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Dans l’Arctique, les Russes se préparent un avenir stratégique

Exercice russe à proximité de Samara. (knyazevfoto/Shutterstock)

Par Romain Mielcarek, spécialiste des questions de défense.  Article publié dans DSI hors-série n°46, février-mars 2016

Avec le réchauffement climatique, la géographie de l’Arctique et du nord de la Fédération de Russie sont en train de changer profondément. Pour les forces armées de ce pays, cela implique de prendre en compte toute une série de défis à moyen et long terme. L’architecture stratégique est redéployée pour dédier tout un commandement aux régions polaires. Demain, faire la guerre dans le grand Nord demandera des compétences conventionnelles adaptées, mais aussi des savoir-faire spécifiques de très haut niveau.

En mars 2015, l’armée russe menait dans l’Arctique une manœuvre d’une rare intensité. Un raid de cinq jours a vu opérer dans un exercice particulièrement ambitieux 80 000 hommes, 220 avions, 41 navires de guerre et 15 sous-marins. Des chiffres qui donnent le vertige et qui ont alerté l’ensemble de la presse internationale. Le journaliste spécialisé défense du site américain Vice News[1] allait jusqu’à décrire ainsi l’ampleur de cette démonstration de force : « Comparée aux effectifs militaires que le reste du monde a déployé dans l’Arctique, la taille de la force russe équivaut à se pointer avec un fusil à pompe dans une bataille de pistolets à eau. » Rien d’aussi alarmant dans la presse russe qui se contente de voir dans ces mouvements des expérimentations inédites et originales. A titre de comparaison, l’exercice Cold Response de l’OTAN, qui a lieu tous les deux ans, alignait en 2014 quelque 16 000 soldats de seize pays différents…

Encore très récemment, la presse s’est également enflammée suite à l’annonce de la construction de « la plus grande base russe arctique », qualifiée de « massive » par le Telegraph. L’installation en question, basée sur l’île Terre d’Alexandra, accueille des activités militaires russes depuis les années 1940. Elle est en effet idéale pour étudier la météorologie et le climat tout à fait spécifiques de ces régions situées au delà du 80ème parallèle nord. L’objectif pour l’armée russe est de permettre à un contingent de 150 soldats de vivre en autonomie sur des durées allant jusqu’à 18 mois, quand les températures peuvent chuter jusque sous les -40°C. Terre d’Alexandra fait partie d’un archipel, baptisé François-Joseph, sur lequel différentes composantes de l’armée ont commencé depuis plusieurs mois à réinstaller des positions d’ordres diverses. L’ensemble est un maillon important de la chaîne défensive que Moscou remets en place dans le secteur.

Le grand Nord est perçu par les Russes comme un territoire d’opportunités qui devrait gagner en importance à mesure que le climat devient plus doux. L’accès au pétrole devrait devenir rentable, une voie de transport maritime envisageable et les manœuvres militaires plus fréquentes. Le tout dans un contexte sécuritaire qui réclame de tout réinventer : encore très peu de moyens sont déployés pour sécuriser ces zones. Pour Moscou, la défense et la protection de cette région sont devenus une priorité majeure qui réclame la mise en place d’infrastructures dédiées et de moyens militaires spécifiques, de haut niveau.

Commandement stratégique Arctique

Le 1er décembre 2014, le tout nouveau Commandement interarmées stratégique Arctique était officiellement opérationnel. Il s’installait alors à Severomorsk, qui était déjà la base de la Flotte Nord, l’un des piliers de cette nouvelle force. La mise en place de cet état-major avait été annoncée le mois précédent par le président Vladimir Poutine et doit mobiliser toutes les troupes et systèmes d’armes présents dans les régions au delà du cercle polaire : forces navales et sous-marines, la majorité du premier commandement de l’air et de la défense aérienne.

Côté terrestre, Severomorsk aura à terme sous ses ordres deux brigades d’infanterie motorisée. Afin de sécuriser les intérêts russes dans la région, ces hommes doivent pouvoir circuler dans les zones polaires et assurer sur la durée des missions de surveillance. Les autorités militaires russes ont annoncé l’arrivée de la première brigade dés octobre 2014 pour commencer son entrainement dans la région de l’oblast de Mourmansk, près de la frontière norvégienne. La seconde devrait s’installer courant 2016 plus au centre de la Russie, dans le district autonome de Iamalo-Nénétsie. Il est attendu de ces hommes de pouvoir travailler, manœuvrer, défendre et contre-attaquer dans la géographie tout à fait particulère qui caractérise leur zone de responsabilité.

