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La base aérienne comme facteur de puissance

Un Mirage 2000C sous un abri de la base de Djibouti. Le positionnement d’une base est révélateur de la stratégie poursuivie par un État. (© US Marine Corps)

Entretien avec le capitaine Mickaël Aubout du Centre d’études stratégiques aérospatiales, docteur en géographie et auteur de Les bases de la puissance aérienne (1909-2012)*. Entretien paru dans DSI n°122, mars-avril 2016

« La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre », disait Yves Lacoste. Si l’on n’a pas de mal à imaginer que la géographie – distance, topographie – est naturellement prise en compte par les pilotes et les navigants, l’est-elle également par les planificateurs de l’armée de l’Air ?

Si le personnel navigant se doit de prendre en compte les caractéristiques géographiques du terrain survolé, notamment au regard de la climatologie ou de la topographie, il en va de même des militaires chargés de la planification des opérations aériennes. En outre, les données de la géographie physique ne sont pas les seuls éléments à considérer. En effet, la géographie n’est pas seulement l’étude des montagnes, des cours d’eau ou des déserts. C’est également, voire surtout, dans le cadre des opérations militaires, la prise en compte de la géographie humaine et l’analyse de la répartition spatiale des populations, la connaissance de leurs lieux de culte, des sites de production d’énergie ou encore des zones d’échanges économiques.

D’ailleurs, si l’on se remémore le fameux modèle en cinq cercles du colonel John Warden, tiré de son analyse systémique de l’ennemi dans le cadre de la planification des opérations aériennes, les notions de population et d’infrastructure constituent deux de ces cinq cercles. Lorsque des frappes aériennes sont planifiées, la proximité des cibles par rapport aux habitations ou aux lieux de culte joue un rôle déterminant dans la définition des objectifs.

A-t-on donné au positionnement des bases aériennes la même importance qu’à celui des ports pour la Marine ?

À l’image des bases navales de la Marine, la répartition des bases aériennes constitue, depuis la création de l’aéronautique militaire, une question d’ordre stratégique. D’un point de vue opérationnel d’abord, le positionnement d’une emprise aérienne s’appréhende en grande partie au regard des missions qui sont confiées aux vecteurs qu’elle accueille. Par exemple, la localisation d’une base déployant des avions de chasse chargés d’intercepter des avions ennemis ne répondra pas à la même logique spatiale qu’une base d’avions de transport. La première sera positionnée au plus près des zones frontalières pour intercepter le plus en amont possible un raid ennemi ; tandis que la seconde sera placée en retrait, à distance d’un potentiel front. Il suffit d’observer le réseau des bases françaises pour se rendre compte de cette géographie particulière. Durant un siècle, face à la menace d’abord allemande puis soviétique, a émergé et s’est maintenu un territoire français caractérisé par la concentration de l’aviation de combat dans le quart nord-est.

Ensuite, les décideurs politiques et militaires accordent également une grande importance au positionnement des bases aériennes pour des questions d’ordre économique et politique. Par exemple, durant l’entre-deux-guerres, la constitution d’un réseau de terrains d’aviation englobant les territoires coloniaux d’Afrique, du Levant et d’Asie du Sud-Est avait comme objectif politique de créer un véritable maillage de l’Empire français. In fine, l’idée sous-jacente était de faire de la métropole et des territoires extra-métropolitains un espace politique cohérent par l’instauration de liaisons régulières entre eux.

Enfin, comme dans le cas naval, l’implantation d’une base aérienne avec ses pistes, ses hangars, ses bâtiments représente un investissement humain et financier important. Au-delà d’une implantation, et les débats politiques nationaux et locaux l’ont démontré durant cette dernière décennie, c’est surtout les questions de fermeture et de maintien des bases qui importent au regard des enjeux socio-économiques.

Si la France a eu, historiquement, un réseau de bases aériennes particulièrement développé, cela a également été le cas du Royaume-Uni, mais aussi, dans un cadre non colonial, des États-Unis. Comparaison n’est pas toujours raison, mais, finalement, qui a été le plus dépendant de ses bases ? Et qui les a le mieux exploitées ?

