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Irak et Syrie : la guerre aérienne face à l’État islamique

Un F-16 irakien. Ces appareils, qui signent le retour de l’IqAF aux appareils à haute performance, ont été assez rapidement engagés au combat. (© DoD)

Par Arnaud Delalande, spécialiste des questions de défense. Article paru dans DSI n°130, « Guerre contre l’État islamique. Les derniers coups de boutoir ? », juillet – août 2017.

En juin 2014, l’armée irakienne est en pleine débâcle face aux combattants de l’État islamique qui viennent de fonder le califat et prennent une à une les villes irakiennes. Les forces aériennes irakiennes, composées de l’Iraqi Air Force et de l’Iraqi Army Aviation, sont alors en pleine reconstruction après l’invasion de 2003 et n’ont pas le potentiel pour repousser ces offensives.

En effet, l’Iraqi Air Force (IqAF) ne peut compter que sur une poignée de Cessna AC-208B Grand Caravan armés d’AGM-114 Hellfire. L’essentiel des opérations est réalisé par les voilures tournantes de l’Iraqi Army Aviation (IAA) avec huit hélicoptères de combat Mil Mi-35M, une cinquantaine d’hélicoptères légers Bell IA-407 et Eurocopter EC635 pour la reconnaissance armée et l’escorte de convois, et une soixan-taine de Mil Mi-17/UH-1H Huey pour le transport de troupes. Au cours du mois de juin, quatre pertes sont recensées, dont un Hind.

OCA sur le camp Speicher

L’objectif d’une Offensive Counter-Air (OCA) est la suppression de la puissance aérienne militaire d’un ennemi, principalement par des attaques ciblant les bases aériennes, les infrastructures (pistes, réserves de carburants, hangars, etc.) et les systèmes de défense (avions, radars, missiles sol-air, etc.). Ce type d’opération, qui peut être terrestre, est mené en général par des groupes fonctionnant en mode commando ou guérilla. Les combattants de l’État Islamique (EI) utilisent des tactiques similaires en attaquant les bases irakiennes et syriennes à l’exception près qu’ils sont précédés de plusieurs véhicules suicides lors de chaque offensive. La base aérienne de Mossoul est prise le 9 juin 2014, puis une partie du camp Speicher (connu également sous le nom de Tikrit Air Academy) où 1500 cadets chiites sont massacrés en quelques jours. Le 17 juillet, la partie du camp Speicher qui n’était pas aux mains de l’EI, où environ 700 soldats gouvernementaux et 150 miliciens chiites iraniens ou irakiens sont assiégés, est assaillie par les combattants de l’organisation. Pendant la nuit, des hommes armés, dont des tireurs d’élite et des kamikazes, infi ltrent la base et réussissent à atteindre la piste. Dès le début de l’attaque, les pilotes font décoller une partie des appareils pour les mettre hors de portée des assaillants, mais un Mi-17 est immédiatement détruit. Les forces irakiennes sont bombardées toute la nuit. Le lendemain matin, sept ou huit voilures tournantes brûlent sur la piste.

Le manque flagrant de soutien aérien pousse les autorités irakiennes à acquérir en urgence une douzaine de Su-25 Frogfoot en provenance d’Iran et de Russie, qui arrivent fin juin et début juillet. En parallèle, le gouvernement irakien demande à Barak Obama une assistance des forces américaines aux troupes irakiennes. Les premières frappes débutent le 8 août en Irak. Dès le 5 septembre, une dizaine de pays, dont les États-Unis, le Royaume- Uni, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Canada, la Turquie et le Danemark, décident de soutenir les forces anti-EI en Irak et en Syrie. À partir du 27 septembre 2014, en réponse à la demande d’aide du gouvernement irakien, les Tornado GR4 de la RAF réalisent leurs premières missions de combat au-dessus de l’Irak depuis la base d’Akrotiri. Les armes utilisées sont principalement des missiles Brimstone et des bombes guidées Paveway IV.

En septembre 2014 également, les combattants de l’EI lancent une offensive sur la ville de Kobané, proche de la frontière turco-syrienne et défendue par les Kurdes. Malgré le soutien aérien de la coalition, la ville est en partie conquise début octobre, puis reprise en janvier. Au cours de ces quatre mois, 80% des frappes réalisées en Syrie par la coalition ont concerné Kobané.

