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Sociologie de la bombe guidée : les paradoxes de la précision

Un Rafale en opération, emportant des bombes guidées laser GBU‑12. (© Anthony Jeuland/armée de l’Air via Dassault Aviation)

Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI. Article paru dans DSI n°117, septembre 2015.

« Un mort est un mort de trop » : une phrase que l’on peut entendre ou lire fréquemment lorsqu’il est question de jugements moraux sur la guerre et ses conséquences. Mais le fait est que la manière de tuer a évolué : l’armement et les frappes de précision changent la donne d’un point de vue tactique. Est-ce également le cas d’un point de vue politique ?

Une précision paradoxale

La réponse à cette question pourrait a priori sembler évidente : parce qu’elle induirait une plus grande efficacité tactico-technique, la précision aurait mécaniquement des effets politiques. À bien y regarder cependant, l’affaire n’est pas aussi simple, en particulier du point de vue du façonnage des perceptions (1). L’observateur des débats stratégiques n’aura pas manqué de constater, depuis quelques années, la publication d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles consacrés aux drones armés, le plus souvent sous l’angle juridico-éthique. Il y a là un phénomène proprement extraordinaire lorsqu’on le met en parallèle avec les sujets abordés par les ouvrages portant sur les questions stratégiques depuis une vingtaine d’années. Le drone MALE est ainsi vu comme une arme particulièrement meurtrière à l’endroit des populations civiles.

Il faut y ajouter qu’il serait l’arme du faible moralement : celui-ci resterait à distance, sans aucune possibilité de riposte pour les populations. De plus, il est utilisé dans des crises dont la qualification en tant que conflit ne serait pas évidente. Si ces arguments, que l’on retrouve synthétisés dans l’ouvrage de Grégoire Chamayou (2) ont été largement balayés (3), il faut également constater que le malaise à l’endroit des pertes civiles est un fait social en soi. Il serait démultiplié par l’usage du terme de « dommages collatéraux », qui souligne l’erreur de tir et sa faible probabilité, tout en euphémisant la mort, comme l’éloignant de la réalité. En réalité, si la communication de plusieurs armées utilise encore ce terme passablement décrié pour son inaptitude à relater la réalité, le terme de référence dans ces mêmes armées est « pertes civiles » ou CIVCAS (Civilian Casualties).

D’où vient ce malaise au regard des pertes civiles, alors même qu’il a été déconstruit en partie par une analyse objective de l’emploi des armements ? Certes, il y a le facteur ciblage, déjà traité par ailleurs : plus que l’arme, c’est l’édiction des règles d’emploi et leur respect qui importent. Mais, au-delà, se pose la question de l’arme qui, par son efficacité intrinsèque, produit des vulnérabilités. En d’autres termes, il existe un « paradoxe de la précision » où l’armement, parce qu’il est considéré comme de haute technologie, est aussi perçu comme moins létal pour les populations et, pour tout dire, comme « moins défaillant ». Dans la foulée, tout CIVCAS est susceptible d’être critiqué, précisément parce que la perception que l’on a de l’armement est faussée. Être efficace devient donc politiquement problématique, notamment dans la conduite de la « guerre au milieu des populations » ou encore dans la communication des armées.

Certain de frapper

Comment en est-on arrivé là ? Il convient d’abord de remettre en perspective la genèse même du concept de précision. Fondamentalement, c’est avant toute chose une mesure d’économie des forces. La bombe ou le missile de précision doivent donner lieu à un « combat équationnel » dans lequel chaque arme doit détruire un objectif. La précision de l’armement est ainsi centrale dans le concept d’offset strategy tel qu’il a été promu aux États-Unis, face aux forces du Pacte de Varsovie, à la fin des années 1970 (4). Le concept a été lancé par Harold Brown, alors secrétaire à la Défense, et William Perry, un futur secrétaire à la Défense. Face aux masses déferlantes, la crainte était de voir les armées de l’OTAN incapables d’assurer une défensive efficace. Il fallait donc accroître le nombre de coups au but par effecteur disponible – char, avion, soldat – en un temps donné, et ce, en misant sur la précision. Dans le domaine des chars, la transcription de cette approche a été le calculateur de tir, allié à la stabilisation du canon qui permet de tirer en roulant. Les revues militaires des années 1970 et 1980 diffusaient ainsi des calculs suivant lesquels chaque char de l’OTAN devait détruire cinq ou six chars du Pacte de Varsovie pour espérer une victoire conventionnelle, escomptant ainsi éviter d’avoir à recourir au feu nucléaire.

