DSI

Discours de Vladimir Poutine : qu’en est-il du Status-6 ?

Capture d'écran du reportage russe ayant laissé fuiter (probablement volontairement) le concept du drone de frappe nucléaire/radiologique Status-6/Kanyon.

Le président russe s’est exprimé aujourd’hui dans un discours à la nation dans lequel il est revenu sur des enjeux de politique intérieure, mais c’est surtout le volet international qui aura attiré l’attention, avec plusieurs déclarations autour de nouveaux systèmes, appuyées par des images.  Il est notamment question de systèmes balistiques permettant de contourner le (certes relatif) bouclier antimissile américain ; mais aussi du Status-6 (Kanyon pour l’OTAN) pour lequel un concours destiné à lui trouver un nom a été lancé. Au-delà de l’anecdote, le système est évoqué depuis la fin 2015. Nous reprenons ici une brève parue dans le DSI n°120 (décembre 2015) qui traitait sur sujet, et la mettons à jour en fonction des derniers éléments connus : 

En stratégie nucléaire, l’incertitude est un facteur important : paradoxalement, elle peut renforcer la certitude d’une riposte et donc participer à la crédibilité du système stratégique. Or, le Kremlin a-t-il commis une erreur de communication ou a-t-il fait preuve d’une stratégie déclaratoire savamment pesée en révélant indirectement – en montrant une représentation informatique tenue par un militaire – de ce qui était alors présenté comme une arme radiologique (en illustration) ? Surtout, Moscou vient-il d’effectuer une percée conceptuelle susceptible de déstabiliser la stratégie des moyens nucléaire ? Concrètement, l’arme en question serait la première de ce type à équiper de manière formelle un Etat et bénéficierait d’un mode de livraison original.

En effet, une charge nucléaire équiperait le drone de frappe Kanyon (voir DSI n°118), dont on sait à présent qu’il est baptisé en Russie « Status-6 ». Les images montrées par la télévision russe permettent d’ailleurs d’en savoir un peu plus sur l’arme elle-même, utilisée depuis un sous-marin mère répondant aux désignations de Project 09852 Belgorod et 09851. Si le premier est un Oscar-II qui n’avait pas été achevé, l’autre pourrait faire référence à la conversion d’un Delta IV en tant que bâtiment destiné aux opérations spéciales – laquelle reste à confirmer. Le Belgorod est quant à lui en cours d’achèvement mais il est également présenté comme bâtiment adapté aux opérations spéciales, en particulier dans l’Arctique.

Le Status-6 aurait une vitesse de 56 nœuds, un manque de discrétion compensée par une navigation à une profondeur d’environ 1 000 m. Surtout, il aurait une autonomie de plus de 6 000 miles marins. Entre-temps, on a eu une première idée de ses dimensions : une longueur de 24 m pour un diamètre de 1,6 m. Selon le schéma montré à la télévision en 2015, il serait équipé d’une propulsion nucléaire. La relative faible taille de l’engin et ses caractéristiques le rendraient nettement moins détectable que les sous-marins soviétiques qui devaient, dans les années 1950 et 1960, tirer des torpilles nucléaires T-15 à bout portant sur les ports américains et européens ; concept ensuite abandonné lorsque les missiles balistiques ont été fiabilisés et qu’ils ont été considérés comme plus pertinents. 

L’engin serait la combinaison entre drone sous-marin et arme nucléaire “salée” : la charge principale étant nucléaire, elle va permettre de vaporiser le réacteur ayant servi à la propulsion. Durant la guerre froide, des armes nucléaires ont été optimisées pour générer une plus grande quantité de retombées radioactives : si une explosion au sol peut partiellement produire cet effet, charger l’arme avec des éléments plus réactifs a été envisagé. D’autres options, comme la frappe de réacteurs de production civile, peu évoquée dans la littérature de l’époque, pourraient alors avoir été considérées par les états-majors.

La puissance de la charge explosive du Status-6 n’est pas connue, certaines sources évoque plus de 50 Mt –  une puissance à considérer prudemment au vu de la propension à l’exagération de la stratégie déclaratoire russe. A lire le document présenté en télévision, l’utilisation d’une charge radiologique relève d’une conception visant à « endommager des composantes importantes de l’économie de l’adversaire dans une zone côtière et d’infliger des dommages inacceptables au territoire d’un pays en créant des zones de contamination radioactive profonde qui seraient inutilisables pour des activités militaires, économiques ou autres durant de longues périodes ».  L’aspect “radiologique” de la question est, de facto, à prendre en compte : il était particulièrement mis en évidence fin 2015, l’explosif nucléaire étant alors moins évoqué.

