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Terrorisme chimique et biologique quelle est la réalité de la menace ?

La station de métro de Kasumigaseki, qui avait été touchée en 1995 par l’attaque au sarin perpétré par la secte Aum. La circulation de l’air dans les tunnels de métro devait pouvoir permettre une dissémination plus efficace, mais un tel mode d’action implique des quantités d’agent considérables. (© D.R.)

Par Olivier Lepick, docteur en histoire et politique internationales, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (Paris). Article paru dans DSI hors-série n°47, avril-mai 2016.

Depuis la déclaration de Manuel Valls devant l’Assemblée nationale, le 19 novembre dernier, évoquant la perspective d’un attentat chimique sur le territoire national, puis la confirmation, il y a quelques semaines, par l’Organisation d’Interdiction des Armes Chimiques (OIAC) de l’utilisation répétée d’armes chimiques sur les théâtres syrien et irakien par Daech, cette menace, longtemps réduite à l’état de conjecture lointaine et improbable, semble être redevenue une perspective immédiate.

Cet article se propose donc de dresser un tableau synthétique de la réalité de la menace terroriste chimique et biologique. Est-elle plausible ? Est-elle réelle ou simplement le fruit d’une saillie maladroite d’un Premier ministre sous pression ? Si elle était avérée, sous quelle forme et avec quelles conséquences pourrait-elle survenir ?

Ce que l’on sait des capacités chimiques et biologiques de Daech

Il est désormais avéré que Daech a utilisé à plusieurs reprises des armes chimiques, en l’occurrence du gaz moutarde ou sulfure d’éthyle dichloré, en Syrie et en Irak. C’est d’ailleurs la première fois qu’une entité subétatique utilise une arme chimique sur un champ de bataille conventionnel. Si la provenance de l’agent chimique pose encore question, certains experts privilégient l’hypothèse de stocks résiduels des programmes étatiques syriens ou irakiens (ce qui pourrait d’ailleurs expliquer le nombre limité d’occurrences), d’autres penchent pour une capacité endogène à l’organisation de fabriquer puis militariser du gaz moutarde, position défendue par les services de renseignement américains. La synthèse du gaz moutarde étant relativement simple, particulièrement si on la compare à celle des agents organophosphorés de type sarin, soman ou VX (infiniment plus toxique), il n’est pas impossible qu’une organisation puissante et structurée telle que Daech puisse la maîtriser en quantité limitée.

La question que pose cette réalité en termes de menace terroriste est donc relativement prosaïque et évidente : si Daech est bien capable de fabriquer et militariser un agent chimique et compte tenu de sa volonté avérée de frapper le territoire européen, pourquoi ne serait-elle pas encline à porter le feu chimique en Europe ? L’annonce récente des autorités marocaines du démantèlement, le 18 février dernier, d’une cellule terroriste liée à Daech et qui aurait fomenté des attentats chimiques et biologiques sur le sol de l’État chérifien semble confirmer cette crainte, même si de nombreux doutes subsistent quant à la réalité opératoire que recouvre cette révélation.

De l’intérêt des armes chimiques et biologiques dans le cadre d’une utilisation terroriste

Plusieurs raisons objectives pourraient expliquer l’intérêt que trouverait Daech dans la concrétisation d’un attentat chimique ou biologique sur le sol européen. Notons cependant au passage que, dans le domaine des armes biologiques, et contrairement aux armes chimiques, aucun fait tangible ne vient confirmer la moindre capacité opérationnelle de l’organisation. Tout d’abord, la recherche de la destruction massive que, à tort ou à raison (car nous constaterons que cette quête est un peu plus compliquée qu’il n’y paraît à réaliser et ce, même avec des agents chimiques militaires), Daech pourrait penser atteindre en utilisant ces agents non conventionnels. Ensuite, et en lien avec la stratégie d’hyperterrorisation poursuivie au fil des décapitations filmées, des assassinats barbares et des actions terroristes aussi spectaculaires qu’ignobles, en utilisant ces armes, c’est bien le retentissement médiatique massif et la « terrorisation » des opinions publiques occidentales que pourrait rechercher Daech.

