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Combattre les organisations irrégulières africaines

Troupes camerounaises peu avant un exercice, en 2013. Quelques mois plus tard, elles allaient se trouver en première ligne face à Boko Haram. (© DoD)

Par Michel Goya, colonel des troupes de marine (r), animateur du blog La voie de l’épée. Article paru dans la revue DSI n°133, « Combat mécanisé : le Patria AMV », janvier-février 2018.

Depuis la fin de la guerre froide, la plupart des États africains subsahariens souffrent de la multiplication de groupes armés divers, seigneurs de la guerre, milices ethniques, armées privées d’exploitants illégaux, pirates, sécessionnistes, bandits, qui ont comme point commun de contester le monopole étatique de l’emploi de la force et de disposer de moyens de le faire.

Les ressources de l’économie grise permettent de constituter de petites armées de quelques centaines à plusieurs milliers de combattants, volontaires, forcés ou mercenaires, avec un rapport coût/efficacité inédit grâce à la combinaison d’armement léger ex-soviétique, facilement disponible à bas coût, de véhicules tout-­terrain militarisés comme les pick-up armés, de parfois de quelques mortiers, blindés ou même petits avions et, enfin, d’un peu de technologie civile de communication. Ces forces sont de motivation et de qualité tactique variables, mais elles sont souvent très mobiles, difficiles à déceler dans des milieux hostiles ou densément peuplés et parfois capables de manœuvres efficaces de raid ou d’embuscade.

Défis et contraintes

La plupart des États africains manquent de moyens et de forces adaptées pour faire face à ces groupes irréguliers. Leurs ressources financières sont faibles. Le total des budgets de défense de l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne est inférieur au seul budget du ministère des Armées en France. La très grande majorité doit se contenter de quelques centaines de millions d’euros pour assurer la sécurité de pays de 20 millions d’habitants en moyenne.

Cette contrainte financière fait que les forces ne peuvent y être organisées et surtout équipées de la même façon que dans les armées à haute densité technologique, mais de faible volume. Pour déployer seulement 4 000 hommes, 35 à 40 aéronefs et 300 véhicules blindés sur cinq États du Sahel, la France dépense annuellement autant que tous les budgets de défense de ces mêmes États. Le rapport coût d’emploi/combattants ennemis tués de cette force « Barkhane » y est de l’ordre d’un million d’euros pour un. Une armée à faible budget ne peut fonctionner de cette manière, par ailleurs visiblement insuffisante pour vaincre.

Les ressources disponibles présentent également l’inconvénient d’être souvent partagées entre deux forces de sécurité également inadaptées au problème. Les forces de police sont insuffisantes face à des armées irrégulières. Les forces armées nationales, en attente de très hypothétiques affrontements avec les États voisins ou assurant simplement des fonctions de représentation, ne sont pas forcément structurées pour les affrontements intérieurs au cœur des milieux complexes. De l’armée sierra-­léonaise face au Revolutionary United Front (RUF) en 1991 jusqu’à l’armée camerounaise face à Boko Haram en 2014, les exemples sont nombreux d’armées conventionnelles africaines surprises et mises en difficulté par des milices armées, souvent peu nombreuses, mais motivées et plus expérimentées au combat. Il faut donc admettre, si on veut être efficace, la nécessité de disposer de Forces Contre-Irrégulières (FCI) hybrides qui combinent la puissance des forces armées et la capacité de renseignement et de présence de la police.

La lutte contre les organisations armées ne relève pas seulement de l’action de force, elle suppose, en particulier face à des organisations politiques, de comprendre et de traiter les causes de la séduction que ces groupes peuvent exercer sur certaines populations, délaissées ou brimées. Elle nécessite d’adosser l’action de coercition à un système judiciaire solide et, d’une manière générale, à la légitimité de l’État et de son administration. L’action de force elle-même doit obéir à des contraintes particulières et d’abord socioculturelles. La FCI doit agir nécessairement au milieu des populations. Elle doit donc absolument y être perçue comme une alliée, une protection et non comme une menace supplémentaire. Cela suppose un recrutement particulier et surtout une formation où le respect de la population ainsi que la connaissance des cultures et dialectes sont considérés, au même titre que les compétences techniques, comme des éléments essentiels de la réussite (1).

