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L’Égypte et les Émirats arabes unis en guerre en Libye

Un AT-802U en livrée industrielle. L’appareil, qui a fait l’objet d’une fiche technique dans DSI no 95 (septembre 2013), est le fer de lance émirien en Libye. (© Air Tractor)

Par Arnaud Delalande, spécialiste des questions de défense. Article paru dans DSI n°129, mai-juin 2017.

Le 16 mai 2014, l’opération « Dignité » était lancée par le général Haftar contre les groupes armés islamistes à Benghazi ; le 13 juillet, c’était « Aube de la Libye » (« Fajr Libya »/« Libya Dawn ») (1), par les milices islamistes de Tripoli et de Misrata contre l’aéroport international de Tripoli. C’est ainsi que débutait la seconde guerre civile libyenne entre les forces armées de deux gouvernements : l’Armée nationale libyenne (LNA) de la Chambre des représentants, à Tobrouk, et Aube de la Libye, du Congrès général national (GNC) de Tripoli.

Séparation de la force aérienne libyenne libre

Au cours de cette période, peu de monde s’est soucié de l’embargo sur les armes imposé à la Libye et mis en place à partir de 2011 (2). Et, depuis 2016, la Libye a reçu une quantité importante de nouveaux avions et hélicoptères de divers partisans à l’étranger. Cependant, du fait qu’un grand nombre de pilotes expérimentés et de personnels au sol ont fait défection, et parce que l’entretien et la rénovation de l’ancien équipement – dont une bonne partie a été stockée en mauvais état pendant près de deux décennies – sont un vrai casse-­tête, les opérations ont nécessité un soutien abondant. Certaines pièces de rechange ont été récupérées grâce à la cannibalisation d’aéronefs abandonnés autour de différentes bases aériennes. Quand le GNC s’est séparé du reste du gouvernement libyen, la force aérienne libyenne libre s’est également divisée, et deux entités différentes sont apparues.

L’une est la force aérienne de l’Armée nationale libyenne (Libyan National Army Air Force ou LNA/AF), dont les membres ont prêté allégeance au gouvernement de Tobrouk, et l’autre est à l’origine la force aérienne d’Aube de la Libye (Libya Dawn Air Force ou LDAF), aux côtés des milices de Tripoli et de Misrata (3). La plupart des pilotes, des avions et des équipements disponibles ont été pris en charge par la LNA/AF, qui a hérité de la majorité des MiG‑21 et MiG‑23, tandis que la LDAF a gardé le contrôle des bases aériennes de Misrata et Mitiga seulement et a pris possession d’une variété d’Albatros Aero L‑39, SOKO G‑2 Galeb et J‑21 Jastreb, et de deux Dassault Mirage F‑1ED. La LNA/AF a également reçu au moins trois Mi‑35 et deux Mi‑8 donnés par le Soudan en 2013.

L’Égypte et les Émirats arabes unis au secours du général Haftar

En 2014, l’Égypte a commencé à apporter son soutien à la LNA/AF grâce à des dons d’avions de combat et d’hélicoptères retirés du service de sa propre force aérienne. C’est ainsi que huit MiG‑21MF et huit Mi‑8T, accompagnés d’importants lots de pièces de rechange et de munitions, se sont retrouvés à Tobrouk. En avril 2015, les Émirats arabes unis ont acheté quatre Mi‑35P en Biélorussie et les ont ensuite livrés à la LNA/AF.

Grâce à la capture de la base d’El-Woutiya en août 2014, la LNA/AF a récupéré d’autres aéronefs, dont un certain nombre de Mirage F‑1AD et de Su‑22, qui ont été stockés dans des abris durcis. À la fin de 2015, ses équipes au sol ont ainsi réussi à rénover au moins un appareil de chaque type. Le début de l’année suivante a vu la perte de trois MiG‑23 et d’un pilote, obligeant la LNA/AF à entreprendre la remise en état de vol de deux MiG‑23BN (opérationnels en avril) et d’un MiG‑23UB sur la base aérienne d’Al-Abraq. Ces travaux prennent du temps : l’avion est entièrement démonté et la plupart des câblages, de la tuyauterie et de nombreux ensembles et sous-­ensembles sont remplacés. C’est un processus coûteux, qui nécessite non seulement du personnel qualifié et expérimenté, mais également des équipements et des pièces de rechange.