De rares précédents en matière de terrorisme chimique et biologique

Depuis plusieurs décennies, de nombreux experts prédisaient que des groupes terroristes pourraient avoir recours à des armes chimiques ou biologiques contre des populations civiles. Certes, et en quelques occasions, de telles armes avaient déjà été utilisées, mais uniquement lors de cas isolés qui ne relevaient bien souvent que de l’anecdote ou du fait divers. Il y a un peu plus de vingt  ans, un attentat meurtrier perpétré à Tokyo à l’aide d’un gaz neurotoxique par une obscure secte religieuse confirma de la manière la plus brutale les avertissements des spécialistes du terrorisme. De fait, le 20 mars 1995 marque l’avènement d’une nouvelle ère du terrorisme dans la mesure où cette date constitue la première attaque chimique terroriste d’envergure contre des populations civiles. Le bilan humain de l’attentat perpétré par une secte japonaise baptisée Aum Shinri Kyo (Vérité suprême) fut, en fin de compte, de 12 morts et 5 500 blessés. Au cours des mois qui précédèrent l’attentat au gaz sarin, la même secte avait également tenté à deux reprises de disséminer des agents biologiques pathogènes.

La première fois, en 1990, les adeptes d’Aum Shinri Kyo avaient pulvérisé, sans succès, de la toxine botulinique à proximité du parlement japonais puis, quelques mois plus tard, elle avait récidivé avec Bacillus anthracis, toujours sans succès. Plus tard, au cours de l’automne 2001, dans la foulée des attentats du 11 septembre, un épisode de terrorisme biologique spectaculaire sur la côte est des États-Unis (dont on découvrit plus tard qu’il n’était pas le fait d’une entité terroriste organisée, mais d’un scientifique américain isolé) à l’aide d’enveloppes contaminées par des spores de la maladie du charbon fit cinq victimes et provoqua une psychose importante au sein des opinions publiques internationales.

Destruction massive improbable, retentissement massif certain

Les récentes révélations par l’OIAC au sujet des capacités chimiques de Daech fournissent donc une occasion de faire le point sur la faisabilité et les conséquences éventuelles d’un attentat chimique sur notre sol. Dans la perspective d’une utilisation terroriste de substances chimiques, on peut distinguer trois classes d’agents : en premier lieu, les agents toxiques (cyanure, chlore) ; deuxièmement, les agents chimiques militaires de première génération (gaz moutarde, phosgène, acide cyanhydrique)  ; troisièmement, les agents chimiques militaires de deuxième génération (neurotoxiques organophosphorés du type sarin, tabun, VX, auxquels il convient d’ajouter certaines toxines). Ces trois classes doivent elles-mêmes être subdivisées en deux catégories distinctes : les agents toxiques et les armes toxiques, c’est-à‑dire des agents toxiques ayant été militarisés (couplés à un système de dissémination efficace). Cet exercice typologique amène à la conclusion suivante : seul un agent chimique de seconde génération militarisé serait susceptible de provoquer des destructions de masse.

Pour ce qui concerne les agents toxiques et les agents chimiques militaires de première génération, il n’y a pas d’obstacles techniques majeurs à leur obtention (achat dans le commerce, vol de stocks existants ou synthèse endogène). Pour les agents chimiques militaires de seconde génération, le problème est plus ardu, mais sûrement pas insurmontable. Toutefois, les protocoles (et il en existe plusieurs) pouvant mener à la synthèse de 100 grammes de sarin peuvent être considérés comme très complexes en raison notamment de la nécessaire et délicate manipulation d’acide fluorhydrique. Rien ne laisse penser aujourd’hui que Daech puisse maîtriser la synthèse de tels agents chimiques militaires de seconde génération.