À des degrés divers et selon la période, toutes ces nations ont été dépendantes de leurs réseaux de bases outre-mer. Durant la période coloniale, la France et le Royaume-Uni l’étaient particulièrement, car ils tissaient et exploitaient leurs réseaux de bases aériennes en vue d’établir des liaisons entre leurs espaces coloniaux, d’en favoriser le développement économique, mais également afin d’exercer le contrôle de ces territoires et des voies d’accès. Les Français, dans le Rif et le djebel druze, et les Anglais, en Mésopotamie, ont adopté une démarche similaire durant l’entre-deux-guerres. Une fois passées les phases de pénétration et d’occupation, une phase de contrôle des territoires et de maintien de l’ordre s’amorçait, phase durant laquelle les escadrilles tenaient un rôle de police coloniale. L’efficacité de ces moyens aériens était alors conditionnée par la pertinence de la localisation de ces bases. Dans les années 1930, les Britanniques ont théorisé cette stratégie sous le vocable d’Air Control.

Par la suite, après les mouvements de décolonisation, cette dépendance aux bases s’est illustrée durant des opérations extérieures lorsqu’il s’est agi de préserver des intérêts stratégiques. Certaines bases sont alors devenues des positions clés, parce qu’elles pouvaient jouer un rôle de pivot dans une région particulière du monde. La base aérienne française de Ndjamena, au Tchad, au centre du continent africain, en constitue un exemple. Depuis sa constitution au début des années 1930, sa situation géographique en a fait un maillon fort de la chaîne d’intervention des unités militaires devant opérer en Afrique subsaharienne. C’est également le cas des bases aériennes de Gibraltar et de Chypre qui offrent aux Britanniques la capacité de projeter des forces sur tout le pourtour méditerranéen.

Dans le cas américain, cette logique est également applicable, mais cette fois-ci à l’échelle mondiale. Depuis le début des années 1950, les États-Unis d’Amérique sont la seule nation à avoir édifié un réseau de bases aériennes à l’échelle mondiale. Ce dernier leur offre la capacité d’effectuer, avec les forces aéronavales, des projections de forces et de puissance sur une large partie du globe. Ce développement découle de la volonté du pays de mettre en place les instruments nécessaires à sa politique étrangère. Dans le contexte de la guerre froide, il s’agissait d’assurer une réponse militaire rapide en cas de conflit avec les Soviétiques. Au début des années 1950, le Conseil de sécurité national américain préconisait l’implantation et le développement d’installations partout où cela s’avérait nécessaire dans la lutte contre l’URSS. Des bases furent ainsi construites en Extrême Orient, en Europe, en Afrique du Nord, dans le Pacifique ou encore au Groenland.

Quant à la question sur l’efficacité de l’exploitation de ces différents réseaux, la réponse n’est pas évidente. À mon sens, appréhender la manière dont est exploité un réseau de bases s’apprécie au travers des résultats politiques et militaires que procure son emploi. Pour autant, ce n’est pas aussi binaire. Par exemple, lors de la crise de Suez en 1956, les Britanniques ont parfaitement utilisé leur réseau méditerranéen en expédiant sur les bases de Nicosie, d’Akrotiri et Tymbou, à Chypre, et de Luqa, à Malte, des moyens aériens. Militairement, l’opération, menée conjointement avec les Français et les Israéliens, fut un succès. Politiquement, ce fut une lourde défaite.

La base aérienne est la pièce cardinale de votre ouvrage et vous montrez bien comment l’évolution de son positionnement sur le territoire est le reflet de l’évolution de la politique de défense. Comment définiriez-vous, aujourd’hui, la géographie des bases aériennes françaises ?

Malgré une réduction continue de son format depuis des décennies, le réseau de bases françaises reste très étendu. Du Pacifique à l’Amérique du Sud, en passant par l’Afrique, le Moyen-Orient, l’océan Indien et le continent européen, il suffit de lire une carte pour se rendre compte de la grande répartition spatiale des implantations de l’armée de l’Air. Ce réseau de bases correspond logiquement aux zones d’intérêt français.

Ensuite, je qualifierais cette géographie des bases aériennes d’adaptée et d’adaptable. Adaptée, parce qu’à l’heure actuelle, le réseau de bases françaises semble répondre aux missions confiées à l’armée de l’Air. Sur le territoire national, la mission permanente de police du ciel est assurée tandis que, dans le cadre des opérations extérieures, force est de constater que les objectifs militaires fixés aux aviateurs sont remplis. Les moyens prépositionnés sur les bases permanentes occupent à cet effet une place déterminante. Adaptable, parce que l’armée de l’Air dispose des capacités lui permettant d’implanter des bases de théâtre, à l’image de la base de Niamey au Niger, ou bien de projeter des moyens sur des bases existantes comme celle de Prince-Hassan en Jordanie. Une unité comme le génie de l’Air est, à ce titre, primordiale, car elle offre une capacité de remise en état des infrastructures permettant le déploiement des vecteurs.