Cette nécessité de confiance avec la population est également valable pour l’échelon politique. Une force armée efficace ne doit être perçue comme une menace que par l’ennemi et non par l’État. La discipline et l’honnêteté, ce qui induit des salaires corrects et réellement payés ainsi que des conditions de vie convenables, sont également importantes. Là encore, sans l’adossement à une administration militaire fiable et solide, rien d’efficace n’est vraiment possible dans la durée. Les groupes irréguliers ne sont véritablement forts que parce que les institutions chargées de les combattre sont faibles.

Traquer et détruire

Les groupes prédateurs doivent être combattus de manière impitoyable. Il n’est pas possible de négocier avec les seigneurs de guerre, il faut les capturer ou les tuer. L’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola, qui avait dérivé d’une guérilla anticoloniale d’inspiration marxiste à un pur groupe criminel utilisant la famine comme arme et concentrant ses efforts sur les mines de diamant, a disparu avec la mort de Jonas Savimbi, son leader historique. Il a fallu l’arrestation de Foday Sankoh en 2000 et la fuite de Charles Taylor du pouvoir pour obtenir la paix en Sierra Leone et au Libéria, après dix ans de massacres. Il est probable que l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) ne survivra pas non plus à l’élimination de son leader, Joseph Kony (2).

La FCI doit donc être organisée pour traquer et détruire des bandes armées et plus particulièrement leurs chefs. Son action doit reposer sur la combinaison étroite et permanente du renseignement et de l’intervention. La chaîne du renseignement est souvent un parent pauvre des armées africaines. Elle est pourtant essentielle. Elle peut s’appuyer sur un réseau local de « comités de vigilance », comme ceux mis en place dans le nord du Cameroun, aptes à une défense limitée, mais surtout à informer sur les évolutions de la situation locale, à alerter et à guider les forces d’intervention. Ce réseau doit être relié à un échelon régional qui actionne les capteurs dont il dispose, souvent humains comme des unités d’éclaireurs-­pisteurs (des sections motocyclistes par exemple), et lui-même en contact avec un organe centralisateur qui peut affecter des moyens de surveillance technique à bas coûts, comme des drones civils ou des avions de tourisme reconvertis.

La force d’intervention doit être suffisamment légère et mobile pour aller traquer les bandes irrégulières dans les milieux difficiles, forêts ou agglomérations denses le plus souvent. Elle doit être également suffisamment puissante pour les vaincre à coup sûr. L’unité de base est le bataillon de secteur, de taille et de composition variables en fonction de la dimension et du type de l’espace à couvrir. Il est constitué d’unités élémentaires capables d’opérations très mobiles, à pied ou avec des véhicules légers 4 × 4 armés, avec des paires de véhicules blindés légers, réparties à partir de bases de compagnies ou de demi-­compagnies suffisamment fortes pour résister le temps de l’arrivée des renforts.

Dans des zones à contrôler souvent très vastes avec de grandes élongations et une faible infrastructure routière, une force aérienne est indispensable. Il est possible de se doter d’une telle force pour des coûts limités. Pour le prix des 12 chasseurs Sukhoi Su‑30K d’une probabilité d’emploi très faible acquis par l’Angola, soit au moins 500 millions d’euros, il est possible de constituer une flotte polyvalente d’une cinquantaine d’avions turbopropulseurs ou d’hélicoptères à la fois performants et relativement peu coûteux. Une telle flotte est par ailleurs beaucoup plus facile à maintenir en condition que des appareils sophistiqués (3).

Il doit être possible ainsi de déployer sur n’importe quel point du théâtre, en quelques heures, soit directement, soit par le biais de bases avancées, et en coordination avec les forces locales, un détachement d’intervention aéroporté/aéromobile de la taille minimum d’une demi-compagnie et deux appareils d’attaque. Les mêmes principes s’appliquent aux forces maritimes et fluviales, qui doivent être capables de surveiller les ports et les lieux de pêche avec des patrouilleurs très mobiles équipés d’armes légères et quelques navires plus endurants pour lutter contre la contrebande et assurer la protection des actifs offshore et de la zone économique.

