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« Libérer sans tarder toutes les marges de manœuvre »

Le BPC Tonnerre au cours d’un exercice amphibie multinational. La coopération est un atout précieux. (© OTAN)

Entretien avec le général François Lecointre, Chef d’état-­major des Armées, publié dans DSI hors-série n°61, août-septembre 2018. 

La récente Loi de Programmation Militaire (LPM) devrait permettre d’accélérer le processus de modernisation des forces, mais suscite aussi des inquiétudes quant à sa réalisation pleine et entière au-delà de 2023. Êtes-vous optimiste ou plutôt prudent ?

François Lecointre : Je rappelle tout d’abord que la LPM répond à une double ambition : premièrement, redonner aux armées les moyens de remplir durablement leurs missions ; deuxièmement, les préparer aux défis de demain et avancer dans une véritable modernisation de l’outil militaire. Il s’agit de préserver et de consolider un modèle d’armée complet et équilibré, qui apparaît comme une singularité et une force au regard des autres armées européennes. Il faut mesurer à quel point cette LPM est une première étape décisive pour l’atteinte de l’ambition 2030, énoncée dans la Revue stratégique. Je salue tous ceux qui ont œuvré à ces travaux de revue stratégique et de LPM, permettant des décisions fortes, sans attendre le délai habituel d’un an et demi à deux ans pour lancer une nouvelle LPM. Il s’agissait d’aller vite pour que la LPM soit votée dès 2018 et appliquée dès 2019.

Nous pouvons nous réjouir collectivement de l’impulsion qui a été donnée au sommet de l’État, impulsion traduite par la Revue stratégique d’abord, par la LPM ensuite. La ministre des Armées, ses grands subordonnés, les chefs d’état-­major de chaque armée, nos états-­majors respectifs, nous nous sommes tous mis en ordre de bataille, avec méthode, pour élaborer un projet que je considère équilibré. J’observe aussi tout le soin et l’attention particuliers prêtés par les commissions de Défense du Sénat et de l’Assemblée nationale, tout leur travail soutenu qui a abouti au vote.

Une telle démarche nous engage, tous, pour que les ressources identifiées soient affectées et qu’elles soient dûment utilisées. Un certain nombre de mécanismes sont en place, dont une clause de revoyure en 2021. Je sais que la ministre, les parlementaires, les militaires auront un regard très attentif sur l’exécution de la LPM et j’en ferai de même. Mais il faut aussi faire comprendre que les moyens ne seront pas mis en place en quelques mois, il y a donc un effort de pédagogie de notre part à produire envers les armées. Je m’engage dans cet effort.

La récente Revue stratégique comme la LPM montrent une attention portée à nombre de secteurs et constituent toutes deux des efforts assez remarquables. Vous semble-t‑il que des aspects ont été insuffisamment traités ou que des angles morts, capacitaires ou organiques, sont susceptibles d’apparaître ?

Le constat posé par la Revue stratégique est celui du retour de la guerre comme horizon possible des confrontations géopolitiques. Ce constat nous a amenés à définir les aptitudes essentielles que les armées françaises doivent détenir, acquérir ou développer. La LPM traduit ces conclusions en termes de capacités, de ressources et de programmes d’armement, notamment.

Le choix essentiel tient en la préservation de notre autonomie stratégique grâce à un modèle d’armées complet et équilibré, c’est-à‑dire couvrant le plus vaste spectre pour répondre à des menaces toujours plus larges, dans tous les domaines. Vous retrouvez ces deux notions, complétude et équilibre, dans les cinq fonctions stratégiques. Nos travaux et l’analyse nous ont conduits à un rééquilibrage logique au profit des deux fonctions « prévention » et « connaissance et anticipation », le précédent Livre blanc ayant fait porter l’effort sur le triptyque dissuasion-­protection-­intervention.

L’autonomie n’est pas l’isolement, et nous ne pouvons pas tout couvrir absolument, tout le temps. La préservation de notre autonomie stratégique n’exclut pas la possibilité, voire la nécessité, de nouer des coopérations, opérationnelles et capacitaires, et de participer à la mise en place d’une autonomie stratégique européenne. Autonomie nationale et autonomie européenne sont, en fait, désormais liées. Nous savons en effet que c’est en étant attractifs et en confortant notre propre autonomie que nous parviendrons à agir efficacement dans le cadre de coopérations par une capacité renouvelée à entraîner et à fédérer en vue de l’émergence d’une autonomie stratégique européenne. J’observe avec plaisir la variété et la complémentarité des avancées les plus récentes, telles que la Coopération structurelle renforcée, l’Initiative européenne d’intervention, la feuille de route franco-­allemande.

Les forces sont engagées dans une multitude d’opérations, tout en cherchant à maintenir et à développer leurs savoir-­faire et en faisant face à de vrais défis en matière de recrutement. Le « système militaire » est donc sous une pression pour laquelle il a été conçu. Mais a‑t‑il encore de la puissance en réserve ? Autrement dit, les armées ne risquent-­elles pas la surchauffe ?