Dans le domaine de l’aviation, la rationalité est similaire. Historiquement, deux options s’offraient aux pilotes. La frappe à basse altitude pouvait être précise, mais impliquait des possibilités de pertes amies. À l’inverse, les technologies de ciblage développées pour des frappes à haute altitude étaient tellement peu fiables que certains navigateurs des bombardiers préféraient ne pas utiliser leurs viseurs. La précision était faible, y compris lorsque les bombardiers étaient dotés du viseur Norden. En 1941, les planificateurs de l’Air War Plan Division, qui mettaient au point les frappes sur l’Allemagne, estimaient à 75 % la probabilité qu’une cible de 30 m sur 30 soit atteinte par une seule des 108 bombes larguées par 54 appareils. Pour être certain de toucher une telle cible, pour le moins large, il aurait donc fallu larguer 135 bombes (5). Même peu probante, cette précision toute relative ne fut jamais atteinte. Au printemps 1944, seules 7 % des bombes larguées durant la campagne de bombardement avaient explosé à moins de 304 m de leur objectif (6). Entre mai et avril 1945, 13 % des bombes larguées sur les raffineries allemandes sont tombées à moins de 300 m de leur cible (7).

Les avancées technologiques au niveau des plates-formes ne garantissaient pas une meilleure précision pendant la guerre. Durant l’été 1944, 47 B‑29 utilisant des viseurs Norden ont largué 376 bombes sur l’aciérie de Yamata, mais une seule l’a effectivement touchée (8). En définitive, des résultats ont bien été obtenus contre des cibles industrielles (9), mais l’image associée aux frappes est celle des villes allemandes, britanniques ou japonaises en flammes et les pertes massives d’une population délibérément ciblée. Entre 400 000 à 600 000 civils allemands auraient été tués par les raids alliés, ou encore plus de 300 000 civils japonais. Le 9 mars 1945, le plus gros raid de toute la guerre sur Tokyo a fait à lui seul entre 80 000 et 100 000 morts.

Les premières armes guidées sont pourtant apparues durant la Deuxième Guerre mondiale, mais dans le domaine naval et avec une utilisation plus que marginale. Des B‑24 servirent ainsi pour le largage de torpilles à guidage acoustique et l’Allemagne mit en œuvre avec succès le missile Fritz‑X. Après la guerre, les Américains travaillèrent sur des concepts de bombes guidées par radio AZON, RAZON et TARZON, mais les armes, dont quelques-unes furent utilisées durant la guerre de Corée, étaient peu fiables. L’expérience de la guerre conduisit cependant l’US Navy à développer le missile Bullpup et la bombe guidée électro-optique Walleye. Reste qu’il fallut attendre 1964 pour que les premiers essais d’une arme guidée par laser aient lieu. Le contexte irrégulier de la guerre du Vietnam poussait ainsi à l’innovation technologique : il s’agissait de frapper des routes et des ponts, parfois en zone urbaine. Dès 1968, quelques-unes de ces bombes furent testées au combat, mais il fallut attendre 1972 et la destruction du pont de Thanh Hoa pour que leur valeur soit reconnue. De 1965 à 1972, le traitement du pont, lourdement défendu, avait nécessité 873 sorties, entraînant la perte de 11 appareils. En dépit de plusieurs coups au but – mais mal placés –, le pont a résisté jusqu’à une attaque conduite le 27 avril 1972 par 12 F‑4, dont huit étaient dotés d’armes guidées par laser ; deux autres attaques, le 13 mai et le 6 octobre, l’ont rendu inutilisable jusqu’à sa restauration par le Nord-Vietnam en 1973.