Bien que l’on ait pu s’attendre à ce que ce travail occupe beaucoup des maigres ressources de la LNA/AF, et donc la force à freiner ses autres opérations, cela ne s’est pas produit. Au contraire, les MiG‑21 et MiG‑23 opérationnels ont continué à réaliser des missions de combat comme d’habitude. Les pilotes libyens ont même trouvé le temps de former quelques nouveaux cadets sur les MiG‑21UM. Tout cela indique que le service de maintenance a commencé à recevoir un soutien technique de l’étranger – très probablement d’Égypte. Ce soutien a été confirmé le 20 juillet 2016 : sur les 110 cadets diplômés, après trois années d’études, lors d’une cérémonie à l’École égyptienne de la Force aérienne, 35 étaient libyens. En octobre 2016, les premiers pilotes d’hélicoptères formés en Égypte étaient affectés sur la base de Benina.

Les forces aériennes des Émirats arabes unis et de l’Égypte en guerre en Libye

Le 25 septembre 2016, les médias associés au Conseil des révolutionnaires de la Choura de Benghazi  (le BRSC, connu pour avoir des liens avec Al-Qaïda) ont publié des photos de frappes aériennes qui ont touché le district de Ganfouda, à Benghazi. Le BRSC a rapporté que ces bombardements avaient été réalisés la veille par un drone appartenant aux Émirats arabes unis. Une semaine plus tôt, des forces de la prétendue « Garde des installations pétrolières » d’Ibrahim Jodran avaient déjà accusé l’Égypte et les Émirats de les avoir bombardées près du quartier résidentiel de Ras Lanouf ; cinq combattants avaient été tués lors d’une tentative de contre-­attaque contre Sidra et Ras Lanouf, après la capture du Croissant pétrolier par l’Armée nationale libyenne. Depuis deux ans, de plus en plus de preuves montrent l’engagement direct des forces aériennes des Émirats arabes unis et égyptiennes dans les attaques aériennes en Libye…

Dès le début des opérations « Dignité » en mai 2014 et « Aube de la Libye » en juillet de la même année, l’Égypte a soutenu le gouvernement de Tobrouk et le général Khalifa Haftar. Le 17 août, deux avions non identifiés ont bombardé le camp de Wadi Rabie et un magasin de munitions appartenant à la « Brigade Hattin de Misrata », près de l’aéroport international de Tripoli. Une semaine plus tard, le New York Times – qui avait interrogé quatre hauts responsables américains – indiquait que l’Égypte et les Émirats avaient secrètement lancé deux frappes contre des milices islamistes alliées qui luttaient pour le contrôle de la capitale libyenne depuis sept jours. Mais les deux pays ont nié toute action directe de leurs forces en Libye. Le 16 février 2015, six F‑16 de l’armée de l’air égyptienne ont effectué des frappes aériennes contre des centres de formation et des entrepôts de munitions de l’État islamique à Derna, en représailles à l’exécution de 21 chrétiens coptes égyptiens, des travailleurs migrants enlevés dans la ville de Syrte en décembre 2014 et en janvier 2015.

Le 7 février 2016, des avions non identifiés ont effectué un raid aérien sur la ville de Derna. Le district de Bab Tobrouk et une zone contrôlée par le Conseil de la Choura des moudjahidines de Derna (DMCS) ont été ciblés, et quatre civils et deux combattants ont été tués. Selon certaines sources libyennes, les frappes aériennes ont touché un entrepôt d’armes et de munitions de la DMCS dans une zone résidentielle, ce qui a causé d’énormes explosions. Le colonel Hamza Muftah, de la LNA, ayant démenti toutes les rumeurs attribuant ce raid à la LNA/AF, les forces aériennes égyptiennes et émiriennes ont été soupçonnées. De même, le 28, lorsqu’un convoi de quinze véhicules a été attaqué par des avions non identifiés dans la vallée de Shimikh, près de Bani Walid, les États-Unis et la LNA ont nié toute participation.

En 2015, les Émirats arabes unis ont fait don de deux de leurs drones Schiebel S‑100 Camcopter à la LNA/AF. L’un d’entre eux a d’abord été vu par les combattants du BRSC en vol au-­dessus de Benghazi le 17 mai 2016, c’est-à‑dire plusieurs mois après leur arrivée, suggérant que certains Libyens ont probablement été formés entre-­temps au pilotage de ces drones qui opèrent certainement depuis la base aérienne de Benina entre les mains de personnels libyens et émiratis. La force aérienne d’Aube de la Libye, alliée au Gouvernement d’accord national (GNA, créé en vertu de l’accord politique du 17 décembre 2015 et approuvé à l’unanimité par le Conseil de sécurité des Nations Unies), avait de son côté deux Camcopter en service en 2014. L’un d’entre eux a été abattu le 15 janvier 2015 près de la base aérienne d’El-Woutiya par les forces de la LNA. Le drone restant a été vu en vol au-­dessus de Syrte, notamment le 23 juin 2016. Le Schiebel S‑100 Camcopter est un véhicule aérien autonome sans pilote (UAV) de fabrication autrichienne. Il fonctionne jour et nuit, dans des conditions météorologiques difficiles, avec une autonomie de 200 km, insuffisante pour atteindre Benghazi depuis Misrata, ce qui confirme que les Camcopter vus sur Benghazi n’appartiennent pas à la force aérienne d’Aube de la Libye.

