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Comprendre le djihadisme

Exercice des forces pakistanaises. Le djihadisme se comprend avant tout comme une idéologie politique. (© Xinhua)

Par Stéphane TAILLAT, CREC Saint-Cyr. Article paru dans DSI hors-série n°47, ” Terrorisme : organiser une riposte efficace “, avril-mai 2016.

Revenu au premier plan des préoccupations politiques et médiatiques avec l’État islamique, le djihadisme demeure cependant une énigme (1). Confondu souvent avec l’islamisme – avec lequel il partage un projet politico-religieux –, voire avec le terrorisme – qui n’est qu’une tactique et une pratique et ne peut donc qualifier des acteurs –, son étude pâtit d’une imprécision conceptuelle. Par conséquent, son analyse court le risque de la superficialité, de l’amalgame et de la simplification abusive, avec toutes les implications possibles en termes politiques et stratégiques (2).

A contrario, certains chercheurs et universitaires tentent de constituer un champ propre autorisant une étude approfondie et pertinente du phénomène djihadiste. Ceux-ci se heurtent cependant à divers obstacles, dont l’éclatement disciplinaire n’est pas le moindre. Selon l’angle d’approche retenu, le djihadisme peut relever des études régionales et linguistiques, des études de sécurité, de la sociologie, des sciences de la gestion et des organisations, de la psychologie sociale et politique. Ainsi, il ne relève pas seulement de l’interdisciplinarité, mais se situe également au carrefour de plusieurs champs de recherche interdisciplinaires. En termes académiques, il s’agit donc d’un objet situé aux marges des périphéries disciplinaires. Dans ces conditions, on comprend que peu d’universitaires aient fait le choix de s’y intéresser et encore moins d’y mêler leur approche à celles d’autres disciplines. Sans compter que le positionnement éthique et politique du chercheur peut présenter une source supplémentaire de difficultés, d’autant plus que l’association du djihadisme aux tactiques et stratégies terroristes contribue à rendre suspecte son étude (3).

À cela s’ajoute une difficulté manifeste : la circonscription du phénomène à étudier. À quelle échelle l’étudier ? Si les préoccupations politiques orientent le champ vers l’individu (la question de la « radicalisation ») et les relations internationales au niveau régional (la stabilité du Moyen-Orient, le terrorisme expéditionnaire), il convient de noter l’importance de l’échelle organisationnelle (le djihadisme est porté par des organisations) ainsi que du débat agent-structure (les djihadistes sont-ils des agents autonomes ou le djihadisme est-il surtout déterminé par des forces structurelles ?). En retour, se pose légitimement la question de l’unité de l’objet étudié : ne serait-il pas à la fois plus vrai et plus pertinent de parler des djihadismes ?

Plus fondamentalement, la notion elle-même n’est que rarement définie, voire est contestée (4). Elle est donc employée par défaut, aussi bien par les chercheurs qu’au sein de l’aire arabophone, pour désigner la démarche de musulmans sunnites usant de la violence pour accomplir leurs objectifs politiques à visée universelle. Au vrai, le problème de cette expression est son association au terme de « djihad ». Or non seulement il existe plusieurs types de pratiques désignées sous ce terme, mais encore sa signification est extrêmement changeante selon le contexte et les acteurs (5).

Ainsi, le djihadisme en tant que menace renvoie aux acteurs qui le combattent ou qui le désignent comme tel. En cela, il leur est inséparable. La question du niveau de la menace, des enjeux politiques, bureaucratiques et sociétaux qui lui sont liés, du type de réponse apporté en matière de politiques de sécurité : ces éléments participent de la configuration du djihadisme. En tant que pratique, il renvoie à la signification que des acteurs individuels et collectifs donnent à leurs actions. À ce titre, les discours des organisations, mais aussi les référents circulant sur les réseaux sociaux forment une culture djihadiste dont les contours mouvants contribuent également à configurer le phénomène djihadiste. Ainsi, l’on peut définir le djihadisme à plusieurs niveaux : comme une idéologie politico-religieuse se réclamant de l’islam d’une part, inscrite dans des organisations politiques poursuivant le renversement et la conquête du pouvoir d’autre part, et en tant que phénomène sociopolitique enchâssé dans des dynamiques et des processus locaux, nationaux, régionaux et mondiaux enfin.

Comprendre ce phénomène nécessite forcément une approche croisée, à la fois interdisciplinaire et à plusieurs échelles d’analyse. À titre d’exemple, l’identification de jeunes Européens (voire leur mobilisation) dans le djihad ne peut se comprendre qu’à la croisée de trajectoires individuelles, de dynamiques sociales et politiques plus larges et de la stratégie de recrutement d’organisations qui incluent dans leur calcul le défaut d’intégration des communautés musulmanes comme ressource (6).