Le guidage laser devenait utilisable aussi bien pour l’interdiction que pour le Close Air Support. Quatre cents ponts ont ainsi été détruits ou endommagés avec seulement 4 000 armes guidées durant la guerre du Vietnam. De même, 70 % des chars détruits pendant l’offensive nord-vietnamienne de Pâques 1972 l’ont été par ces armes. À la fin de la guerre, 28 000 armes à guidage laser avaient été larguées, représentant moins d’un pour cent des bombes. Dans la foulée, l’US Air Force s’est concentrée sur le développement de nouvelles munitions guidées, cherchant à réduire les limitations d’emploi liées au laser (10), débouchant sur des programmes comme l’AGM‑65 Maverick. L’assimilation de l’arme par le niveau militaire a cependant pris du temps : jusqu’au début des années 1990, les munitions aériennes de référence étaient des bombes lisses ou des roquettes, non guidées par définition. Il n’en demeure pas moins que la précision a induit une véritable révolution tactique : « Desert Storm » a été la première guerre où un seul avion pouvait toucher plusieurs cibles en une seule sortie (11). L’ère de « flight packages » où plusieurs avions étaient rassemblés pour le traitement d’une seule cible était virtuellement terminée.

La « découverte sociale de la précision » est intervenue, de ce point de vue, avec « Desert Storm », même si seulement 7 % des munitions aériennes utilisées durant la guerre l’étaient. Cette « découverte sociale » n’a été rendue possible que par la large diffusion d’images issues des optroniques et montrant des bombes passant par les fenêtres ou les cheminées, ou encore des missiles de croisière « tournant au coin de la rue ». Ces capacités étaient certes disponibles dès les années 1970 – les premiers travaux sur le missile Tomahawk remontent à la fin des années 1960 –, mais la médiatisation des frappes concrétisait aux yeux du grand public, niveau politique compris, ce qui était rendu possible par la précision. L’usage d’armes guidées ne fit alors que s’accroître, avec une deuxième rupture, essentielle pour comprendre le mode d’engagement contemporain des forces : l’opération « Deliberate Force ».

Certain de réussir ?

D’avril 1992 à août 1995, Sarajevo fut assiégée par les forces serbes de Bosnie, faisant 14 340 morts civils (12). Des forces de l’ONU – dont les françaises qui reprendront le pont de Verbanja – étaient également présentes en ville, mais, après la prise en otages de soldats de l’ONU et les attaques sur des marchés de la ville, l’OTAN décida d’une intervention combinant artillerie et frappes aériennes sur les positions ceinturant Sarajevo. Concrètement, 3 515 sorties ont été conduites durant vingt-deux jours, et 1 026 bombes – dont 69 % d’armes guidées – ont été larguées sur 338 cibles, dont 80 % ont été sérieusement touchées. Les artilleries française et britannique, appuyées par du renseignement allemand, était également engagée. In fine, non seulement les forces bosno-serbes se sont retirées, mais l’opération a été l’un des principaux facteurs ouvrant la voie à la conduite des négociations de Dayton qui ont mis un terme à la guerre de Bosnie. L’opération fut un succès militaire aussi bien que politique, obtenu au prix de pertes alors considérées comme acceptables : une vingtaine de civils serbes et un Mirage 2000D (13).

Si « Deliberate Force » fut un modèle du genre, sa valeur d’exemple biaisait également les perceptions de la guerre future, tout en encourageant le développement de nouvelles armes guidées, dont la JDAM (Joint Direct Attack Munition), guidée par GPS. Moins précise (15 m d’ECP (14)) que l’arme guidée par laser, elle est cependant tout-temps. Reste que l’opération autour de Sarajevo portait en elle les germes du mythe de la « guerre précise », « à zéro mort » que l’opération « Allied Force », sur le Kosovo et la Serbie, invalidait dès 1999. Sur 23 000 armes larguées, 35 % étaient de précision, mais le relèvement du plancher d’engagement produisit des résultats peu convaincants : si les forces serbes n’ont été que peu touchées, les pertes civiles serbes ont été notables, avec plus de 500 morts. Certes, l’on pouvait constater une « amélioration », avec 0,002 mort civile par bombe larguée au Kosovo contre 0,019 autour de Sarajevo quatre ans plus tôt. Mais le fait est que l’opération au Kosovo fut largement critiquée, pour une série de raisons non liées à l’usage de munitions de précision – pertinence, contre-productivité, usage d’obus à uranium appauvri – et donc en dépit de la diminution relative des pertes civiles.