L’attentat de 1995 à Tokyo nous rappelle cependant combien il faut se montrer prudent lorsque l’on tente d’évaluer les effets éventuels et les pertes susceptibles d’être causées par une attaque chimique en se basant sur la dose létale individuelle. Exprimé plus simplement, il ne suffit pas de disposer d’un agent chimique extrêmement toxique, encore faut-il être capable d’élaborer un vecteur de dissémination efficace. Il s’agit de la phase la plus délicate à maîtriser et le souci de vulgarisation qui anime cet article ne doit pas faire oublier l’extrême complexité des techniques de dispersion des toxiques de guerre. De fait, si un kilogramme de neurotoxique suffirait, en théorie, à tuer un million d’hommes, il n’est pas possible sur le théâtre des opérations de répartir ce kilogramme en fractions d’un milligramme administrées à chaque individu. Même lorsque les conditions techniques et météorologiques sont favorables, la majeure partie de l’agent chimique se perd dans l’atmosphère environnante. Pour avoir une certaine probabilité de causer des milliers de morts, même une opération militaire faisant appel à des gaz neurotoxiques exigerait la dispersion de centaines de milliers de kilogrammes de ces substances, ce qui paraît complètement irréalisable dans le cadre d’une opération terroriste.

Notons toutefois, et particulièrement dans le cadre d’une action « rustique », qu’il n’est pas nécessaire de militariser complètement un agent. Comme on a pu le constater lors de l’attentat du métro de Tokyo, le simple fait de disposer d’un agent toxique suffisamment puissant et de le répandre grossièrement à l’aide d’un vecteur de dissémination pour le moins artisanal, un sac en plastique, suffit à atteindre le but fixé et à causer des victimes. Si le fait de pouvoir se dispenser de cette phase est un avantage certain dans le cadre d’actions terroristes à l’aide d’armes chimiques, elle interdit en revanche la destruction de masse. Pour les autres substances, c’est-à‑dire les agents toxiques et les agents militaires de première génération, il est illusoire de vouloir dénier aux entités terroristes la possibilité d’en acquérir tant leur mode de synthèse est aisé. À cet égard, cette catégorie d’agents peut être comparée aux explosifs conventionnels dont aucune législation nationale ou internationale n’a pu empêcher la prolifération.

Risque élevé, létalité limitée, impact psychologique potentiellement énorme

Pour conclure, on peut affirmer qu’il existe sans aucun doute des armes beaucoup plus destructrices qu’un agent ou une arme chimique dans le cadre d’une action terroriste, y compris des moyens conventionnels, et l’attentat du Bataclan en fournit une preuve sanglante. En revanche, et compte tenu de la relative facilité technique avec laquelle certaines actions de ce type peuvent être menées à bien, il s’agit incontestablement d’une arme de choix pour certaines catégories de mouvements terroristes. Si, comme le proclame le célèbre aphorisme de Brian Jenkins « le terrorisme, c’est du théâtre », alors l’arme chimique est une scène de choix pour une entité terroriste telle que Daech, dont on peut penser qu’elle maîtrise la synthèse du gaz moutarde. Noyé dans un océan d’informations, le fait terroriste ne peut exister socialement qu’en dépassant un certain seuil de violence, et la stratégie de Daech s’inscrit complètement dans cette approche. À ce titre, l’arme chimique serait l’arme de l’impact massif plus que l’arme de la destruction massive.

Pour toutes ces raisons, la probabilité d’une action chimique terroriste sur le sol européen est relativement élevée, mais un tel événement ne produirait sans doute pas des milliers de victimes. Le scénario le plus probable pourrait donc prendre la forme d’un attentat à l’aide de gaz moutarde par aérosolisation ou dispositif explosif rudimentaire dans une zone confinée de type centre commercial ou station de métro. Cela provoquerait un nombre relativement peu élevé de victimes, mais bénéficierait d’un retentissement médiatique et psychologique énorme sur les opinions publiques française et mondiale, raison principale sans aucun doute de l’intérêt de Daech pour ces substances.

Article paru dans DSI hors-série n°47, avril-mai 2016.

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