Les Émirats arabes unis ont également déployé au moins un avion d’attaque léger Iomax AT‑802U (numéro de série : 2287) en juin 2015 sur une base aérienne libyenne non identifiée, avec ses marques nationales cachées, et probablement un autre exemplaire les mois suivants. En mai/juin 2016, ils ont déployé six Iomax AT‑802 et trois drones MALE CAIG Wing Loong Pterodactyl I de fabrication chinoise sur l’aéroport d’Al-Khadim, situé dans la province d’Al-Marj. L’AT‑802U est un avion d’attaque léger à turbopropulsion, construit par la compagnie américaine Air Tractor Incorporated et utilisé pour la surveillance et la reconnaissance. Il peut être équipé de 2 canons Gatling de calibre .50 GAU‑19/A, de 38 roquettes guidées par laser DAGR, de 8 missiles AGM‑114 Hellfire, de bombes Mk‑82, GBU‑12 Paveway II et GBU‑39. Le 4 juin 2016, le BRSC a publié des photos de ce qu’il prétendait être les restes d’une bombe américaine utilisée par des avions émiratis à Benghazi. Il s’agissait en fait d’une bombe guidée Mk‑82 fabriquée en Turquie (Uçak Bombasi MKE) avec un kit Paveway. Ces éléments ont peut-être été les premières preuves de l’engagement de l’Air Tractor en Libye… En outre, le 26 septembre, les médias du BRSC ont publié une infographie sur les types d’aéronefs présumés impliqués dans le raid aérien sur Benghazi au cours des trois derniers mois. Selon ce groupe, les AT‑802U auraient été engagés dans 27 missions de frappe tandis que les S‑100 Camcopter auraient effectué 235 vols de reconnaissance.

Les Émirats arabes unis frappent en Libye comme ils le font au Yémen

Au mois de novembre 2016, le BRSC  a publié par deux fois des photos de drones Wing Loong et d’avions AT‑802 de la force aérienne des Émirats arabes unis dans le ciel du district de Ganfouda, à Benghazi. En effet, le 2 novembre, un Schiebel S‑100 Camcopter a effectué une mission de reconnaissance sur ce district, deux heures avant un raid aérien mené par un Wing Loong sur une zone résidentielle. Dix jours plus tard, un AT‑802U a réalisé un autre raid aérien dans la même zone, tuant au moins quatre civils, dont deux enfants, et en blessant un autre tandis que d’autres personnes se trouvaient prisonnières des décombres. Quatre autres frappes aériennes ont été effectuées par des drones au cours de la même journée.

Ce n’est pas la première fois que le BRSC affirme que les avions émiratis sont impliqués dans des missions de frappe à Benghazi. Les photos satellites datées de septembre confirment la présence de quatre AT‑802 et de trois Wing Loong, ainsi que de deux hélicoptères UH‑60 sur la base. Le 4 novembre, les médias du BRSC ont publié une nouvelle infographie sur les types d’avions que le groupe a prétendu avoir vu impliqués dans les frappes aériennes à Benghazi le mois précédent. Elle montre que les AT‑802U et les drones ont respectivement effectué 13 et 41 missions de bombardement tandis que les S‑100 Camcopter ont réalisé 12 vols de reconnaissance.

Comme en Syrie, en Irak et au Yémen, les civils sont souvent les premières victimes de ces ingérences étrangères. Ainsi, un rapport d’Amnesty International a confirmé le 30 septembre que 130 familles libyennes et des centaines de ressortissants étrangers étaient piégés depuis des mois dans le quartier résidentiel de Ganfouda et bloqués soit par les combats, soit par les forces de la LNA. Le porte-­parole de celle-ci a répondu à Amnesty International en critiquant dans une déclaration le fait que les « actes humanitaires » de la LNA ne sont pas mentionnés dans le rapport et que les groupes terroristes utilisent des familles et des travailleurs étrangers comme boucliers humains – phrases régulièrement entendues ces derniers temps sur un autre théâtre d’opérations, à Alep, en Syrie ; il reprochait également aux civils de ne pas s’être rapprochés de la LNA lorsque ses forces avaient mis en place un plan d’évacuation leur garantissant sécurité, traitements médicaux, etc., porté à leur connaissance par des tracts imprimés largués par des hélicoptères. Bien sûr, il n’a jamais mentionné le fait que la plupart des opérations de bombardement à Ganfouda ne sont pas réalisées par la LNA/AF…

