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L’Asie orientale en crises

Un H-6K chinois décolle pour la mer du Japon dans le cadre d’un exercice au cours duquel les appareils chinois ont traversé pour la première fois le détroit de Tsushima, le 18 décembre 2017. (© Xinhua)

Entretien avec Valérie Niquet, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique. Entretien paru dans DSI hors-série n°58, février-mars 2018.

Entre les questions nord-coréennes et celles liées à la mer de Chine méridionale – sans compter d’autres plus anciennes, comme les relations sino-taïwanaises –, la situation est complexe en Asie orientale. Ces tensions sont-elles de nature à dégénérer ?

Valérie Niquet : L’Asie présente un paradoxe qui rend plus difficile la compréhension des enjeux régionaux. Alors que la zone continue de tirer la croissance mondiale, en dépit d’un ralentissement significatif de l’économie chinoise, et qu’aucun conflit « ouvert » n’y est à déplorer, l’ensemble de la région est traversé de tensions qui pèsent de plus en plus sur les choix stratégiques des pays qui la composent. Par ailleurs, ces tensions ne sont pas sans conséquence pour le système mondial, touchant les principales puissances de la planète à des titres différents : États-Unis, Chine, Japon, mais aussi Inde et, dans une moindre mesure, Russie. L’Europe, de son côté, ne peut rester à l’écart des évolutions de la situation stratégique en Asie, comme le rappelle – entre autres – l’augmentation significative de la portée des missiles nord‑coréens.

En 2017, la Corée du Nord a en effet occupé la première place des sujets de préoccupation bien au-delà de la région. Depuis l’arrivée de Kim Jong-un au pouvoir en 2012, le développement des capacités balistiques et nucléaires s’est considérablement accéléré. Le dirigeant nord-coréen affirme clairement son ambition de doter son pays d’une capacité nucléaire opérationnelle reconnue et il a procédé à 23 tirs d’essais balistiques et à un essai nucléaire d’une puissance très supérieure aux précédents pour la seule année 2017. La crise nord-coréenne est donc loin d’être terminée, en dépit de signes d’ouverture offerts par Kim Jong-un dans son message de Nouvel An, exprimant sa volonté d’envoyer une délégation aux Jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang. Dans le même temps, les sanctions se renforcent, y compris de la part de la Chine, qui demeure toutefois le premier partenaire commercial – et de très loin – du régime.

L’équation n’est cependant pas la même que dans les années 1990 et 2000, et Pyongyang n’est pas prêt à renoncer à ses capacités naissantes, pour des raisons de prestige et de légitimité. Néanmoins, si la stratégie de provocation du régime nord-coréen se poursuivait, et notamment si la Corée du Nord décidait de procéder à l’essai dans l’atmosphère, tiré vers le Pacifique, d’un missile à longue portée équipé d’une tête nucléaire, le risque de frappe préemptive conventionnelle de la part des États-Unis ne pourrait être écarté, ouvrant la perspective d’un conflit armé dans la péninsule. Dans cette hypothèse, il ne faut toutefois pas surestimer les risques d’escalade horizontale : Pékin connaît ses limites et pourrait être tenté par un « deal » qui verrait les États-Unis intervenir sans aller au-delà d’une action très limitée n’ayant pas de conséquence sur les équilibres stratégiques dans la péninsule, aux portes de la Chine.

En mer de Chine méridionale et orientale, les tensions ont été moindres en 2017, la Chine souhaitant notamment éviter tout risque de crise qui tournerait au désavantage du régime en cette année de 19e Congrès du parti communiste. Par ailleurs, avec le Japon, le régime chinois semble être plutôt dans une phase d’apaisement, comme le démontre la double rencontre du Premier ministre japonais, Shinzo Abe, avec le président Xi Jinping puis avec le Premier ministre Li Keqiang à l’occasion des sommets de l’APEC et de l’ASEAN au mois de novembre (1).

Pékin a en effet besoin – entre autres – des capitaux de Tokyo pour alimenter son rêve de « route de la soie », devenu le projet phare du régime. La volonté d’enfoncer un coin entre le Japon et son allié américain est également présente, à l’heure où, au contraire, le président Trump réaffirmait l’importance de la relation nippo-américaine. Toutefois, en mer de Chine méridionale, les remblaiements d’îlots occupés par la Chine n’ont pas cessé. Et, concernant le Japon, aucun des sujets de fond n’est réglé. Les tensions pourraient être très rapidement avivées si Pékin en ressentait la nécessité. Quant à Taïwan, la situation s’envenime et pourrait redevenir l’un des principaux foyers de tension dans la région. Voulant démontrer sa puissance et sa volonté de « mater » un système politique qui, comme les partisans d’une plus grande autonomie démocratique à Hong Kong, pose un défi idéologique directe au régime chinois, Pékin a envoyé à plusieurs reprises en 2017 son porte-avions patrouiller dans le détroit de Taïwan pour accentuer sa pression, imposant une mise en alerte de la chasse taïwanaise. De ces trois situations, la Corée du Nord apparaît toutefois – potentiellement – comme la plus immédiatement dangereuse.