Côté troisième dimension, de premiers éléments ont été mis en place en 2014 avec l’installation de systèmes de missiles Pantsir S-1 sur l’île de Koletny et dans l’archipel de Novosibirsk. Ces positions devraient être renforcées à l’avenir par des systèmes d’interception. Plusieurs unités de l’armée de l’air ont été déménagées dans les régions de Mourmansk, Arkhangelsk et Chukotka. On y trouve des unités spécialisées dans la défense spatiale, la défense anti-aérienne ou encore les transmissions. L’armée de l’air russe a déjà annoncé l’arrivée prochaine, en 2017, de MiG-31 modernisés dès que l’aéroport de Tiksi, à l’est, sera opérationnel.

Dernier pilier de ce commandement, la Flotte Nord est donc basée à Severomorsk, depuis 1933. Elle gère une bonne quarantaine de navires de combat… dont trois quarts de sous-marins. Son plus gros bâtiment reste l’Amiral Kuznetsov, dernier porte-avions de cette classe en service en Russie (l’autre, ukrainien, a été vendu à la Chine et s’appelle désormais Liaoning). Il permet le déploiement d’une force aéronavale d’une grosse trentaine d’appareils. Ce commandement se retrouve ainsi géographiquement proche du port d’attache des brise-glaces nucléaires de la classe Artika, stationnés à Mourmansk, indispensables pour naviguer en autonomie dans le grand Nord. Il convient d’ajouter à tout cela des navires plus légers, dédiés au soutien ou à la surveillance côtière.

Les différentes positions exploitées – ou en cours de rénovation – par l’armée russe forment, en arc de cercle autour de l’Arctique, un rideau de structures militaires défensives. Tout à l’ouest, à proximité de la Finlande, les bases d’Alakurtti, Pechenga et Severomorsk regroupent un contingent d’infanterie mécanisée, des moyens de renseignement et de commandement spécifiques. Ensuite, dans la longueur du continent, Rogachevo, Nagurskoye, Sredny Ostrov, Temp, Zvyozdny et Anadyr-Ugolny sont autant d’aérodromes militaires capables de quadriller le territoire. Plus à l’intérieur des terres, d’autres bases sont plus orientées sur des activités duales civilo-militaires, notamment en matière de secours. A terme, sur l’ensemble de ce très long axe nord, Moscou devrait disposer de 16 ports en eau profonde susceptibles d’accueillir des sous-marins, de 13 aéroports et d’une dizaine de stations radar. Il convient de noter qu’en face de toutes ces positions, dont plusieurs sont encore en cours d’aménagement et ne sont pas encore opérationnelles, le Canada, les Etats-Unis (en Alaska), le Danemark (au Groenland) et la Norvège alignent un nombre à peu près équivalent de bases militaires.

Un nouvelle zone stratégique

Dans sa dernière modernisation de sa doctrine navale, l’armée russe annonce clairement sa compréhension des enjeux stratégiques dans l’Arctique : une priorité de premier rang, du fait de son positionnement géostratégique et de ses ressources minérales. Le document, publié fin juillet 2015 à l’occasion de la fête de la Marine, promettait les moyens nécessaires pour que les marins russes puissent sécuriser les eaux polaires. On y apprend par exemple que la flotte sera dotée de brise-glaces modernisés et qu’il faudra envisager un rapprochement stratégique avec la Chine. Le Premier ministre adjoint, Dmitry Rogozin, ancien ambassadeur de Russie auprès de l’Alliance atlantique, profitait de l’occasion pour pointer du doigt la menace : l’Otan, qui se « rapproche de nos frontières ».

L’une des principales raisons de ce regain – généralisé – d’intérêt pour l’Arctique est la possibilité nouvelle d’accéder à des ressources pétrolières conséquentes. Selon l’Institut géographique des Etats-Unis, la région pourrait abriter 130 milliards de barils de brut et 47 triliards de mètres cubes de gaz… Soit 22 % des ressources non découvertes mondiales. Le potentiel gazier est tout aussi important. La Russie contrôle près de 60 % des ressources connues dans la région, en matière de pétrole et de gaz. Moscou a déjà pris l’initiative pour commencer à exploiter de premiers gisements. Dès 2011, une première station pétrolière de Gazprom commençait à extraire l’or noir au milieu des glaces de la mer de Pechora. Elle devenait réellement opérationnelle en 2013 avec, selon les premiers résultats publiés par Gazprom, une production quotidienne de 5000 barils. Un résultat modeste, résultant largement des sanctions internationales contre la Russie : une grande partie des équipements de cette plateforme sont en effet de fabrication étrangère. Les spécialistes notent que le pétrolier russe pourrait raisonnablement viser un objectif de 120 000 barils par an à l’horizon 2020.

