») avait annoncé dans la matinée ce discours télévisé du chef du groupe djihadiste, Abou Mohammad al-Jolani, dont il avait d’ailleurs dévoilé pour la première fois le visage avec une photo.
La « maison-mère » d’Al-Qaïda avait de son côté bien préparé le terrain à une éventuelle « rupture » avec le Jabhat al-Nosra alors que, depuis plusieurs jours, les spéculations bruissaient sur Internet quant à une possible annonce en ce sens par sa branche officielle en Syrie. Nous appelons le « commandement du Jabhat al-Nosra à aller de l’avant (dans l’anticipation de l’annonce imminente de la rupture avec Al-Qaïda) de manière à préserver l’intérêt de l’islam et des musulmans et à protéger les gens du djihad en Syrie », avait annoncé un haut responsable d’Al-Qaïda, cheikh Ahmad Hassan Abou el-Kheir dans un enregistrement audio diffusé sur Internet.
« Nous remercions les commandants d’Al-Qaïda pour avoir compris la nécessité de rompre les liens [avec Al-Qaïda] », avait ostensiblement indiqué Abou Mohammad al-Jolani. Selon lui, cette décision inédite « vise à protéger la révolution syrienne ». Il expliquait encore que cette décision visait à « faire taire les prétextes avancés par la communauté internationale et à sa tête les États-Unis et la Russie pour bombarder […] les musulmans en Syrie tout en prétendant viser » le groupe, classé sur la blacklist des organisations terroristes par Washington. Il est notable que l’enregistrement d’Al-Qaïda intervenait une semaine après un accord conclu entre les chefs des diplomaties russe et américaine, Sergueï Lavrov et John Kerry, sur la lutte commune à la fois contre le Jabhat al-Nosra et l’« État islamique »/Daech. Le spécialiste susmentionné Charles Lister avait immédiatement considéré que l’objectif du Jabhat al-Nosra était de se protéger d’une éventuelle campagne russo-américaine, en se rendant indispensable sur le terrain, notamment avec la reprise des combats et le siège d’Alep, et d’essayer de la sorte de s’« incruster davantage dans la révolution syrienne et de garantir son avenir à long terme ». Mieux, Al-Qaïda aurait récemment dépêché en Syrie des dirigeants historiques de l’organisation pour prendre directement en main le Jabhat al-Nosra rebaptisé Jabhat Fatah al Sham (10).