Il est en effet difficile de soutenir un niveau élevé d’engagement en opérations extérieures tout en consolidant et modernisant nos armées. Le « système militaire » n’est pas conçu pour être employé en permanence au maximum de ses capacités. Nous devons retrouver de la marge de manœuvre, cette réserve que vous évoquez, afin d’être prêts si l’imprévisible se produit. L’enjeu tient ici à reconstituer une réserve pour permettre au président de la République de disposer, s’il le souhaite, de capacités d’intervention face aux surprises qui se produiront. J’ai mentionné ainsi, dès l’été dernier, que nous devions nous rendre capables d’ajuster nos engagements opérationnels, c’est-à‑dire de calibrer au plus juste les moyens à mettre en œuvre tout en veillant à rester efficaces et à produire les effets arrêtés par le politique.

Je veille avec les chefs d’état-­major d’armée à précisément mesurer l’état de dispersion de nos forces, la pression qu’elles subissent et l’usure, tant matérielle qu’humaine, qui en découle. L’illustration de ces ajustements se trouve dans l’opération « Chammal » au Levant, où nous avons retaillé la cote pour un dispositif qui compte désormais dix avions Rafale et trois canons CAESAR. Cette logique se poursuivra à mesure que la mission évoluera, sans doute vers davantage de formation au profit des forces locales. En complément de ce principe d’ajustement et de régulation, la recherche de positionnements plus différenciés, plus agiles, doit également être promue pour ne pas nous cantonner à un seul type d’opération militaire.

Il ne s’agit cependant pas de raisonner seulement sur le niveau d’engagement. L’objectif est double : d’un côté, soutenir les engagements et, de l’autre, préserver la préparation opérationnelle. Il est primordial de corriger certaines fragilités consécutives à l’usure de nos capacités ou aux différents renoncements des exercices antérieurs. Nous nous sommes retrouvés dans une situation de grand écart, devant mettre en place une préparation de nos troupes toujours plus pointue du fait de l’accroissement de la technicité des matériels et de la complexité des conditions d’engagement et ne pouvant atteindre ces exigences de qualification et d’entretien des savoir-­faire sur toute la largeur du spectre.

Il faut donc souligner les efforts identifiés dans la LPM pour remonter le taux d’activité des forces et redresser la disponibilité des matériels, les deux étant liés. La LPM consacre un effort important, à hauteur de 17 % au soutien de la préparation et de l’activité opérationnelle entre 2019 et 2023. L’entretien programmé des matériels représentera 12 % de la ressource de la mission « défense », soit 34,6 milliards d’euros sur la période 2019-2025, soit un milliard d’euros de plus en moyenne par an par rapport aux budgets 2014‑2018.

Nous ne sommes certes qu’à l’aube de l’Intelligence Artificielle (IA) et de ses applications dans le domaine militaire. Mais comment l’appréhendez-vous ?

Il faut distinguer, sans doute, les apports de l’IA dans le champ d’organisation de ceux dans le champ des opérations. Le premier sujet est celui de la transformation digitale des armées, qui doivent intégrer les atouts du numérique pour améliorer leurs procédés et leurs techniques. Le deuxième se rapporte à l’évolution des opérations.

Dans les armées, la digitalisation est très inégalement partagée. Si les programmes d’équipement majeurs bénéficient des technologies numériques les plus avancées, le soutien et le quotidien du soldat sont insuffisamment digitalisés. La généralisation d’objets connectés et le recours à l’IA doivent permettre de fluidifier les relations de commandement, de simplifier l’administration, de rendre plus efficaces les services, ainsi que de faire émerger des solutions innovantes dans les systèmes de combat et de commandement sur la base de technologies, voire d’usages, civils préexistants. Je serai attentif à ce que ces évolutions restent compatibles avec les principes qui fondent l’efficacité des armées, notamment celui de la subsidiarité.

Dans le champ des opérations, l’irruption de l’IA pose nécessairement la question du sens de l’action. Être capable de faire la guerre signifie d’abord accepter le risque de perdre la vie. La citoyenneté prend son épaisseur à partir du moment où des citoyens sont prêts à mourir pour défendre leur pays. Le courage appris et transmis est un mobile créateur de confiance et de vitalité collective. Or, nous serions, selon certains, entrés dans une ère où la force d’une société paraît dépendre davantage de sa force cérébrale que de sa force morale collective. D’ores et déjà, les compétences techniques attendues du combattant sont sans commune mesure avec ce qu’elles étaient il y a deux décennies seulement. À défaut d’être augmenté, le soldat pourrait rapidement se trouver marginalisé faute de pouvoir être concurrentiel, la force du courage s’effaçant derrière la puissance de calcul. J’ai le sentiment que les conséquences de cette évolution sont plutôt relatives à la cohésion des sociétés et à leur capacité de résilience qu’à la suprématie de la machine sur l’homme.