Dès le mois d’octobre 2014, les drones Reaper sont engagés pour des missions de reconnaissance et d’attaque en coordination avec les chasseurs bombardiers. Le 15 octobre, les responsables du commandement central des États-Unis annoncent que, désormais, les missions militaires américaines en Irak et en Syrie contre l’EI seront réalisées dans le cadre de l’opération « Inherent Resolve ». Fin novembre, la force aérienne de la République islamique d’Iran engage ses F-4E en support aux Peshmergas, forces irakiennes et milices Badr dans la province de Diyala, à 30 km de la frontière iranienne. Le 24 décembre, un F-16 jordanien est perdu au-dessus de la Syrie, son pilote capturé puis exécuté par°l’EI.

Début 2015, huit pays (les États-Unis, l’Australie, la Belgique, le Canada, le Danemark, la France, les Pays-Bas et le Royaume-Uni) réalisent des frappes sur le territoire irakien et cinq (États-Unis, Bahreïn, Jordanie, Arabie saoudite et Émirats arabes unis) sur le territoire syrien. Jusqu’à fi n décembre 2015, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont réalisé en moyenne une mission chaque mois. La Jordanie a cessé ses opérations en août et Bahreïn semble avoir stoppé les siennes à l’automne.

Tikrit, première reconquête irakienne

La première tentative pour reprendre la capitale de la province de Salah ad-Din a eu lieu en août 2014, sans succès, car les missions de Close Air Support (CAS) ne pouvaient être assurées que par cinq Su-25. Ces derniers sont engagés de nouveau en mars 2015, mais ils bénéficient cette fois du renfort des appareils de la coalition, notamment des États-Unis et du Royaume-Uni. L’USAF engage les F-15E du 336 Expeditionary Fighter Squadron basé au Qatar et la RAF, les Tornado GR4 basés à Akrotiri. Le 25 mars, les appareils américains réalisent 17 frappes aériennes dans le centre de Tikrit. La ville est déclarée libérée le 17 avril, ainsi que la raffinerie de Baiji.

La configuration Paveway IV/Brimstone sera le standard des appareils britanniques durant toute la campagne. À noter que plusieurs hélicoptères irakiens ont été endommagés par des tirs amis provenant d’autres voilures tournantes en raison du grand nombre d’appareils (plus d’une vingtaine) présents au-dessus de la ville. Le mois suivant, la ville de Ramadi située dans la province d’al-Anbar, tombe sous le joug de l’EI. Elle ne sera reconquise qu’en février 2016. Les opérations de la RAF s’intensifi ent pendant l’été, notamment en soutien des combattants kurdes dans le nord de l’Irak.

Intervention russe en Syrie

En septembre 2015, les forces aériennes russes commencent le déploiement d’une quarantaine d’appareils de combat sur la base de Hmeimim, notamment des Su-30SM, Su-24M, Su-25, Su-34, un Il-22M, ainsi qu’une vingtaine d’hélicoptères de types Mil Mi-24P, Mi-35M et Mi-8AMTSh. Le bilan des deux premiers mois d’opérations est assez mitigé. Les forces russes ciblent prioritairement les forces d’opposition au régime syrien et très peu l’EI (1). En frappant les groupes lui faisant face, les forces russes lui apportent indirectement un soutien aérien. Le 12 novembre, le siège de la base de Kuweires, qui durait depuis 2013, d’abord par les rebelles, puis par l’EI, est levé par l’armée du régime soutenue par les aviations russe et syrienne. C’est le seul résultat signifi catif de l’intervention russe au terme d’un mois et demi de bombardements.

L’année suivante, la force aérienne russe réalise un plus grand nombre de frappes sur les positions de l’EI, notamment sur Deir ez-Zor, située à 450 km au nord-est de Damas et assiégée par l’EI depuis trois ans, ainsi que sur Palmyre, qui est annoncée reprise le 27 mars. Néanmoins, la majorité des missions de bombardement de l’aviation russe ont toujours lieu en dehors des zones contrôlées par l’EI. Les forces russes retirent une partie de leur contingent peu de temps après pour revenir en force quelques mois plus tard.

Le soutien aérien est une des composantes majeures pour la reprise de Ramadi en février 2016. La coalition internationale a réalisé 850 frappes depuis juillet 2015, dont 80% l’ont été par les États-Unis. Les autres forces aériennes ont contribué aux frappes restantes, notamment la RAF avec ses Typhoon FGR4 équipés de Paveway IV et de missiles Brimstone, et ses Tornado GR4 et ses Reaper chargés de GBU-12. Comme lors de la bataille de Tikrit, la RAF a été le second contributeur en matière de soutien aérien aux troupes irakiennes. Bien que les trois quarts de la ville soient en ruines et relativisent ce succès, la tactique d’encerclement accompagnée de frappes a réussi. Il est décidé de la reconduire pour l’objectif suivant.