Les enjeux arctiques sont particulièrement complexes et d’actualité. La plupart des pays concernés ont longtemps laissé le sujet sur le côté. L’évolution environnementale, en faisant bouger les réalités géographiques, ouvre une multitude d’opportunités qui font bouger les lignes. Moscou a fait preuve de sagacité en multipliant les revendications depuis 2001, en envisageant l’Arctique comme un espace mouvant, en plusieurs dimensions. A l’époque, le planté de drapeau sur les bas-fonds glacés, à l’aide d’un sous-marin, insistait beaucoup plus sur l’aspect symbolique de la revendication territoriale. Ces dernières années, l’approche s’est faite beaucoup plus concrète et administrative, avec notamment la revendication de 1,2 millions de kilomètres carrés de territoires directement reliés à la Russie.

A long terme, le Nord pourrait surtout offrir une précieuse route navigable susceptible de désengorger certains axes logistiques. De nombreux consultants étudient le potentiel de ce chemin, dont on estime qu’il réduirait le temps de transit entre l’Europe et l’Est asiatique de 60 %. L’économie en temps ne balance pour l’instant pas le coût technique, seuls des brise-glaces particulièrement onéreux étant pour l’instant capables de circuler par ces espaces polaires toute l’année. Pour Moscou, l’intérêt d’ouvrir cette route est également stratégique : si quelqu’un souhaitait bloquer leur transit et leurs approvisionnements circulant par le canal de Suez ou de Panama, il leur serait difficile d’en assurer la protection. A l’inverse, avec une route au Nord, ils seraient capables de garantir leur propre transit, tout en contrôlant celui des autres.

Quelle guerre dans l’Arctique ?

Le développement militaire russe inquiète, nous l’avons vu plus haut, un certain nombre d’acteurs. Les manœuvres à grande échelle donnent l’impression d’une volonté impérialiste. Couplée aux revendications territoriales, certain n’hésitent pas à y voir des logiques de conquêtes de nouveaux territoires. La majeure partie des réformes dans l’organisation de l’armée russe dans le nord du pays vise à l’adapter à ces nouveaux enjeux stratégiques.

Il est ainsi intéressant de se pencher sur la nature de deux des principales installations, les bases militaires de Terre d’Alexandra et de l’île de Kotelny. Dans les deux cas, elles s’avèrent très différentes des bases utilisées par le reste des forces, sur le continent. Leur taille n’est pas adaptée à l’accueil de gros contingents mécanisés. Rien ne laisse penser que ces postes aient une vocation de combat. Il reste pourtant difficile de bien comprendre le rôle donné à ces bases, Moscou ayant évoqué aussi bien des missions de surveillance, d’étude, de surveillance frontalière ou encore de secours. Le symbolisme est d’ailleurs poussé jusque dans le choix des peintures sur les murs : pas de kaki ou de gris, mais du bleu blanc rouge rappelant les couleurs du drapeau de la Fédération de Russie.

Plus que des mouvements de troupes impliquant plusieurs dizaines de milliers d’hommes, c’est en effet un travail de surveillance et de sécurisation des espaces qui est primordial à court terme pour les Russes. L’un des principaux freins à la mise en place d’une voie maritime par le nord est en effet le coût des assurances dans une région difficile où il n’existe que très peu de moyens de venir au secours d’un navire en détresse. Permettre le déploiement de ces moyens devient ainsi un argument clef pour rendre viable une solution logistique dont l’intérêt économique et stratégique est plus que conséquent.

La question de la lutte sous-marine est par contre une autre paire de manches. On sait d’ores et déjà que ces régions sont l’objet d’une forte activité dans ce domaine. L’espace polaire est en effet une zone clef en matière de dissuasion nucléaire : la forme de la planète facilite les tirs balistiques passant à proximité du pole Nord. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les sous-marins lanceurs d’engins se sont régulièrement positionnés dans cette région afin de profiter de la portée vers l’adversaire. Pour les Russes, sécuriser cette zone implique donc également de pouvoir mettre en place une domination dans le domaine de la guerre sous-marine. Il s’agit à la fois d’habituer ses bâtiments à circuler le long de cet axe, et de permettre à ses navires et avions de lutte anti-sous marine de détecter la moindre intrusion. Un sous-marin russe, depuis ces régions, peut se retrouver à portée des Etats-Unis… à peine sortie de son port d’attache[2].