D’autre part, même si le djihadisme relève de contextes et d’acteurs, il ne leur est pas réductible. Il ne doit pas être isolé d’autres phénomènes présentant des caractéristiques analogues. Le recours au terrorisme illustre ce point. L’utilisation de la force dans le cadre d’une terreur instrumentalisée à des fins politiques s’inscrit dans les modes d’action et les stratégies de nombre d’entités politiques et d’organisations (7). Dans le cas de ces dernières, si les contextes politiques et sociaux de leur mise en œuvre ainsi que les idéologies qui les justifient ou les orientent diffèrent, certains traits saillants demeurent (8). D’abord, la rationalité instrumentale qui sous-tend les actes terroristes à l’échelle de l’acteur collectif. Ensuite, les dynamiques de groupe qui rendent possibles la mobilisation individuelle et certaines formes extrêmes telles que les attentats-suicides (9). Enfin, la structure de l’organisation et des relations entre le leadership et les exécutants induit un dilemme entre les impératifs de sécurité et ceux de l’efficacité opérationnelle (10). Plus largement, les actions des organisations djihadistes peuvent s’analyser dans le cadre des modes de guerre hybrides (11).

De plus, le djihadisme est incarné par des acteurs individuels et collectifs. Si aujourd’hui sa figure est celle de l’organisation État islamique, il est nécessaire d’en analyser les continuités et les ruptures avec Al-Qaïda, mais aussi de comprendre le contexte de son émergence, ses structures propres, sa représentation du monde et ses stratégies (12). Ainsi, le succès et les dynamiques de l’organisation peuvent également se comprendre comme un double mouvement sécessionniste à caractère communautaire profitant de la remise en cause de structures étatiques en Irak et en Syrie (13). Outre les conditions et acteurs propres des théâtres syrien et irakien, il importe de rendre compte de l’articulation de ces éléments avec d’autres contextes et d’autres logiques, qu’il s’agisse des mouvements djihadistes affiliés ou rivaux ou bien des individus et groupes européens (14). Enfin, le djihadisme n’est pas un phénomène de régression historique. En dépit de ses références à un passé idéalisé et de son rejet de la modernité, il procède en effet d’une forme de modernisation de l’islam, dans la mesure où il manifeste une volonté de réforme face aux défis de la modernité séculière (15). Cette approche focalisée sur les organisations permet également de mettre en lumière leurs dynamiques et stratégies propres, leur ancrage dans un contexte local ainsi que les relations complexes qu’elles entretiennent avec les autres acteurs locaux.

Omettre de comprendre le djihadisme présente de nombreux risques, parmi lesquels la négation de l’adversaire. Non pas le refus de considérer son existence, mais celui de le voir comme un ennemi et un acteur autonome, c’est-à-dire susceptible d’un raisonnement stratégique et poursuivant des fins politiques au nom de valeurs structurant sa vision du monde. À défaut, l’adversaire djihadiste ne peut-être qu’un fou, manifestant une tendance à l’anomie, ou au moins un hors-la-loi qui doit être éradiqué. Dans une autre perspective, il serait le jouet de forces qui le dépassent, qu’il s’agisse des « États profonds » du monde arabe ou de la mondialisation dont il représenterait la face sombre. Pis : son combat ne serait que la réponse aux stimuli que représentent les actions toutes-puissantes des États occidentaux (16). Cette dépolitisation – le refus de voir dans le djihadisme un mouvement politique – est problématique dans la mesure où elle conduit à des réponses techniques (judiciaires, économiques, sociales, militaires, sécuritaires) au lieu de prendre au sérieux les dynamiques à l’œuvre, notamment l’attraction suscitée par ce mouvement. 

Article paru dans DSI hors-série n°47, “Terrorisme : organiser une riposte efficace”, avril-mai 2016.

Notes

(1) Je suis redevable à Miloud Gharrafi, maître de conférences en arabe à l’université Toulouse-II, ainsi qu’à Marie Varin, maître de conférences en linguistique arabe à l’université Rennes-II, de leurs réflexions concernant la manière d’orthographier jihad et jihadisme. (NDLR : par convention, la rédaction utilise « djihad » et « djihadisme »).

(2) À cela s’ajoutent la sidération et l’incompréhension couramment manifestées au sujet des actes de violence et de destruction, considérés comme des signes de barbarie, de nihilisme ou d’irrationalité.

(3) Romain Caillet, « Introduction à la jihadologie », www.terrorisme.net, 29 janvier 2016, accessible à l’adresse : http://www.terrorisme.net/p/article_260.shtml (consulté le 30 janvier 2016).