La question s’est à nouveau posée avec l’engagement de drones dans des opérations de frappe, au Yémen, au Pakistan ou en Afghanistan. La précision dépend ici soit d’armes de 227 kg à guidage laser (dont environ la moitié en charge explosive), soit de missiles Hellfire, également à guidage laser, mais dont la charge explosive est de l’ordre de 8 à 9 kg selon la version. À la précision s’ajoute donc la réduction de la létalité, qui est également constatée sur des armes dotées de charges DIME (Dense Inert Metal Explosive), qui réduisent le rayon létal de l’arme, lesquelles furent également utilisées dans la bande de Gaza par les Israéliens. Mais, dans ces deux cas, où des munitions de précisions ont été systématiquement utilisées, les frappes furent là aussi contestées. Le problème n’est de facto plus nécessairement l’armement et la visée, mais le renseignement et le processus décisionnel qui conduisent au tir. L’armement peut cependant être critiqué, les munitions DIME l’étant pour utiliser un alliage de tungstène toxique, voire cancérigène, pour celui qui est touché (15). Dans le cas des drones, en fonction des aléas climatiques et aérologiques, l’appareil peut ne pas « peindre » correctement sa cible au laser, le missile la ratant alors.

Précision technique, imprécision médiatique

C’est que la donne topographique et tactique a changé : les engagements contemporains se font en environnement urbain ou construit, face à un adversaire qui se trouve « noyé » dans la population, qui n’en est distingué que par l’observation du comportement et/ou qui peut opérer à partir d’infrastructures civiles. En droit des conflits armés, elles deviennent autant de cibles légitimes, mais dans un environnement à forte densité médiatique, la légitimité d’une frappe découle moins du respect des procédures ou d’un travail de ciblage correct que de la perception qui en découle. Le cas israélien est particulièrement éclairant à cet égard : les frappes conduites à Gaza le sont dans un des environnements urbains les plus denses au monde. En résultent presque mécaniquement des pertes élevées : 1 463 civils tués pour l’opération « Barrière protectrice » de 2014 (chiffres du Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU) ; 105 pour « Pilier de défense » en 2012 (d’après le Centre palestinien pour les droits de l’homme) ; 926 pour « Plomb durci » en 2009 (selon le même centre).

Si l’absence de données concernant le nombre de munitions tirées ne permet pas d’établir un ratio de pertes civiles par arme, force est cependant de constater que l’immixtion des combattants parmi les civils reste problématique en dépit de la qualité des systèmes israéliens (pods de ciblage, armes). Mais cette précision est également déconstruite, là comme ailleurs. Les réseaux sociaux permettent ainsi de relayer massivement toute bavure, images à l’appui, mais, aussi, d’annoncer à des fins politiques des pertes artificielles. Dans plusieurs cas, des photos de personnes touchées dans d’autres conflits ont ainsi été utilisées. De même, le format des réseaux – les fameux 140 signes de Twitter – ne permet aucune contextualisation ni aucun recadrage : le civil tué focalisera plus l’attention que la légitimité de l’objectif sur lequel il se trouvait au mauvais moment. Le fait même que tout un chacun puisse publier sur ces réseaux ouvre par ailleurs la voie à des manipulations (16). Dernier exemple éclairant en date : la frappe saoudienne sur un dépôt de munitions yéménite, en mai 2015, a été filmée en gros plan, montrant l’ascension rapide d’une boule de feu et la formation d’un champignon. Les commentateurs en ont déduit qu’un F‑16 israélien camouflé aux couleurs saoudiennes avait effectué un tir de bombe à neutrons (17).

