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Quelle place pour la technologie dans les forces ?

L’USS Zumwalt, tête de sa classe de destroyers et concentré des représentations américaines de la technologie. (© US Navy)

Entretien avec Sophie Lefeez, docteure en sociologie des techniques, chercheuse indépendante spécialisée en politique d’équipement militaire, chercheuse associée à l’IRIS, membre associée de l’Institut des études sur la guerre et la paix et du CETCOPRA (Paris-I Panthéon-Sorbonne). Article paru dans dans DSI n°134, “Aviation de combat : que veut le Qatar ?”, mars-avril 2018.

Les technologies militaires innervent nombre de débats actuellement – drones, robotique de combat, formatage de la prochaine loi de programmation militaire –, mais on a le sentiment que leur sociologie est finalement peu étudiée en France, à l’exception peut-être de la question du poids et du rôle de la base industrielle et technologique de défense (BITD). Partagez-vous ce constat ?

Hélas ! oui, je ne peux que le partager. Cela fait plusieurs années que je suis les appels d’offres du ministère de la Défense portant sur les études en sciences humaines et sociales (appelées EPS : Études Prospectives et Stratégiques) et je fais le même constat. En pratique, la très grande majorité des études auxquelles je participe portent sur les politiques industrielles et de soutien à l’innovation, le budget de défense et d’équipement de tel ou tel pays. Celles portant sur un matériel vont généralement concerner l’état de l’art technique, la doctrine, les usages recensés dans les documents écrits, et vous trouverez parfois un volet éthique-médiatique-juridique. Il faut avoir en tête que les chercheurs doivent répondre à un cahier des charges qui détermine la façon dont le sujet doit être traité, mais que les réflexions sur le rapport entre l’humain et l’objet technique (voire la technique), les études sur l’usage, l’appropriation, la diffusion d’un matériel en service, etc., figurent rarement dans les attendus.

En guise d’hypothèse explicative, je peux partager avec vous un autre constat : la sociologie des techniques est méconnue de la très grande majorité des industriels et des instances étatiques. À l’ignorance de l’existence de cette discipline, j’ajouterais celle de ses méthodes de recherche, de son périmètre, associée à une grande difficulté à tirer parti des résultats obtenus. Je suis convaincue que cette discipline aurait beaucoup à apporter aujourd’hui, que ce soit sur des sujets « à la mode » comme la relation homme-machine, l’Internet des objets, l’intelligence artificielle ou la quête du temps réel, ou sur des thèmes plus « classiques » comme, pour employer un terme militaire, les RETEX de matériels en service et l’aide à la spécification de leurs remplaçants. Cela me fait fortement regretter le faible appel aux études en STS (Science, Technique et Société).

L’inflation du coût des équipements devient problématique au regard de budgets de défense qui, en France comme en Europe, n’évoluent qu’assez marginalement. De nombreux facteurs l’expliquent, mais la sophistication joue un rôle important. Sommes-nous condamnés au « toujours plus performant » ? L’innovation dont il est tant question pour l’instant ne se trouve-t‑elle pas parfois dans le fait de « reculer » dans la progression technologique ?

Vous avez raison de rappeler dans votre question que l’inflation des coûts d’achat, mais aussi d’usage, des matériels militaires s’explique en (grande) partie par la recherche de toujours plus de performance (plus rapide, plus loin, plus perforant, etc.) et toujours plus de sophistication, que l’on peut définir comme l’ajout d’« accessoires » complétant la fonction première de l’objet (ajout de confort, sécurité,…). Pour le moment, je ne vois pas de signe en France indiquant un changement de cap. La dernière Revue stratégique s’inscrit dans la continuité des précédentes en ce qui concerne la quête de supériorité technologique.

Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer cela : on attend de la technique qu’elle procure résistance, supériorité informationnelle, rapidité d’action, protection (de la vie des siens et des civils), et qu’elle couvre un large spectre de configurations. Ces raisons étant, en outre, ancrées dans des croyances ou des représentations sociales remontant à un ou plusieurs siècles en arrière (du type savoir égale pouvoir, qui peut le plus peut le moins, distanciation du rapport à la mort, compression du temps et de l’espace avec la modernité, etc.), on peut s’attendre à ce qu’elles ne disparaissent que progressivement.