La ville de Falloujah, située dans la province d’Al-Anbar, a été prise par l’EI le 4 janvier 2014, après que l’armée irakienne en eut perdu le contrôle au terme d’une bataille de cinq jours. Après la reprise de Ramadi, les forces irakiennes commencent à encercler la majeure partie occidentale de Falloujah. Dès le 2 février 2016, l’armée assiège complètement la ville, laissant des dizaines de milliers de civils emprisonnés à l’intérieur. Durant les trois mois qui suivent, les quartiers périphériques sont visés par des frappes de F-15E américains et F-16IQ irakiens, notamment Al-Karmah, Amiriyah Falloujah, Al-Rofah, où le quartier général et plusieurs bâtiments de l’EI sont détruits. Comme à Tikrit et Ramadi, les Typhoon et Tornado de la RAF fournissent un soutien aérien rapproché aux forces terrestres irakiennes autour de la périphérie de la ville. L’opération « Breaking Terrorism » commence  officiellement le 22 mai.

Dans les premiers jours de l’offensive, l’IqAF engage tous ses types d’appareils en service : F-16IQ, Su-25 et Cessna AC-208 Combat Caravan. Dans la nuit du 22 au 23 mai, quatre chasseurs Mirage 2000D de l’armée de l’Air équipés de missiles de croisière SCALP frappent et détruisent un site d’armes et de production d’explosifs. Les Typhoon et Tornado réalisent leurs missions de soutien rapproché : ciblage de mitrailleuses lourdes, de pièces d’artillerie, de bunkers, de canons antiaériens. Les Reaper se chargent de neutraliser les véhicules et VBIED avec leurs missiles AGM-114 Hellfire. Le QG du gouvernement dans la ville est capturé le 17 juin. Trois jours plus tard, le commandement des forces irakiennes rapporte que 80% de la ville ont été repris par les forces irakiennes avec le soutien aérien de la coalition internationale.

Les convois : civils ou combattants ?

Le 30 juin 2016, le ministère de la Défense de Bagdad annonce qu’une attaque contre un grand convoi de l’EI quittant Falloujah a eu lieu. Corrélativement, au cours de la nuit du 28 au 29 juin, la plus grande partie de ce convoi – environ 260 véhicules – aurait été détruite, et environ 750 militants tués. Plus tard dans la journée, le porte- parole du CJTF-OIR (Combined Joint Task Force-Operation Inherent Resolve) annonce que la coalition a également pris part à ces frappes aériennes. Ces attaques commencent après que les services de renseigne-ment irakiens ont détecté le déplacement de nombreux véhicules sortant de Falloujah vers le sud-ouest, le long de la route menant à Amiriyat Falloujah. Le ministère irakien de la Défense est informé que des militants de l’EI fuient la ville. Bagdad contacte immédiatement les Américains, mais le CJTF-OIR refuse de donner l’autorisation d’attaquer à un quelconque aéronef circulant au-dessus de cette zone, soulignant que les véhicules pourraient transporter des civils.

Les forces irakiennes font fi de cette mise en garde, étant sûres de leurs renseignements. L’IAA passe à l’action. Le barrage de feu subi par les hélicoptères ne laisse plus aucun doute sur la nature du convoi de plus de 400 véhicules. Les photos et vidéos des conséquences de cette attaque montrent clairement qu’il était constitué de véhicules militaires et civils, ces derniers transportant probablement les familles des combattants. Ce n’est pas la première fois que des convois quittent les villes en cours de bataille. Selon des militaires irakiens, il semblerait qu’une « porte de sortie » ait toujours été négociée localement afin que des combattants de l’EI et leurs familles puissent fuir, évitant ainsi d’être acculés et de se venger sur la population. L’armée irakienne, quelque peu frustrée de devoir de nouveau combattre ces fuyards sur d’autres fronts, semble avoir décidé de ne laisser personne s’échapper cette fois-ci.

La situation en Syrie

Les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) sont une coalition militaire d’environ 40 000 membres, formée en octobre 2015 et regroupant principalement des Kurdes (à dominance YPG) et des rebelles proches de l’Armée Syrienne Libre (ASL), qui combat l’EI dans le nord de la Syrie. En juin 2016, les FDS lancent une offensive pour reprendre la ville de Manbij (située à 30 km de la frontière turque) avec soutien de forces spéciales américaines et de l’aviation de la coalition. Cette ville était utilisée par l’EI comme base de ravitaillement en matériel et en combattants depuis la Turquie. En neuf jours de combats, les appareils de l’USAF effectuent plus d’une centaine de frappes en soutien de l’avance des FDS. À la fin de l’été, l’USAF réalise des missions de soutien aérien rapproché des FDS lors de l’offensive sur l’ouest d’Al-Bab. En parallèle, la coalition internationale continue de frapper les convois de ravitaillement de l’EI. Ainsi, 83 camions-citernes sont détruits près d’Abu Kamal, le 7 août, au cours de l’opération « Tidal Wave II ». Le 8 décembre, ce sont 183 camions qui sont bombardés lors de la quatrième offensive de Palmyre.