Ces problématiques sont anciennes. La presse égyptienne indiquait durant la guerre des Six Jours que les Israéliens utilisaient des armes nucléaires contre les forces du Caire, là où il s’agissait de napalm. Reste que les manipulations à grande échelle sont aujourd’hui beaucoup plus aisées ; du moins lorsqu’une guerre fait l’objet d’une attention médiatique. S’il n’est pas ici question de minimiser la portée des pertes civiles dans les guerres médiatiquement intensives, il faut aussi constater que la couverture médiatique est différenciée suivant les cas. Les opérations sri-lankaises de 2009 ayant mis un terme aux velléités sécessionnistes des Tigres tamouls montrent ainsi une accumulation de crimes de guerre. Une estimation faisait état de 20 000 civils tués, majoritairement par l’usage de l’artillerie (18). En l’occurrence, Colombo a interdit toute médiatisation en se coupant littéralement du monde. Nombre de « guerres sales » sont ainsi, et paradoxalement, l’objet de moins de critiques que les guerres où des armements de précision sont utilisés et où les pertes civiles résultent d’erreurs, et non d’une volonté délibérée.

S’y ajoute, pour ce qui concerne les médias classiques, le problème traditionnel mais sous-estimé du « brouillard journalistique » dans le traitement des conflits. Ce dernier résulte d’une conjonction de difficultés : recoupement de l’information, obtention d’une information non manipulée, mise en contexte politico-stratégique, problème de l’obtention d’une vue globale (et non de la situation sur une zone donnée spécifique), connaissance des tenants et aboutissants des questions stratégiques. Or la formation même des journalistes ne prend pas, ou peu, en compte les questions militaires, en particulier en Europe continentale. Ce qui représente une bonne partie des sujets traités dans les quotidiens ou les journaux radio ou télévisés est donc susceptible de l’être insuffisamment, voire de prêter le flanc à la manipulation. Ultime paradoxe, les journalistes spécialisés sur les questions de défense dans les médias généralistes n’interviennent que rarement sur l’analyse des conflits, imposant le recours à des consultants dont la qualité n’est pas toujours certaine (19). In fine, la précision des armements se dilue dans l’imprécision médiatique.

Des guerres perdues par la précision ?

Le fait, également, est que, dans le processus de légitimation de l’usage de bombes guidées, l’impératif éthique n’est arrivé que plus tardivement comparativement à la recherche de l’économie des forces. Il a dès lors été plus instrumentalisé que pensé : la « frappe juste », notamment par la précision, est devenue un facteur de légitimation dans le contexte d’opérations militaires où l’intérêt national – perçu comme « sale », notamment par les tenants du courant idéaliste en relations internationales – était déconsidéré comparativement à l’intérêt moral. Il y a là un premier paradoxe de la précision : l’objet technique devient une garantie éthique à la « bonne guerre », mais la technique ne pouvant à elle seule être stratégiquement efficace, la qualité morale d’une guerre s’effondre au premier civil tombé. On ne peut ainsi justifier une guerre parce qu’elle sera conduite « proprement », si tant est que ce soit techniquement possible. Pis, l’hypothèse très improbable de la certitude d’une guerre propre n’éliminerait certainement pas le rôle de l’intérêt national, tout en ouvrant la voie à une déresponsabilisation politique de celui qui conduit la guerre.

Mais cette contradiction en appelle une autre, également liée à la notion d’intérêt national. Lorsque ce dernier semble plus ténu, la tolérance aux pertes civiles comme amies décroît et n’est pas compensée par la précision de l’armement ou même par une attention plus grande portée au renseignement et aux processus de ciblage. Pis encore, plus la précision perçue des armements est importante, plus les attentes à son endroit concernant la « propreté » des frappes sont importantes. La notion de « perception de la précision » importe ici, parce qu’elle n’est pas nécessairement liée à la précision réelle, qui reste dépendante d’un certain nombre de facteurs : conditions météo, imbrication entre combattants et non-combattants, qualité de la « peinture » laser. Le paradoxe réside donc dans des critiques de plus en plus acerbes alors que l’armement est de plus en plus précis, ce qui n’est pas sans conséquences pour la conception de nouvelles gammes de systèmes.

