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Les forces spéciales, une autre manière de faire la guerre ?

Si la technologie importe, elle ne peut rien sans combattants humains pour la mettre en action… (© US Army)

Entretien avec Alastair Finlan, Professeur en sciences de la guerre, Försvarshögskolan, Stockholm, auteur de Special Forces, Strategy and the War on Terror. Enteriten paru dans DSI hors-série n°53, avril-mai 2017.

La technologie joue un véritable rôle au sein des forces spéciales, en matière de communications, de vision nocturne, de transport ou d’infiltration, pour n’en mentionner que quelques aspects. Dans le même temps, les forces spéciales sont intrinsèquement « centrées sur l’humain ». Comment préserver ce côté humain dans un environnement hautement technologique ?

Alastair Finlan : La technologie a toujours été au cœur des forces spéciales. Une fusion de technologies (transport, puissance de feu et communications) définit, en grande partie, leur caractère spécial, mais leur efficacité dépend également de qualités profondément humaines : jugement, pensée innovante (latérale), détermination et capacités physiques/endurance. Pour les forces spéciales, « l’art suprême de la guerre », pour emprunter une expression de Sun Tzu, consiste à produire un effet à un niveau opératif ou supérieur (ce qui jusqu’à présent reste très rare dans l’histoire des opérations spéciales) et la dimension humaine est essentielle pour bénéficier de l’apport maximal de ces unités atypiques. Un exemple d’effet au niveau opératif serait la destruction par le Special Air Service (SAS) britannique, en Afrique du Nord entre 1941 et 1943, de 350 aéronefs au sol, selon les estimations. La relation est délicate entre cette fusion de technologies et la haute qualité du soldat qui les met en œuvre, mais, en dernière analyse, c’est la manière dont on emploie cette puissante combinaison qui reste le plus important. Et cela est inévitablement une activité centrée sur l’homme.

Les forces spéciales ont pris de l’ampleur depuis les attentats du 11 septembre. L’USSOCOM a été décrit d’une certaine manière comme « le 6e service ». Cela ne sera pas le cas en France, mais leur identité est suffisamment forte pour en faire « quelque chose de différent ». Un processus d’« autonomisation » serait-il, selon vous, une chance ou un piège pour les forces spéciales ?

C’est un peu des deux. Depuis le 11 septembre, l’investissement dans les forces spéciales, notamment dans les pays occidentaux, a été extraordinaire. En plus des améliorations matérielles (protection individuelle, armement, équipement de soutien), elles ont également acquis une expérience opérationnelle sans précédent. Il est juste de décrire la « guerre mondiale contre le terrorisme » comme le « troisième âge » des forces spéciales, le premier datant de la Deuxième Guerre mondiale et le deuxième de la guerre froide. Ce troisième âge verra probablement se concrétiser de nouvelles possibilités pour les forces spéciales, avec un rôle central en première ligne des opérations militaires, comme l’a récemment illustré le remarquable emploi des unités russes (Spetznaz) en Crimée en 2014. Avec un peu d’imagination, on peut penser que les forces spéciales changeront les paradigmes traditionnels de conduite de la stratégie militaire qui ont dominé notre vision de la guerre durant des centaines, voire des milliers d’années. Toutefois, le principal piège serait de retirer trop d’investissements des forces conventionnelles qui sont la source de recrutement pour les forces spéciales. Si elles venaient à être réduites, le réservoir de candidats potentiels pour ces unités militaires secrètes diminuerait également.

Le sous-titre de l’ouvrage Special Forces, Strategy and the War on Terror est « La guerre par d’autres moyens ». L’une des questions contemporaines au sujet des forces spéciales concerne leur emploi au même titre que des forces conventionnelles – ce qui n’est pas nécessairement pertinent. Pour autant, est-il possible – et souhaitable – de générer des structures de forces pouvant intégrer aussi bien des unités conventionnelles que des unités spéciales ?