Les conséquences stratégiques d’un engin qui ne serait uniquement chargé que de matière radioactives ensuite dispersée ne sont pas neutres. D’une part un drone sous-marin endurant permet de contourner « par le bas » – et la profondeur d’océans bien moins faciles à surveiller que l’air ou l’espace – les systèmes de protection antimissiles, ce qui permet donc, a priori, de « re-stabiliser » la dissuasion, que les Russes estimaient déstabilisée. Mais, d’autre part, ce type d’attaque, non-explosive et purement radiologique, ne répond que partiellement aux logiques classiques de dissuasion : comment savoir qu’une arme a été utilisée ? Si l’affaire est évidente pour une charge nucléaire classique, une contamination qui ne serait ni immédiatement annoncée ou détectée du fait de l’usage d’un système de dispersion discret ne serait prouvée que plus difficilement.

La dissuasion en serait alors déstabilisée parce qu’une attaque pourrait avoir lieu à tout moment ; mais paradoxalement, une attaque de cette nature pourrait, au moins un temps, être niée par l’Etat attaqué… comme par l’Etat attaquant. L’attaque par ce biais pose ainsi la délicate question d’une riposte : il est peu probable que des Etats occidentaux développent une arme similaire pour des raisons politiques mais aussi stratégiques et géographiques : comment répondre à la contamination de Brest, Marseille, Plymouth ou New York sinon en contaminant soit Saint Petersbourg – avec un risque de contamination des Etats baltes et de la Finlande – soit en ne contaminant « que » des bases militaires comme celles de la péninsule de Kola, Arkhangelsk ou Vladivostok. L’autre option de riposte implique une frappe nucléaire classique mais elle implique en retour de lancer et de conduire une escalade avec des armes aux effets « cinétiques » bien plus nets – et au risque de voir les Etats attaqués paralysés par la « contre-dissuasion d’Iklé », soit la peur de passer un cap dans le déploiement du feu nucléaire.       

Il n’en demeure pas moins que l’arme serait déstabilisante : à propulsion nucléaire, elle peut être positionnée à proximité de ses cibles et y rester pratiquement indéfiniment, réduisant les préavis d’alerte, si tant est qu’elle soit détectée. Ce type de rationalité, appliqué à l’espace (charges FOBS orbitant et réduisant le préavis d’alerte à quelques minutes – un procédé d’abord testé par l’URSS), avait conduit à la signature du traité sur l’espace exo-atmosphérique. On peut également s’interroger sur la possibilité qu’elle ait de remonter une rivière ou un fleuve : plus que la vitesse, sa lenteur de progression serait alors un atout. L’on parviendrait à la possibilité de conduire une frappe de décapitation, par essence non détectée au radar. Seraient moins concernées Paris (des écluses devant être franchies) que Londres ou Washington – si tant que des filets ne soient pas posés et vérifiés – et si peu qu’un travail important soit effectué par les ingénieurs russes sur les techniques de navigation sous-marines des drones… sans compter un travail hydrographique de longue haleine. Fin 2015, le système était annoncé comme devant être testé à partir de 2019 et pourrait entrer en service dès 2020 ; ce que tendrait à accréditer le discours du président russe.

Reste à voir si le système sera effectivement construit et mis en service : en stratégie, les faits peuvent importer moins que les perceptions. En mars 2018, aucun essai du missile balistique antinavire chinois DF-21D dans des conditions s’approchant de la réalité – c’est à dire contre autre chose qu’une cible statique dans le désert – n’a encore eu lieu. Il n’en demeure pas moins que l’US Navy a connu au tournant des années 2014-15 une panique navale et a considérablement accéléré les travaux autour de sa défense antimissile. Reste aussi à voir si le Status-6 ne sera pas utilisé comme monnaie d’échange face au bouclier antimissile américain et si Moscou est prêt, pour ce faire, à abandonner son propre système antimissile…  

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI (Centre d'Analyse et de Prévision des Risques Internationaux) et à l'ISC (Institut de Stratégie Comparée) - henrotin(at)areion.fr

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