Les armements guidés de prochaine génération, comme la GBU‑38 SDB II, le SPEAR ou la Spice 250 seront tirés à des distances de plus en plus importantes et utiliseront des guidages multimodes incluant notamment des modes fire and forget avec détection automatique de cible. Certes, il y a là généralisation d’une rupture initialement intégrée avec le missile Brimstone ou l’AGM‑84H/K SLAM‑ER, premières armes à capacité d’attaque automatisée (ATA – Automatic Target Acquisition). Mais ces derniers n’étaient utilisés que dans des circonstances bien particulières, alors que les armes de la nouvelle génération seront virtuellement des armes d’emploi général adaptées aux environnements urbains, ce qui peut laisser craindre des accusations erronées autour de l’utilisation du mode ATA, les drones cédant donc la place à ces missiles en tant que « robots tueurs ». À cet égard, quels que soient les progrès enregistrés dans la technique de l’armement ou dans celle de la conduite des opérations, rien ne pourra remplacer leur légitimation politique en bonne et due forme.

Article paru dans DSI n°117, septembre 2015.

Notes

(1)  L’autre point de vue renvoyant à la question de l’articulation entre supériorité tactico-technique et supériorité militaire – et par contrecoup, victoire politique – sur l’adversaire. Nous laissons cette question de côté dans le cadre de cet article.

(2)  Grégoire Chamayou, Théorie du drone, éditions La Fabrique, Paris, 2013. On notera que la traduction anglaise, prévue pour 2015, a été refusée par Oxford dès lors que la méthode n’est pas considérée comme scientifique.

(3)  Voir notamment Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, « Idéologie du drone », 4 décembre 2013, http://www.laviedesidees.fr/IMG/pdf/20131204_jbjv_-_ideologie_du_drone-2.pdf et « Légalité et légitimité des drones armés », Politique étrangère, automne 2013.

(4)  Robert R. Tomes, US Defense Strategy from Vietnam to Operation Iraqi Freedom. Military Innovation and the New American Way of War, 1973-2003, coll. « Strategy and History », Routledge, Londres, 2007.

(5)  En gardant à l’esprit que la probabilité 1 n’existe pas en mathématiques.

(6)  Richard P. Hallion, Precision-Guided Munitions and the New Era of Warfare, Air Power Studies Centre Paper, no 53, Royal Australian Air Force, Fairbairn, 1995.

(7)  W. Hays Parks, « ‘Precision’ and ‘Area’ Bombing: Who Did Which, and When? », Journal of Strategic Studies, vol. 18, no 1, mars 1995.

(8)  Richard P. Hallion, Precision-Guided Munitions and the New Era of Warfare, op. cit.

(9)  Les capacités allemandes de transport par rail ont ainsi été réduites de 50 %, la production de carburant d’aviation de 90 %, et celle d’acier, dans la Ruhr, de 80 %. Phillip S. Meilinger, Airpower Myths and Facts, Air University Press, Maxwell AFB, 2003.

(10)  En particulier à la diffraction du faisceau lors de pluie, de tempêtes de poussière ou encore de neige.

(11)  La « cible » est à distinguer de l’« objectif », ce dernier pouvant être constitué de plusieurs cibles.

(12)  Le total des pertes dû au siège est de 18 888 personnes.

(13)  Capturé, l’équipage sera ensuite libéré.

(14)  Erreur Circulaire Probable : le rayon au sein duquel une arme a 50 % de probabilité de frapper.

(15)  Il s’agit donc de « mourir ou être blessé en bonne santé »…

(16)  Voir DSI, hors-série no 41, avril-mai 2015.

(17)  Gordon Duff et Jeff Smith, « Nuclear War has Begun in Yemen », http://www.veteranstoday.com/2015/05/28/nuclear-war-has-begun-in-yemen/. Pour un debunking : http://www.debunkersdehoax.org/au-yemen-la-troisieme-guerre-mondiale-atomique-a-commence-et-personne-ne-nous-avait-prevenu.

(18)  Catherine Philips, « The hidden massacre: Sri Lanka’s final offensive against Tamil Tigers », The Times, 29 mai 2009.

(19)  De facto, rares sont les médias offrant une compensation aux intervenants, dont beaucoup avouent finir par être lassés d’interventions à répétition, par ailleurs de peu de valeur sur leurs curriculum académiques.

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