La base aérienne de Tiyas est située à environ 100 km de Homs et 60 km de Palmyre, en Syrie. Elle a été longtemps utilisée par les hélicoptères russes, notamment lors de la bataille dite de Palmyre. Une première offensive de l’EI est repoussée par 64 frappes de l’aviation russe le 8 décembre 2016. Mais, trois jours plus tard, les combattants de l’EI attaquent sur plusieurs points de contrôle et parviennent à prendre cette base stratégique pour les forces du régime syrien, qui sont obligées de se retirer quelques jours seulement après avoir abandonné Palmyre à l’EI. Quatre appareils sont revendiqués détruits.

La bataille de Mossoul

Un million et demi de civils vivent dans la ville de Mossoul, située dans le nord de l’Irak. Sa libération semble être un défi pour les forces anti-EI et la coalition internationale en raison tant du nombre de civils pris au piège que de la volonté certaine de l’EI de ne pas « lâcher » son fief en Irak. Dans la nuit du 15 au 16 octobre 2016, trois Rafale de l’armée de l’Air et quatre autres de la Marine nationale conduisent une frappe planifi ée de plusieurs missiles SCALP sur un entrepôt de fabrication d’engins explosifs improvisés, à une trentaine de kilomètres au sud de Mossoul. L’offensive est lancée le 17 octobre en utilisant les tactiques déjà éprouvées lors des prises de Ramadi et Falloujah. L’IAA déploie ses hélicoptères de combat à Erbil, notamment des Mi-35M, Bell IA-407 et EC635, tandis que la base aérienne de Qayyarah est réhabilitée fin octobre par les ingénieurs américains. Celle-ci avait été détruite en 2014 lors de sa prise par l’EI. Elle sert dorénavant de quartier général à la coalition, qui y déploie des hélicoptères AH-64 Apache. Ceux-ci sont utilisés en soutien des forces irakiennes, notamment lors des opérations de nuit. La RAF s’est fortement engagée dans cette opération, avec des Tornado, Typhoon et Reaper, offrant un soutien aérien rapproché comme à Tikrit, Ramadi et Falloujah.

L’EI a par ailleurs commencé à développer ses propres capacités aériennes. Dans un premier temps, il a utilisé des drones pour la reconnaissance et l’observation des positions ennemies. Dès 2015, l’emploi des drones est généralisé et l’EI commence des tests pour les armer. L’année suivante, ces appareils deviennent opérationnels et sont utilisés pour la première fois en octobre 2016 à Deir Ez-Zor. Dès 2017, leur utilisation est continuelle sur Mossoul et à l’ouest de Palmyre. Ces drones sont surtout une arme psychologique, car ils peuvent frapper à n’importe quel moment et sont plus rapides à construire et moins coûteux que les véhicules suicides standard utilisés en très grand nombre à Mossoul, mais les pertes causées à l’adversaire restent faibles en regard des autres modes d’action kamikazes. Trois types de drones sont utilisés : ceux appelés « ailes volantes » (Skywalker X7 ou X8), les quadricoptères (Phantom) et les appareils « faits maison ».

Bilan de la campagne aérienne

Au 31 mai 2017, la coalition a réalisé 21877 frappes, dont 9071 en Syrie et 12806 en Irak. Les États-Unis ont réalisé 80% de ces bombardements. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, entre le 22 septembre 2014 et le 23 janvier 2017, les attaques aériennes de la coalition ont tué 7043 personnes à travers la Syrie, dont 5 688 étaient des combattants de l’EI et 881 des civils. Selon le site Airwars, 1472 civils ont été tués par la campagne aérienne américaine en Irak et en Syrie de mars 2017. Le 17 mars, une attaque aérienne de la coalition menée par les États-Unis a tué plus de 200 civils à Mossoul. 

Article paru dans DSI n°130, « Guerre contre l’État islamique. Les derniers coups de boutoir ? », juillet – août 2017.

Note

(1) Voir Arnaud Delalande, « Force aérienne russe : quel engagement en Syrie ? », Défense & Sécurité Internationale, no°121, janvier-février 2016.

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