Personnellement, je redoute que la logique dans laquelle nous sommes nous conduise droit dans une impasse financière (incapacité du budget à suivre les besoins), puis capacitaire (incapacité à réaliser la mission par manque d’équipements), avec potentiellement comme conséquence des morts à déplorer.

Vous offrez une piste de solution dans votre deuxième question. Je ne la formulerais pas ainsi puisque, en tant que sociologue des techniques, je ne crois pas à l’évolutionnisme technologique, c’est-à‑dire à l’existence d’un tracé unilinéaire et unidirectionnel de l’évolution des techniques. Dans une représentation alternative, dont je présente une illustration dans mon livre, il n’y a ni « devant » ni « derrière », car il n’y a pas une bonne façon de concevoir tel ou tel artefact. La forme que prend l’objet considéré dépend non seulement de facteurs physiques, mais aussi de facteurs sociaux. De nombreuses études d’historiens et de sociologues des techniques le montrent (Wiebe E. Bijke sur le vélo (1), Madeleine Akrich, Michel Callon et Bruno Latour (2) sur l’ampoule électrique, Donald McKenzie sur le guidage inertiel (3), Langdon Winner sur un pont de New York (4), etc.). Il y a aussi des oublis et des redécouvertes dans l’histoire, les redécouvertes prenant des formes différentes de la forme précédente (pensons à l’eau courante, que connaissaient les Romains et qui s’est perdue au Moyen Âge). Donc, pour en revenir à votre question, innover au sens de faire autrement, oui, cela me semble indispensable pour éviter les impasses dont je parlais tout à l’heure, mais cela ne doit pas signifier – cela n’aurait en réalité aucun sens ! – retour en arrière.

Innover autrement peut consister à pratiquer l’innovation horizontale, c’est-à‑dire combiner de manière novatrice des « briques » existantes, à l’instar de l’invention du chariot de grande surface (il s’agit au fond d’un grand panier sur roulettes, par la suite optimisé pour son nouveau cadre d’emploi). On en trouve heureusement déjà des exemples dans le domaine militaire : l’AH‑6i, par exemple, est un hélicoptère d’attaque léger dérivé de l’OH‑6 Cayuse qui intègre des technologies éprouvées et des systèmes dérivés de l’avionique de l’AH-64.

Mais je souhaiterais avant tout inviter à une réflexion sur la raison pour laquelle nous voulons ce que nous voulons. Revenir à la base et se demander : n’y a‑t‑il pas d’autres moyens que notre quête de performance technique pour y arriver ? Je crois aussi profondément au besoin de se poser la question de ce qui fonde la puissance d’un État. Parce que la puissance militaire est un outil parmi d’autres pour affirmer cette puissance, de même que la technique n’est qu’un levier parmi d’autres de la puissance militaire – aux côtés de la formation, de la doctrine, du moral, etc.

En stratégie des moyens, les choix sont essentiels : ils ne sont pas que de la technique, mais aussi la recherche d’obtention d’une liberté de manœuvre politico-stratégique. Dispose-t‑on, aujourd’hui, d’une aptitude à réaliser correctement ces choix ? Autrement dit, l’arbitrage entre les différentes contraintes (politiques, industrielles, militaires) est-il réalisé au profit de la gouvernance des technologies ?

J’ai parlé plus haut des facteurs sociaux (rapport à la mort, croyances dans l’évolutionnisme technique et le « qui peut le plus peut le moins », etc.) qui alimentent la quête de performance. On peut en effet prendre un point de vue plus micro, comme vous le suggérez. Je dirais alors que le politique fait aujourd’hui de la protection de la vie des militaires une priorité, conformément à la biopolitique mise en évidence par Michel Foucault. Cela met l’État dans une situation paradoxale, comme l’avait déjà relevé le philosophe Jean-Jacques Delfour (5), puisqu’il est à la fois celui qui donne l’ordre aux militaires de risquer leur vie et celui qui se donne pour rôle de préserver la vie de l’ensemble de ses citoyens. Le pouvoir étatique a également adopté, à la suite des entreprises, une posture de maîtrise et de contrôle, et cela se traduit par exemple dans l’ambition d’établir au plus tôt le coût global des matériels commandés. On exige ainsi des industriels qu’ils indiquent avant l’entrée en service le coût d’usage de leurs produits, alors que l’on sait que ce dernier dépend des conditions d’emploi, qui sont impossibles à connaître, surtout avec 40 ans d’avance (environ la durée de vie d’un matériel) !