Les attendus plus qu’incertains de cette « nouvelle vitrine »
Paradoxalement, ce qui peut être considéré comme une entreprise destinée à rendre « présentable » l’organisation d’Abou Mohammad al-Jolani peut s’appréhender de manière ambivalente. Elle pourrait constituer un « piège » pour les Occidentaux en général, et les Américains en particulier, comme le montre l’impasse de la situation à Alep. Soit ils choisissent de bombarder les positions du Fatah al-Sham – Jabhat al-Nosra nouvelle formule – et ils risquent de se mettre à dos tous les autres groupes armés, y compris ceux encore soutenus parce que jugés « modérés », lesquels accueillent les combattants du Fatah al-Sham considérés comme des « sauveurs » par les civils d’Alep –, soit ils ne font rien et ils laissent le champ libre à ce mouvement qui favorisera une radicalisation accrue de la résistance armée au régime de Bachar al-Assad, lequel mouvement développe une stratégie de long terme pour la Syrie. C’est finalement dans cette fausse alternative que pourrait être résolue la contradiction, au détriment de ce qu’il reste de l’opposition sunnite non-islamiste anciennement incarnée par l’ASL, dès lors que cette dernière, désormais réduite à une « peau de chagrin », accepte de s’allier stratégiquement sur le terrain militaire avec les djihadistes de cette mouvance. « On a toujours refusé l’aide de l’Armée de la conquête car le Jabhat al-Nosra risquait de prendre le contrôle d’Alep. Mais on ne peut plus faire autrement aujourd’hui pour survivre au siège » admet ainsi Jamal Jneid, membre important du Conseil de gouvernorat d’Alep libre (11).
Mais cela risque simultanément de lui faire perdre ses derniers soutiens occidentaux, qui pourraient être amenés in fine à considérer que l’opposition armée au régime de Bachar al-Assad ne fait que décliner tout le panel des diverses nuances de vert (12), depuis l’islamisme « bon teint » de la Jamiat al-Ikhwan al-muslimin – c’est-à-dire les « Frères musulmans » –, jusqu’au djihadisme extrémiste et apocalyptique de Daech, en passant par le salafisme djihadiste « syrianisé » du Jabhat ancienne et nouvelle moutures. De fait, pour les Américains, ce groupe constituait une cible légitime et sa nouvelle appellation n’y change rien. La branche syrienne d’Al-Qaïda, qu’elle s’appelle Jabhat al-Nosra ou Jabhat Fatah al-Sham, continue d’être considérée comme un « groupe terroriste » et une menace pour les États-Unis, malgré sa rupture annoncée avec le réseau djihadiste, a ainsi indiqué dès le 28 juillet 2016 l’Administration américaine. Les États-Unis « continuent d’estimer que les dirigeants du Jabhat al-Nosra maintiennent leur intention de mener des attaques contre les pays occidentaux », a déclaré le porte-parole de la Maison-Blanche, Josh Earnest. « Nous ne voyons aucune raison de penser que leurs actions ou leurs objectifs sont devenus différents » après cette annonce de rupture, a indiqué de son côté le porte-parole du département d’État John Kirby. « Ils sont toujours considérés comme une organisation terroriste étrangère », avait-il ajouté. « Nous jugeons ces groupes en fonction de ce qu’ils font et non du nom qu’ils se donnent ». Le Jabhat al-Nosra « tente d’unifier et de galvaniser les autres groupes d’opposition syriens » a estimé de son côté le directeur du renseignement américain (DNI), James Clapper, lors d’un forum sur la sécurité à Aspen, dans l’Ouest des États-Unis. Sa décision de rompre avec Al-Qaïda est « un geste de relations publiques » et la réalité de la séparation « reste à établir », a-t-il déclaré. « Au centre de tout ça, c’est toujours Al-Qaïda », a estimé le général Joe Votel, le commandant de l’US-CENTCOM (Commandement central des forces américaines couvrant le « Grand Moyen-Orient »), lui aussi invité au forum d’Aspen. « Nous devrons continuer de nous préoccuper d’eux à long terme, nous ne pourrons pas nous fier à ce qu’ils font aujourd’hui », a-t-il estimé (13). Comme pour montrer que le débat était nul et non avenu, le président Barack Obama rappelait, lors d’une conférence de presse tenue le 4 août 2016 au Pentagone à Arlington : « Nous allons continuer nos efforts contre Al-Qaïda en Syrie, quel que soit son nom, afin de ne pas lui permettre de créer un sanctuaire où s’entraîner et préparer des attaques contre nous » (14). Les Américains sont d’autant moins convaincus de la réalité de la mutation annoncée que son chef Abou Mohammad al-Jolani, tout en annonçant le 28 juillet la rupture de son groupe avec la nébuleuse djihadiste fondée par Oussama ben Laden, remerciait ostensiblement « les commandants d’Al-Qaïda de comprendre la nécessité de rompre [formellement parlant] les liens », en précisant que cela visait d’abord « à enlever l’excuse utilisée par la communauté internationale – à commencer par les Russes et les Américains – pour bombarder et déplacer les musulmans au Levant » (15). C’est tout dire.
De fait, un accord de coopération entre Russes et Américains s’est momentanément dessiné à la faveur de la mise en place de l’éphémère trêve débutée le 12 septembre 2016, une trêve ne concernant pas les groupes tels que Daech et le néo-Jabhat al-Nosra renommé Jabhat al-Fatah al-Sham, qui aurait accueilli récemment quelques-uns des principaux lieutenants d’Al-Qaïda. Aussi n’est-ce pas un hasard si l’émissaire américain pour la Syrie, Michael Ratney, avait adressé une mise en demeure épistolaire aux groupes armés labellisés « modérés », quelques heures seulement après l’accord russo-américain de Genève du 10 septembre 2016 : « Vous devez vous engager à respecter ce cessez-le-feu. Ceux qui ne le respecteront pas en paieront le prix. Cet accord n’inclut ni Daech, ni Al-Qaïda. Ce sont des organisations terroristes. Dans le cadre de notre accord avec la Russie, elles peuvent être ciblées à tout moment. Coopérer avec le Fatah al-Sham est une chose que nous vous conseillons d’éviter, car les conséquences seront très graves » avertissait sans mettre les formes le diplomate américain (16). Alors que la trêve semble désormais caduque (17), ce n’est pas forcément un hasard si Abou Mohammad al-Jolani s’était exprimé dans un entretien exclusif opportun sur la chaine qatarie Al-Jazeera pour dénoncer, alors qu’elle n’était pas encore remise en cause, un « complot qui vise la capitulation des forces de la révolution » en se présentant comme le porte-drapeau des populations sunnites « menacées dans leur existence » par un « projet » chiite visant à les « éradiquer » (18). Une manière de réitérer sa volonté d’unifier politiquement autant que militairement l’opposition armée au sein d’une entité unique dont le Jabhat Fatah al-Sham serait al-salil (« l’épée ») ou le « fer de lance ».