C’est d’ailleurs pour ces mêmes raisons que tant d’efforts sont fournis dans le domaine de la protection anti-balistique. L’armée russe prévoit tout un pan de ses moyens en matière d’interceptions à l’intérieur de son commandement stratégique Arctique. L’utilisation de tels axes de tirs reste l’une des principales menaces vitales pour le cœur du territoire russe. Il suffit de regarder une mappemonde pour voir à quel point, en prenant plein nord, l’Alaska est relativement proche de Moscou.

Entrainements

Etudier la palette des exercices militaires menés dans la région peut donner quelques aperçus des réflexions en cours au sein des forces russes pour l’Arctique. En septembre 2015, la flotte du Nord a ainsi mené un exercice mobilisant des navires de combat et de l’infanterie de marine. 230 soldats ont débarqué sur l’archipel de Nouvelle-Sibérie à l’aide de navires d’assaut amphibie. La manœuvre était appuyée par des hélicoptères Ka-27 et le navire de guerre anti sous-marine Severomosk. On retrouve ici deux problématiques déjà évoquées : la capacité à manœuvrer dans cette zone spécifique, tout en dominant la composante sous-marine.

En 2014, l’armée russe lançait son plus important exercice militaire depuis la fin de l’ère soviétique. Baptisée Vostok 2014, il était très largement orienté sur la problématique Arctique. 70 navires, 120 aéronefs et près de 5000 pièces d’artillerie participaient à un entrainement à la protection des côtes, des fonds sous-marins et de l’espace aérien. Surtout, pour la première fois, une mission de débarquement était menée sur l’île de Vrangel, dans l’Arctique. Une part des 100 000 soldats mobilisés a également participé à un stage de survie en zone polaire. L’idée était alors d’évaluer les capacités russes à résister à une invasion d’envergure, y compris passant par l’Arctique. Une dizaine d’hommes était morts dans cet impressionnant déploiement de force.

En 2013, plus modestement, 35 000 hommes avaient participé à cinq jours de manœuvre autour de l’île Sakhaline. Située au large de la Sibérie, elle ne fait pas partie de l’Arctique. Le gros de l’exercice, impliquant une cinquantaine de bâtiments de surface et de sous-marins, ainsi qu’une grosse centaine d’aéronefs, visait à tester la protection des côtes. Quelques entrainements ont été plus directement dédiés à du tir tactique en zone polaire. Dans ce cadre, des forces ont été mobilisées également, à l’autre bout du grand Nord, autour de l’archipel François Joseph et de Novaya Zemlya. A l’époque, la plupart des médias ne s’étaient pas spécialement émus de ces mouvements dans la zone, faute de bases militaires opérationnelles dans ce secteur.

En 2012, et nous arrêterons ici cette remontée dans le temps, un exercice d’état-major impliquait un débarquement sur l’archipel de Novosibirsk. Les officiers interviewés par la presse russe expliquaient à l’époque chercher à tester leurs capacités dans ces nouveaux espaces polaires, dont ils attendaient une ouverture plus large à la navigation. Il s’agissait alors très largement de tester les comportements des matériels et des hommes en zone polaire, tout en travaillant les techniques de reconnaissance en vue de manœuvres dans ce secteur. A l’époque, déjà, la presse avait réagit d’une manière tout à fait similaire à ce que l’on pouvait lire ces derniers mois. Côté américain et européen, beaucoup s’inquiétaient de la militarisation russe de l’Arctique… Tandis que côté médias russes, on rappelait systématiquement que les Canadiens, les Danois et les Américains, notamment, n’hésitaient pas à en faire autant. Qui a dit que les journalistes avaient la mémoire courte ?

Article publié dans DSI hors-série n°46, février-mars 2016

[1]    Ryan Faith, « Russia’s Massive Military Exercise in the Arctic is Utterly Baffling », Vice News, 20 mars 2015.

[2]    Romain Mielcarek, « L’Arctique, l’autre front russe ? », Slate, 17 avril 2014.

À propos de l'auteur

Romain Mielcarek

Romain Mielcarek

Journaliste indépendant spécialisé dans les questions de défense et de relations internationales, Romain Mielcarek travaille principalement pour les rédactions de Radio France Internationale (RFI), La Vie et du mensuel Défense et Sécurité Internationale (DSI). Doctorant en sciences humaines, rattaché à l’université de Strasbourg sous la direction de Philippe Breton, spécialiste des techniques d’argumentation, il s'intéresse à l’influence de la communication militaire sur le récit médiatique au cours du conflit afghan, depuis le début des années 2000.
Il anime par ailleurs le blog guerres-influences.com.

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