De leur côté, les industriels, avec la bénédiction des politiques, voient dans la performance technique un avantage compétitif sur le marché mondial, d’après l’argumentaire économique suivant : l’avantage concurrentiel réside soit dans le coût, soit dans la qualité ; or la France ne peut jouer sur le coût, donc il reste la qualité, entendue au sens restrictif (et c’est là que se situe à mon avis le problème) de performance ou de sophistication des produits. De plus, ajouter des fonctions sert de « facteur de nettoyage » pour « éloigner la concurrence », comme me l’a un jour confié un industriel.

Quant aux militaires en état-major, ils subissent plusieurs pressions : il y a d’abord l’exigence (politique) de disposer d’un équipement « large spectre », c’est-à‑dire apte à couvrir tous les cas de figure imaginables ; la crainte de procès en cas de décès en opération (crainte qu’éprouve aussi le personnel de la DGA, et qui influence les choix de spécifications) ; et la nécessité d’être interopérable (et qui se traduit, à certains égards, par le fait de copier les choix américains). La forme que prennent les matériels est influencée par l’ensemble de ces facteurs sociaux, et nous pourrions peut-être en lister d’autres. Par conséquent, on peut en effet affirmer qu’ils ne sont pas conçus uniquement pour assurer une liberté d’action opérationnelle, mais aussi pour satisfaire des attentes d’ordre culturel, social et économique.

La coopération internationale en matière de défense couvre un spectre d’espérances assez large, depuis la réalisation d’économies en confiant à d’autres la R&D et la R&T jusqu’à la compensation d’abandons capacitaires. Jusqu’à quel point ces coopérations technologiques et industrielles sont-elles utiles ? Peuvent-elles être contre-performantes ?

Le discours ambiant tend à présenter la coopération européenne comme la solution à (au moins une partie de) nos problèmes budgétaires et capacitaires. Les États n’ont en effet plus les moyens de tout faire tout seuls, alors ils se disent : pourquoi ne pas mettre en commun nos ressources ? Nous bénéficierons par la même occasion d’économies d’échelle, et pourquoi ne pas se prêter également les équipements les uns aux autres ? Cela semble séduisant sur le papier, mais je me demande si toutes les conséquences ont été bien étudiées. J’ai d’ailleurs publié un article critique à ce sujet dès 2012 dans la Revue Défense Nationale.

Les coopérations industrielles européennes impliquent, par définition, de travailler ensemble par-delà les frontières et les différences culturelles. Or, ces dernières sont habituellement négligées dans les raisonnements économiques (l’homo economicus n’a pas de culture). On ne tient pas compte des différences de langue, de culture de travail (un sujet longuement creusé par Edward T. Hall, par exemple), d’organisation interne, bref, de tout ce qui relève du domaine socioculturel. Donc on s’imagine que la coopération se passera bien, et puis, en réalité, on se rend compte qu’on ne se comprend pas ou mal. C’est pourquoi on aura beau associer les deux meilleures entreprises du monde, on n’aura pas nécessairement, comme le croit la Commission européenne, le meilleur produit du monde.

L’UE croit qu’à force de contraindre les gens à collaborer – puisqu’il faut s’associer pour bénéficier des crédits européens –, ils finiront par apprendre à surmonter ces difficultés. Supposons que ce soit le cas et poursuivons l’analyse. L’idée derrière les initiatives de novembre 2016 de la Commission européenne n’est pas simplement de faire travailler les Européens ensemble : il s’agit de réduire le nombre d’acteurs par une intégration plus poussée des entreprises de défense. Le marché est en effet jugé trop fragmenté par nombre d’économistes de la défense, qui pensent que cela nuit à la compétitivité de la BITD européenne (concurrence intraeuropéenne, coût trop élevé en raison de « déséconomies » d’échelle…).

Nous pouvons être d’accord avec les économistes sur la nécessité d’avoir en Europe des produits moins chers à la vente, car tout le monde n’a pas besoin d’une Ferrari, ni surtout les moyens de l’entretenir ! Au lieu de miser sur la performance et la sophistication, comme nous le décrivions au début de cet entretien, il me semble que nous devrions réfléchir à la façon dont nos intégrateurs-systémiers pourraient fonder leur avantage compétitif qualitatif sur autre chose que ces deux leviers. C’est là où la sociologie des techniques pourrait se révéler une aide précieuse. Nos finances publiques en seraient accessoirement soulagées.