Ces dernières années, la thématique de la guerre nucléaire limitée a fait un – relatif – retour en force sur les étagères des librairies académiques. A‑t‑on déjà une idée des conceptions stratégiques sous-tendant la dissuasion nord-coréenne ?

La Corée du Nord a énoncé les éléments d’une doctrine nucléaire officielle à travers deux publications qui sont la Constitution, modifiée en 2012 pour intégrer le caractère « nucléaire » de la Corée du Nord, et la loi de janvier 2013 sur la consolidation de ses positions en tant qu’État nucléaire (2). Premier point, la Corée du Nord s’affirme donc comme un État nucléaire, et les essais balistiques et nucléaires qu’elle réalise sont destinés à imposer la reconnaissance de ses capacités et à renforcer leur crédibilité.

Second point, la posture nucléaire de la RPDC se déclare défensive : il s’agit de dissuader les États-Unis de procéder à une première frappe contre le territoire de la Corée du Nord, et particulièrement toute frappe de décapitation visant à ébranler le régime. Contrairement à la Chine, la Corée du Nord n’a pas de doctrine de non-emploi en premier, et la menace de frappe concerne autant une attaque nucléaire qu’une attaque conventionnelle. Les États non nucléaires ne sont en revanche pas visés, sauf ceux qui entreraient dans une alliance avec les États-Unis contre elle, ce qui inclut implicitement la Corée du Sud et le Japon.

Si la doctrine nucléaire de la Corée du Nord se veut défensive, elle n’interdit pas en principe une frappe « préemptive » si une attaque est perçue comme imminente. Au contraire, c’est cette menace potentielle, même irréaliste, qui est considérée comme le cœur de la capacité de dissuasion de la Corée du Nord : il s’agit d’interdire toute action à l’adversaire en crédibilisant un doute inacceptable. En l’état actuel des forces, la menace d’usage de l’arme nucléaire, étayée par les progrès accomplis, a donc pour objet de terroriser l’adversaire – et l’opinion publique mondiale – et de le dissuader d’agir, sans avoir à prendre le risque d’un combat perdu d’avance. La question de la guerre limitée n’est pas posée directement. En revanche, on peut craindre que, à l’abri d’une capacité nucléaire crédibilisée, la Corée du Nord soit tentée de lancer une offensive contre la Corée du Sud, en espérant limiter le conflit en en contrôlant l’escalade grâce à ses capacités nucléaires.

L’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche a eu des conséquences directes sur la politique américaine en Asie orientale. Mais comment y est-il perçu ? Comme un facteur déstabilisant ou comme un facteur qui, derrière les déclarations tonitruantes, renverrait plutôt à une continuité ?

L’appréciation de Donald Trump varie considérablement entre la République populaire de Chine et la quasi-totalité des autres États asiatiques. Le point commun est toutefois une certaine inquiétude devant le caractère imprévisible et inconstant du président américain. En revanche, on a pu constater un mouvement de bascule entre une République populaire de Chine d’abord satisfaite, mais beaucoup plus incertaine aujourd’hui, et des États comme le Japon, plus inquiets initialement, mais en partie rassurés. Le voyage très long et remarqué du président Trump en Asie au mois de novembre a joué dans la région un rôle très important, mal apprécié en Europe (3).

Derrière la part indéniable de wishful thinking chez les alliés des États-Unis, ce voyage s’est en effet bien passé et a contribué à rassurer la région sur la volonté d’engagement des États-Unis – principal facteur de stabilité dans la zone –, y compris en matière de défense. La stratégie de pressions maximum et de menace – incluant une éventuelle frappe militaire préemptive – sur la Corée du Nord est considérée comme utile, ayant notamment entraîné, selon Tokyo, une évolution significative des positions chinoises dans la mise en œuvre des sanctions depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.

Pour Pékin, en revanche, après avoir espéré pouvoir manipuler les États-Unis, c’est plutôt l’inquiétude qui l’emporte devant une stratégie américaine en Asie beaucoup moins accommodante, même si les contradictions n’en sont pas absentes. Dans le même temps, Donald Trump peut proclamer sa « parfaite entente » avec le dirigeant chinois, Xi Jinping, pour ensuite dénoncer publiquement les positions ambiguës de la Chine sur la Corée du Nord (4).