(4) Pour une vision critique des paradigmes dominants concernant le djihadisme et les difficultés associées à son étude, voir Darryl Li, « A Jihadism Anti-Primer », Middle-East Report, no 276, automne 2015, accessible à l’adresse : http://www.merip.org/mer/mer276/jihadism-anti-primer (consulté le 12 septembre 2015).

(5) David Cook, Understanding Jihad, University of California Press, Berkeley, 2015.

(6) Sur la remise en cause du lien entre défaut d’intégration et engagement au sein du djihad, voir Angel Rabasa et Cheryl Benard, Eurojihad: Patterns of Islamist Radicalization and Terrorism in Europe, Cambridge University Press, Cambridge, 2014 ; concernant le processus dit de « radicalisation » et son lien supposé avec Internet, voir Benjamin Ducol, Devenir jihadiste à l’ère numérique : une approche processuelle et situationnelle de l’engagement jihadiste au regard du Web, thèse de doctorat en science politique, université Laval, Québec, 2015, accessible en ligne à l’adresse : www.theses.ulaval.ca/2015/31398/31398.pdf (consulté le 2 décembre 2015).

(7) Le terrorisme n’est donc pas propre au statut non étatique d’un acteur ni aux objectifs révolutionnaires que celui-ci pourrait poursuivre. Il n’est pas non plus réductible à l’usage indiscriminé de la violence, mais entrerait plutôt dans deux cadres d’analyse complémentaires : celui de la violence déchaînée propre à la conquête du pouvoir, d’une part, celui de la pression coercitive comme mécanisme stratégique, d’autre part. Voir Antonio Giustozzi, The Art of Coercion: the Primitive Accumulation and Management of Coercive Power, Columbia University Press, New York, 2011 et M. L. R. Smith et David Martin Jones, The Political Impossibility of Modern Counterinsurgency, Columbia University Press, New York, 2015.

(8) Il existe dans la communauté scientifique anglophone, particulièrement aux États-Unis et au Royaume-Uni, un champ des terrorism studies possédant plusieurs revues de référence, telles que Terrorism and Political Violence ou Critical Studies on Terrorism. Il existe un débat concernant le degré de maturité méthodologique et théorique de ce champ : voir Marc Sageman, « The Stagnation in Terrorism Research », Terrorism and Political Violence, vol. 26, no 4, 2014.

(9) Paul Staniland, Networks of Rebellion: Explaining Insurgent Cohesion and Collapse, Cornell University Press, Ithaca, 2014 ; Marc Sageman, Le vrai visage des terroristes : psychologie et sociologie des acteurs du djihad, Denoël, Paris, 2005.

(10) Jacob N. Shapiro, The Terrorist’s Dilemma: Managing Violent Covert Organizations, Princeton University Press, Princeton, 2013.

(11) Combinant les modes de guerre régulier et irrégulier, les modes hybrides participent de la remise en question du régime militaire occidental. Voir Joseph Henrotin, Techno-guérilla et guerre hybride : Le pire des deux mondes, Nuvis, Paris, 2014 ; Joseph Henrotin ; « Guerre hybride, de quoi parle-t-on ? », Défense et sécurité internationale, no 86, novembre 2012 ; Élie Tenenbaum, « Le piège de la guerre hybride », Focus Stratégique, no 63, octobre 2015.

(12) Voir par exemple William McCants, The ISIS Apocalypse: The History, Strategy and Doomsday Vision of the Islamic State, St Martin’s Press, New York, 2015.

(13) Voir Pierre-Jean Luizard, Le piège Daech : l’État islamique ou le retour de l’Histoire, La Découverte, Paris, 2015.

(14) La question est de savoir également comment s’articulent les théâtres d’opérations. Notamment, le djihad global est-il une insurrection mondiale ou bien une série de soulèvements nationaux réunis par une idéologie transnationale ? Voir David Kilcullen, « Countering Global Insurgency », Journal of Strategic Studies, vol. 28, no 4, 2005.

(15) Le djihadisme résulte donc de l’évolution d’une des réponses possibles à la modernité séculière, celle qui vise à transformer radicalement l’islam en le purifiant de toute acculturation, notamment occidentale. Il s’agit, en d’autres termes d’un projet social et politique dont le djihadisme incarne la version la plus activiste.

(16) Précisons que les trois facteurs peuvent entrer en compte dans le phénomène. Le déploiement de la globalisation ou les tentatives d’instrumentalisation du djihadisme par les régimes du Moyen-Orient ont des conséquences. Quant aux interventions occidentales – principalement américaines, mais aussi françaises et, plus lointainement, israéliennes – si elles contribuent à catalyser ou à alimenter les récits du djihad, elles n’en sont pas mécaniquement la cause.

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