De surcroît, l’intention d’avoir un tissu industriel plus intégré implique une réduction du nombre d’acteurs. C’est d’ailleurs un but affiché de l’UE : supprimer les redondances capacitaires. En clair, certains pays devront abandonner des compétences industrielles. Qui va accepter ? Je ne suis pas familière de toutes les industries de défense européennes, mais, a priori, je ne connais pas de volontaires. Notre dernière Revue stratégique plaide pour penser l’autonomie stratégique à l’échelle européenne et non plus nationale, mais il faudrait pour cela s’accorder sur l’évaluation des menaces, ainsi que sur les intérêts et les ambitions stratégiques. Or, malgré l’ardeur des aspirations des pro-Européens, cela n’est pas le cas et, personnellement, je n’y crois guère à moyen terme. Il ne s’agit pas d’eurosceptisme de ma part, mais de réalisme. Je pense préférable de composer avec la réalité au lieu de forcer les choses à se conformer à nos désirs. L’abandon capacitaire se jouera donc probablement au rapport de force, avec le risque de rendre l’UE encore moins séduisante aux yeux de certains de ses membres.

Parmi ceux-ci se trouvent des pays pour qui les « redondances » n’en sont pas. Ils souhaitent affirmer que la diversité a sa place dans une communauté de nations, sans pour autant nuire à la nécessaire interopérabilité. Leurs entreprises conçoivent leurs propres produits, ont leurs clients européens et extraeuropéens, ne rêvent pas de devenir des supplétives des grands groupes, et, pour les maîtres d’œuvre, estiment satisfaire une demande. Le coût moindre de la vie leur confère un avantage concurrentiel non négligeable. Pourquoi devraient-elles disparaître ?

Aujourd’hui, j’ai le sentiment que les raisonnements économiques et les décisions politiques sont pris du point de vue des grands groupes et postulent que ce point de vue est pertinent pour l’ensemble des acteurs. Mais, quand on écoute les petites et moyennes entreprises des petits et moyens pays, on entend un son de cloche différent et un appel à autre modèle d’intégration. Je ne développerai pas davantage, car cela mériterait un article complet !

Je terminerai en rappelant un autre ensemble d’enjeux liés à une plus grande intégration : comment être sûr que les pays partenaires ne s’opposeront pas à l’exportation du produit réalisé conjointement ? Ces dernières années, l’Allemagne a montré que c’était possible en dépit de l’accord Debré-Schmidt (1972). Comment être sûr que les pays partenaires fourniront rapidement les pièces de rechange pendant toute la durée de vie du produit (une quarantaine d’années), autrement dit n’utiliseront pas ce levier pour exprimer leur opposition à une intervention militaire ? Ce sont des enjeux bien connus liés au partage de souveraineté et d’autonomie. L’industrie de défense est profondément politique, c’est pourquoi je ne crois pas qu’on puisse traiter ce sujet sous un angle purement économique.

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 7 février 2018.

Article paru dans dans DSI n°134, “Aviation de combat : que veut le Qatar ?”, mars-avril 2018.

Notes

(1)  Wiebe E. Bijker, Thomas P. Hughes, Trevor Pinch (dir.), The Social Construction of Technological Systems, The MIT Press, Cambridge, 1987.

(2)  Madeleine Akrich, Michel Callon, Bruno Latour, « À quoi tient le succès des innovations ? Partie II : Le choix des porte-parole », Annales des Mines – Gérer et comprendre, no 12, septembre 1988. Voir aussi Bruno Latour et Pierre Lemonnier (dir.), De la préhistoire aux missiles balistiques. L’intelligence sociale des techniques, La Découverte, Paris, 1994.

(3)  Donald McKenzie, Inventing Accuracy: A Historical Sociology of Nuclear Missile Guidance, The MIT Press, Cambridge, 1990.

(4)  Langdon Winner, « Do Artifacts have politics? », Daedalus, no 109, hiver 1980, p. 121‑136.

(5)  Jean-Jacques Delfour, « Pouvoir de vie et pouvoir de mort. À propos du “jugement de Salomon” », Esprit, mars-avril 2005.

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