Une armée contre-irrégulière

Les six groupes spéciaux d’intervention (GSI) mauritaniens formés à partir de 2008 avec l’aide de la France pour traquer les groupes djihadistes sont un bon exemple de ce type d’unité. De 2008 à 2012 et grâce à la « possibilité de poursuivre » dans les États voisins, ces petits bataillons très mobiles, sur pick-up armés, appuyés par une aviation légère et variée d’une trentaine d’aéronefs, dont des appareils d’attaque Emb‑312 Tucano, sont parvenus à démanteler plusieurs groupes de trafiquants et à détruire les bases et les forces d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) dans le nord du pays (4).

Une autre FCI performante est constituée par les bataillons d’intervention rapide (BIR) camerounais. Formé en 1999 pour lutter contre le grand banditisme et assurer la surveillance des frontières, le premier bataillon a vu ses effectifs et ses moyens s’accroître jusqu’à devenir une force de 7 000 hommes. Les cinq BIR disposent en propre d’une unité aérienne de renseignement dotée d’un avion Cessna 208 Caravan et de deux drones (Orbiter et Scan Eagle), d’un groupement d’intervention rapide aéromobile (GIRAM) avec un Mi‑17, deux Bell‑412EP et surtout deux hélicoptères d’attaque Mi‑24 Hind, et même d’une force navale (BIR Delta) qui dispose d’un navire-­base et de patrouilleurs armés. En conjonction avec l’armée camerounaise, les BIR ont lutté avec succès à la fois contre les coupeurs de routes et les bandes de la Séléka ou de Boko Haram qui avaient pénétré sur le territoire camerounais (5). Il n’est pas forcément besoin que cette FCI soit nombreuse : 10 000 hommes paraissent constituer un volume suffisant pour vaincre n’importe quel groupe armé irrégulier en Afrique. Il est en revanche absolument indispensable qu’elle soit d’un grand professionnalisme, avec des combattants bien sélectionnés, formés et peut-être surtout encadrés, avec un soin tout particulier sur l’échelon sous-­officier. Soutenus logistiquement et administrés, ces hommes peuvent constituer alors, avec des équipements efficients, des forces aéroterrestres ou aéromaritimes redoutables. Ajoutons que la France, qui a expérimenté dans le passé de très efficaces FCI à faible coût, au Tchad par exemple de 1969 à 1972, a un rôle particulier à jouer dans l’équipement de ces forces nouvelles, à condition d’intéresser l’industrie de défense à ce créneau, et surtout dans leur formation, leur encadrement, voire leur financement.

L’adaptation des forces à la menace irrégulière est une nécessité. Elle est en cours dans plusieurs pays africains, mais elle rencontre de nombreuses difficultés, car elle s’oppose à une vision classique de l’emploi « en attente » de forces armées dont l’État et la population se méfient pour des raisons différentes. Cette transformation est donc une véritable révolution qui suppose un choix stratégique clair en direction de la sécurité intérieure et l’optimisation de la structure des forces pour cette mission.

Article paru dans la revue DSI n°133, « Combat mécanisé : le Patria AMV », janvier-février 2018.

Notes

(1) Helmoed Heitman, « Optimiser les structures des forces de sécurité africaine », Bulletin de la sécurité africaine, no 13, mai 2011.

(2) William Reno, Warfare in Independent Africa, Cambridge University Press, Cambridge, 2011 et Jeffrey Gettleman, « Africa’s Forever Wars », Foreign Policy, 11 février 2010.

(3) Jean-Louis Promé, « Quel type d’avion pour la lutte anti-guérilla », Défense & sécurité internationale, no 34, février 2008 et Joseph Henrotin, « Contre-insurrection aérienne : vers un tournant », ibid.

(4) Philippe Susnjara, « Révolution dans les affaires militaires africaines », Revue Défense Nationale, no 792, été 2016.

(5) Sur ces unités africaines novatrices, voir aussi Laurent Touchard, Forces armées africaines 2016-2017 : Organisation, équipements, état des lieux et capacités, Éditions LT, Paris, 2017.

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