La 11e réunion des ministres de la Défense de l’ASEAN s’est tenue fin octobre. L’organisation est-elle susceptible de jouer un rôle plus important à l’avenir ?

L’ASEAN possède des limites – comme l’Union européenne et en partie pour les mêmes raisons –, au premier rang desquelles l’exigence de consensus qui pèse sur la prise de décision, et le refus d’ingérence qui restreint leur mise en œuvre. Par ailleurs, si des progrès rapides ont été réalisés en matière de coopération militaire, avec par exemple la mise en place en 2017 de patrouilles aériennes communes entre la Malaisie, l’Indonésie et les Philippines pour lutter contre le terrorisme, les moyens d’action demeurent limités. La méfiance entre certains États de la région n’a également pas disparu, freinant les initiatives.

Le plus gros handicap vient toutefois des inégalités de développement et des divergences de positions que la République populaire de Chine sait exploiter. Les projets chinois de construction massive d’infrastructures dans le cadre du développement de la « route maritime de la soie », en dépit d’une mise en œuvre souvent imparfaite, suscitent de la méfiance, mais aussi l’adhésion des pays les plus pauvres ou les plus isolés comme la Birmanie ou la Thaïlande. D’autres États comme le Laos et le Cambodge semblent être sous la tutelle indirecte de la Chine, dans un nouveau modèle de relations tributaires. En la matière, le poids des communautés et des investissements chinois ne peut être négligé.
D’autres États en revanche demeurent plus vigilants, que ce soit le Vietnam ou l’Indonésie, directement confrontés aux avancées de Pékin en mer de Chine, ou Singapour, qui refuse que son appartenance culturelle au « monde chinois » se traduise par une inféodation aux intérêts de Pékin. L’ASEAN, en dépit de ses limites, demeure toutefois une organisation essentielle ; cela d’autant plus que l’association offre un paravent commode aux actions d’autres grandes puissances régionales, au premier rang desquelles l’Australie ou le Japon, beaucoup plus investis que par le passé dans les questions de défense – y compris en matière de capacity building en Asie du Sud‑Est.

La France semble donner plus d’écho aux patrouilles de liberté de navigation que mène la Marine nationale dans la zone – un signe de stratégie déclaratoire qui ne trompe pas. Mais comment la France est-elle perçue sur place ? Faut-il selon vous qu’elle s’implique plus avant ? Le cas échéant, comment ?

En dépit de la distance géographique, les attentes à l’égard de la France en Asie sont importantes. Mais, là aussi, une contradiction existe entre la Chine, qui voudrait voir Paris se cantonner à son rôle habituel de « défenseur de la multipolarité » contre l’hyperpuissance américaine sans prêter une attention trop soutenue aux tensions stratégiques en Asie,  et les autres pays de la région – Inde, Vietnam, Australie ou Japon. Ces derniers, au contraire, apprécient les positions de Paris sur le respect des normes internationales et la liberté de navigation sur mer et dans les airs, défendus notamment avec force par le ministre Le Drian à l’occasion du dialogue Shangri-La en 2015.

Le poids de la France en Europe, particulièrement depuis le vote du Brexit, le fait qu’elle possède des intérêts directs dans une zone qui va de l’océan Indien au Pacifique et enfin le rôle incontournable qu’elle joue sur la scène internationale en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU contribuent à renforcer ces attentes dont les prolongements en matière de coopération militaire ne sont pas à négliger, mais dépendent aussi des positions de Paris. 

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 2 janvier 2018.

Entretien paru dans DSI hors-série n°58, février-mars 2018.

Notes

(1) Valérie Niquet, « Between Substance and Appearance: China’s “smile diplomacy” towards Japan decrypted », Policy
Brief, Japan Institute of International Affairs (http://www/jiia-jic.org).

(2) Léonie Allard, Mathieu Duchâtel, « Préempter la défaite : La doctrine nucléaire de la Corée du Nord », Policy Brief, ECFR, novembre 2017 ; « Law on the Consolidation of the Position of a Nuclear Weapons State », KCNA, 1er avril 2013 et traduction de la Constitution modifiée au mois d’avril 2013 sur http://naenara@com.kp.

(3) Valérie Niquet, « Trump’s Asian Trip: Why Europe Looks at it so Negatively », Japan Forward, 12 décembre 2017 (https://japan-forward.com/trumps-asian-trip-why-europe-looks-at-it-so-negatively/).

(4) Choe Sang-Hun, « South Korea Seizes Ship Suspected of Sending Oil to North Korea », The New York Times, 29 décembre 2017.

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