Pour ce qui concerne les opérations, les vrais enjeux de l’IA sont principalement liés à la robotique, aux capteurs « intelligents », à la simulation pour l’appui aux opérations, et pas, au moins pour le moment, aux systèmes d’armes. La robotique apporte des solutions notamment dans le domaine du soutien (portage, ouverture d’itinéraire, surveillance…). L’IA permet également de modéliser le comportement d’entités adverses sur le terrain. Il est ainsi possible de réaliser des simulations des entités adverses, d’anticiper le déroulement d’une opération et de détecter les écarts par rapport aux prévisions grâce aux données issues des capteurs installés sur différents vecteurs (terrestres, avions, drones, navires, satellites).

L’IA permet également de répondre à l’impératif d’autonomie et de subsidiarité des unités sur le terrain grâce à des capteurs capables de traiter et d’analyser par eux-­mêmes l’information, évitant du même coup tout phénomène de saturation. Elle n’est donc pas à envisager comme une « superpuissance en devenir », mais comme une réserve d’opportunités qu’il s’agit de saisir dans un cadre bien défini dont l’homme ne peut être absent.

Nous faisons face à une pluralité de risques et de menaces. Laquelle est celle méritant, selon vous, l’attention la plus soutenue ?

Le système international se caractérise par l’instabilité et l’incertitude, contexte dans lequel il est particulièrement délicat et sans doute dangereux de se focaliser sur une menace plus qu’une autre. Bien sûr, l’irruption brutale du terrorisme sur le territoire national et son cortège de crimes ont frappé les opinions et appelé une réponse de l’État, qui dépasse le seul cadre militaire. Mais la dégradation sensible du contexte sécuritaire et géopolitique mondial, avec la volonté d’un certain nombre d’acteurs de s’affranchir de l’ordre multilatéral international, appelle tout autant l’attention. Parallèlement, nous observons une forme de diversification des modes d’expression de la violence mis au service de stratégies totales. Ces phénomènes sont facilités par l’accessibilité des technologies modernes à fort pouvoir nivelant qui profite à de très nombreux acteurs.

L’enjeu de la conflictualité à laquelle nous sommes confrontés est bien celui de l’hybridité généralisée chez nos adversaires et compétiteurs, étatiques ou non. Concrètement, ils recherchent la saisie permanente d’opportunités, avec ce que cela comporte d’incertitudes et de déstabilisations : actions par « proxy » interposé, offensives restant en deçà du seuil de déclenchement d’hostilité, actions de type terroristes, infiltrations « cyber », provocations ou gesticulations. D’où une exigence pour nous d’agilité, sur l’ensemble du spectre de ces risques et dans tous les domaines, sans succomber à l’illusion que la maîtrise de l’immatériel constituerait la réponse ultime.

Face à cette pluralité de risques et de menaces, la France doit conserver sa capacité d’agir et de décider seule pour défendre ses intérêts, et donc son autonomie d’appréciation. C’est pourquoi il faut saluer l’effort placé dans la LPM sur la fonction stratégique de la connaissance et l’anticipation, qui se traduit d’abord par la mise en place d’une posture permanente de renseignement stratégique et par un renfort de moyens. Sur la période 2019-2023, la ressource annuelle moyenne consacrée au renseignement et à la cyberdéfense augmente de 53 % par rapport à la précédente LPM.

Sur le plan des effectifs, le domaine du renseignement va bénéficier d’une augmentation de 1 500 postes pour répondre aux besoins de défense de notre pays et aux nouveaux défis liés à la mutualisation des capacités et à l’arrivée de nouveaux matériels. Ceux-ci seront répartis entre les besoins propres des armées et ceux de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE) avec laquelle une coordination importante est consolidée. Sur le plan des équipements, trois systèmes supplémentaires de drones de Moyenne Altitude Longue Endurance (MALE) seront livrés d’ici à 2025, avec une cible de huit systèmes pour 2030. Huit, c’est également la cible pour 2030 d’Avions Légers de Surveillance et de Reconnaissance (ALSR).

Vous êtes en poste depuis maintenant un an. Quelles sont vos priorités pour l’année qui vient ?

Mes objectifs pour l’année qui vient s’inscrivent dans une dynamique de plus long terme avec un horizon 2030 qui doit nous permettre de disposer d’armées conformées aux défis d’avenir.

J’ambitionne de libérer sans tarder toutes les marges de manœuvre indispensables à la régénération de nos armées. Les marges dont je parle ne sont pas uniquement financières. Je pense notamment à l’activité, par une meilleure modulation de nos efforts tant en opérations qu’à l’entraînement. Je pense également à la simplification des procédures administratives dans tous les domaines. Je pense, encore, à la promotion d’interactions nouvelles avec le monde civil, notamment dans les domaines de l’enseignement et de la recherche, mais aussi avec la mise en place de parcours RH innovants. Cette dynamique nouvelle nécessite que soient réaffirmés les principes d’organisation et de fonctionnement qui fondent l’efficacité des armées. Certains ajustements seront nécessaires pour conformer l’organisation à la mission des forces et réaffirmer l’autorité et la responsabilité des chefs militaires.

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 9 juillet 2018

Entretien publié dans DSI hors-série n°61, août-septembre 2018

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