En effet, les 4 et 5 octobre, le BRSC a affirmé que 18 civils, dont 10 enfants, avaient été tués dans huit frappes aériennes : deux par des Air Tractor, trois par des Wing Loong et trois par des MiG. Au cours du même mois, les Émirats arabes unis ont contribué à 85 % des missions de bombardement, selon l’infographie des médias du BRSC. La faible participation des avions et hélicoptères de la LNA peut être corroborée par ses propres rapports, qui confirment six des neuf raids aériens. L’écart des chiffres peut s’expliquer par le fait que la LNA ne comptabilise que le nombre de sorties, alors que le BRSC recense le nombre de frappes, ce qui suggère que les chiffres de l’infographie du BRSC sont relativement fiables. En outre, en plus des quatre civils tués lors des bombardements du 12 novembre, le centre médical de Benghazi a signalé la mort de 17 personnes le 14 dans respectivement neuf frappes aériennes réalisées par les drones émiratis et six par les MiG et hélicoptères de la force aérienne de la LNA ; 33 autres personnes ont été blessées. Il apparaît donc, au vu de ces chiffres, que le destin des civils libyens prisonniers à Ganfouda est entre les mains des Émirats.

Les frappes aveugles menées par la coalition arabe (y compris par les Émirats) sur la population au Yémen montrent clairement le manque d’intérêt des Émiratis pour les populations civiles ainsi que celui de la LNA/AF, qui a utilisé des bombes à sous-­munitions sur les zones résidentielles depuis le début de 2015. À la mi-­novembre, 44 raids aériens ont été effectués à Ganfouda par les Émirats et la LNA/AF, dont 6 par les AT‑802U, 17 par des Wing Loong et 7 par des MiG et des hélicoptères. Au moins neuf missions de reconnaissance ont été réalisées par les S‑100 Camcopter. Depuis le début de l’année 2017, il est connu que les appareils émiratis sont pilotés par des mercenaires travaillant pour Erik Prince, ancien membre des SEAL et fondateur de la société militaire privée Academi.

Depuis l’été 2016, les travaux d’aménagement de la base d’Al-Khadim n’ont pas cessé. Au début du mois de septembre, deux petits abris étaient déjà construits sur le tarmac et probablement utilisés pour l’entretien des Air Tractor et des Wing Loong. À la même époque, un nouveau parking de taille plus importante était en cours d’aménagement – au sud-est du premier – sur lequel un grand abri était déjà présent, tandis qu’un second était érigé et achevé vers la fin octobre. Les travaux se sont accélérés en novembre sur le premier tarmac avec la construction de plusieurs petits abris qui peuvent accueillir tous les appareils (avions et drones). Il ne serait pas surprenant qu’ils aient été installés pour « cacher » la flotte émiratie de la vue des satellites après la révélation de leur présence en octobre dernier. Au total, six abris étaient finalisés début décembre. C’est au cours de la même période que la base aérienne d’Al-Khadim a connu une expansion importante avec la création d’un tarmac en « dur » sur le deuxième parking, capable par la suite d’accueillir des avions de chasse tels que des Mirage 2000 ou des F‑16. Les Émirats arabes unis ont déjà effectué ce type d’aménagement et de déploiements sur l’aéroport d’Assab, en Érythrée, où ont été repérés 12 abris, 5 Mirage 2000‑9 et au moins 3 Wing Loong en novembre dernier. Avec le déploiement de tels appareils, les Misratis pourront oublier toute nouvelle offensive pour prendre le Croissant pétrolier. L’attaque de début mars a probablement été leur dernière chance… Au rythme des pertes subies – un nouveau MiG‑21 a été abattu le 18 mars – et vu les quelques « vieux » avions livrés à ce jour par la Russie, Khalifa Haftar est dorénavant dépendant des forces aériennes égyptiennes et émiraties pour mener à bien ses opérations aériennes.

Article paru dans DSI n°129, mai-juin 2017.

Notes

(1)  NDLR : Fajr Libya (« Aube de la Libye »), qui était initialement le nom d’une opération, a rapidement désigné les groupes armés qui l’ont lancée.

(2)  Depuis février 2011, un embargo est imposé par la résolution 1970 du Conseil de sécurité des Nations unies concernant les exportations d’armes, la fourniture d’armes et de munitions, les véhicules et équipements militaires et les pièces de rechange connexes. Deux autres résolutions (2009, de septembre 2011, et 2095, de mars 2013) ont autorisé la fourniture d’équipement non létal, l’assistance technique, la formation et le soutien financier.

(3)  Arnaud Delalande, « La force aérienne d’Aube de la Libye dans la bataille de Syrte », Défense & Sécurité Internationale, no  126, novembre-décembre 2016 et « La puissance aérienne pendant la seconde guerre civile libyenne », Défense & Sécurité Internationale, no 123, mai-juin 2016.

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