C’est une grande question, car elle porte directement sur le fait de savoir comment employer au mieux les forces spéciales et sur la manière dont les structures de forces sont tournées vers les opérations. L’idéal serait d’intégrer opérations conventionnelles et opérations spéciales afin qu’elles génèrent un effet synergique. Pour dire les choses simplement, cela renforcerait au maximum l’impact de la puissance militaire sur un théâtre d’opérations donné. Cela nécessite toutefois une approche cosmopolite des opérations militaires, suffisamment flexible pour s’écarter du modèle traditionnel dans lequel les forces spéciales jouent un rôle secondaire dans les opérations conventionnelles et en faire un « commandement soutenu » si la situation l’exige. Cette suggestion peut sembler anodine, mais les forces spéciales sont une communauté minoritaire au sein d’une structure de forces conventionnelles autrement plus importante ; cette idée est en réalité incroyablement radicale pour l’officier traditionnel. La migration croissante des forces conventionnelles vers des rôles habituellement tenus par les forces spéciales témoigne du fait qu’un équipement et un entraînement plus performants donnent aux premières plus de flexibilité, mais certaines missions demeureront toujours du ressort des forces spéciales. Tout le monde ne souhaite pas faire partie des forces spéciales (la grande majorité des forces armées ne le sont pas) et les exigences psychologiques induites par l’action derrière les lignes ennemies aux côtés de quelques camarades lors de missions aussi stressantes que complexes, avec un risque élevé d’être capturé, nécessitent des types de personnalités plutôt rares.

Les opérations actuelles en Syrie et en Irak, comme précédemment en Libye et en Irak (avant 2008) ou en Afghanistan, ont illustré l’importance des forces spéciales dans la formation et/ou le commandement des forces locales, opérant comme un lien avec les forces aériennes dans la guerre combinée. Est-ce là, en partie, le futur des forces spéciales ? Cette évolution ne comporte-t-elle pas le risque, pour elles, de devenir des « forces de management » plus que des « forces de combat » ?

L’émergence en 2001 de ce que l’on a appelé le « modèle afghan », par lequel les forces spéciales américaines ont fait le lien entre forces locales et puissance aérienne, a conduit à l’une des victoires militaires les plus inattendues et rapides de l’histoire. L’élément intéressant du modèle afghan tient au fait qu’il est intervenu de manière très désorganisée/non planifiée et a toutefois généré de remarquables effets au niveau opératif. Bien sûr, recourir à ce modèle a de nombreux avantages pour les États-nations qui souhaitent minimiser le risque pour leurs forces militaires, mais il existe d’autres rôles et devoirs extrêmement nécessaires pour les forces spéciales. Ainsi, tandis que certaines forces seront dévolues à ce rôle d’assistance militaire, comme on l’appelle, d’autres conduiront des missions de reconnaissance spéciale et d’action directe en soutien à la stratégie militaire sur le théâtre. Peut-être sera-t-il toujours nécessaire que les forces spéciales assument un rôle de combat dans les opérations futures, la supervision des forces faisant simplement partie d’un large spectre de missions qui leur seront attribuées.

Le sabotage, des actions très précises ou la conduite de guérillas font également partie, entre autres, des missions historiques des forces spéciales. Mais, dans un contexte de guerre hybride, avez-vous constaté un renouveau de ces missions historiques pour les forces occidentales ?

Excellente question. Absolument. Compte tenu des disparités de puissance militaire que l’on peut constater entre certains États qui ont énormément réduit la taille de leurs forces armées au cours des vingt dernières années et d’autres qui n’ont pas suivi la même tendance, une attention renouvelée accordée à la guerre non conventionnelle compenserait largement ces importants déséquilibres matériels. Peut-être que le meilleur exemple d’un point de vue historique est le rôle joué durant la Deuxième Guerre mondiale par cette unité très atypique qu’était le Special Operations Executive (SOE). Cette organisation paramilitaire peu orthodoxe à vocation mondiale a conduit un certain nombre d’opérations remarquables contre des ennemis plus puissants, en recourant au sabotage, à la pensée latérale et à des technologies inhabituelles afin de coordonner la résistance sous toutes ses formes contre des forces militaires de pointe de l’époque. Une telle approche de la guerre permettrait de contrebalancer des activités militaires peu orthodoxes réunies sous le terme générique, nébuleux, de guerre hybride. Plus important encore, elle atténuerait considérablement l’opposition entre forces conventionnelles et irrégulières pour moduler le champ de bataille d’une manière optimale pour les forces conventionnelles amies. 

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 24 février 2017.

Enteriten paru dans DSI hors-série n°53, avril-mai 2017.

À LIRE

Alastair FINLAN, Special Forces, Strategy and the War on Terror. Warfare by Other Means, Routledge, Londres, 2008, 204 p.

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