Notes
(1) La décision des États-Unis d’inscrire le Front djihadiste Al-Nosra sur leur liste des organisations terroristes avait immédiatement déclenché une vague de critiques parmi les rebelles, les militants et les opposants syriens. Cette inscription avait même provoqué sur le terrain un élan de sympathie à l’égard de ce front radical, y compris parmi les rebelles dits « modérés » de l’Armée syrienne libre (ASL).
(2) Georges Malbrunot, « La nouvelle stratégie d’implantation locale d’Al-Qaïda », in Le Figaro, 10-11 septembre 2016.
(3) Harald Doornbos, Jenan Moussa, Hélène Oscar Kempeneers (trad.), « L’histoire secrète de la toute première réunion de Daech », Slate.fr, 19 août 2016 (http://www.slate.fr/story/122329/histoire-secrete-reunion-Daech).
(4) Charles Lister, « An Internal Struggle: Al Qaeda’s Syrian Affiliate is Grappling with the Identity », Brookings.edu, 31 mai 2015.
(5) Charles Lister (trad. Yann Champion), « Al-Qaïda se prépare à fonder un émirat dans le Nord de la Syrie », Slate.fr, 24 mai 2016 (http://www.slate.fr/story/118135/al-qaida-fonder-emirat).
(6) Muhsin al-Fadhli faisait notamment partie des rares militants d’Al-Qaïda à avoir été informé à l’avance des attentats du 11 septembre 2001, aux dires du porte-parole du ministère de la Défense américain, Jeff Davis.
(7) Hassan Abu Haniyeh « Who’s who in the Nusra Front? », TheNewArab, 15 décembre 2014.
(8) Nawar Jaber, « Al-Nosra ne quittera pas Al-Qaïda », Al Manar, 9 mars 2015.
(9) AFP, « Le Front al-Nosra souligne son attachement à Al-Qaïda », 9 mars 2015.
(10) DEBKAfile, « Al Qaeda’s Operational Command Suddendly Lands in Syria », Exclusive Report, 4 août 2016 (http://www.debka.com/article/25585/Al-Qaeda%E2%80%99s-Operational-Command-Suddenly-Lands-in-Syria).
(11) Marie Kostrz, « La rupture tactique des djihadistes », JDD, 31 juillet 2016, p. 5.
(12) Marc Semo, « La diplomatie internationale impuissante », Le Monde, 20 août 2016, p. 3.
(13) Le chef militaire du « nouveau » Jahbat Fatah al-Sham, Abou Omar Sarakeh, aurait été tué par une frappe aérienne dans la province d’Alep, a annoncé l’organe de communication du groupe.
(14) « Obama: No Safe Haven for Al-Qaeda in Syria », Al-Monitor, 7 août 2016 (http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/08/syria-battle-aleppo-jabhat-nusra-name-qaeda-sadr-iraq.html).
(15) Marc Semo, « La diplomatie internationale impuissante », Le Monde, 20 août 2016, p. 3.
(16) Georges Malbrunot, « Syrie : le dilemme des rebelles anti-Assad confrontés à la trêve américano-russe », Le Figaro, 14 septembre 2016, p. 9.
(17) L’ajournement de la trêve n’a pas pour autant modifié la stratégie américaine puisque, le 23 septembre 2016, un des chefs militaires les plus importants du Jabhat Fatah al-Sham, Ahmed Salama Mabrouk alias Abou Faraj al-Masri (« L’Égyptien ») était tué par une frappe américaine près de Jisr al-Chougour dans l’ouest de la province d’Idleb. Il était assis à la droite d’Abou Mohammed al-Jolani lorsque ce dernier avait annoncé la transformation du Jabhat al-Nosra en Jabhat Fatah al-Sham.
(18) https://www.youtube.com/watch?v=kd7HIJTLPcY.

Article paru dans Diplomatie n°83, novembre-décembre 2016.

À propos de l'auteur

David Rigoulet-Roze

Chercheur rattaché à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS), où il effectue une veille stratégique sur les relations entre l’Iran et les pays arabes particulièrement préoccupés de l’éventuelle accession de l’Iran perse et chiite au statut de puissance nucléaire, David Rigoulet-Roze est aussi consultant en relations internationales, spécialisé sur la région du Moyen-Orient. Il assure par ailleurs la rédaction en che de la revue Orients stratégiques (L'Harmattan).

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