Depuis plusieurs décennies, ce réseau des bases aériennes à géométrie variable a démontré qu’il disposait d’une certaine plasticité, contribuant ainsi aux capacités de réactivité et de mobilité de l’armée de l’Air.

Dès la fin des années 1960, relevez-vous, la réduction du nombre de bases aériennes, dans la foulée de la décolonisation, a inquiété le chef d’état-major de l’armée de l’Air d’alors qui voyait sa liberté de manœuvre se réduire. Le réseau de bases aériennes à l’étranger est-il aujourd’hui suffisant ? Le concept de base aérienne projetée joue-t-il son rôle de compensation ?

Cette inquiétude des autorités militaires de l’époque est légitime, car il convient de se rappeler que la projection des avions en dehors de la métropole, et ce sur de longues distances, nécessitait alors l’emploi d’un grand nombre de bases relais, justifiant ainsi l’existence d’un réseau dense. En un demi-siècle, le réseau de bases de l’armée de l’Air s’est considérablement réduit. Sur cette période, en moyenne, plus d’une base aérienne a été fermée chaque année. Au début des années 1950, tous sites confondus, l’armée de l’Air comptait en France et à l’étranger près de 130 bases aériennes. Aujourd’hui, elle est implantée sur moins d’une quarantaine d’emprises.

Cependant, il convient de relativiser ces chiffres. En effet, la contraction du réseau des bases aériennes doit être associée à la compression continue du format de l’armée de l’Air en hommes et en matériels. Ensuite, les évolutions techniques doivent être prises en considération. L’un des principaux éléments ayant permis à l’armée de l’Air de relativiser la réduction de son réseau de bases, en particulier hors du territoire métropolitain, est l’accroissement du rayon d’action de ses aéronefs. L’acquisition, pour une grande partie de la flotte d’avions de combat et de transport, de la capacité de ravitaillement en vol a changé la donne.

Le réseau des bases françaises à l’étranger est-il aujourd’hui suffisant ? Je serais tenté de répondre par l’affirmative. À ma connaissance, et les récentes opérations menées en Libye et au Levant le démontrent, les dernières interventions aériennes décidées par la France ne se sont guère heurtées à un défaut de bases aériennes. Et lorsque des interventions ont été décidées dans des régions écartées des zones d’intervention traditionnelles, le porte-avions a permis de suppléer au manque de bases le temps d’aménager de nouvelles implantations, comme en Afghanistan.

Dès lors que les forces aériennes françaises sont amenées à intervenir dans la durée dans une région très éloignée, la solution consiste à installer une base aérienne projetée. Je repense au déploiement des avions français en Asie centrale dans le cadre des opérations en Afghanistan. À la fin de l’été 2001, personne n’aurait imaginé que quelques mois plus tard l’armée de l’Air déploierait des avions de combat et de transport sur des bases aériennes projetées au Tadjikistan et au Kirghizstan, et ce pendant près d’une décennie ! Je cite cet exemple parce qu’il me semble qu’il ne s’agit pas d’un rôle de compensation, mais d’un rôle de complément. Il ne sert à rien d’avoir une base permanente dans une zone où la France n’a pas d’intérêts à long terme.

En outre, il convient aussi de relever un point intéressant : l’aptitude de l’armée de l’Air à mener des missions de frappes sur des théâtres d’opérations extérieures depuis le territoire national. En effet, les premières heures de l’intervention française en Libye, en 2011, et au Mali, en 2013, sont les témoins de l’emploi d’avions de combat décollant directement du réseau de bases métropolitaines. En janvier 2013, quarante-huit heures après le lancement d’opérations militaires visant des forces djihadistes dans le nord du Mali, l’armée de l’Air effectuait la plus longue mission de bombardement de son histoire. Partis de la base de Saint-Dizier, les avions de combat ont ainsi volé neuf heures trente-cinq minutes pour opérer sur le nord du Mali. Dans tous les cas, qu’il y ait opération militaire ou pas, la décision de mettre en place une base aérienne projetée entre dans la palette des instruments de la diplomatie française et exprime le degré d’engagement de l’État et sa volonté politique.

La géographie dans le champ militaire est quelque peu malmenée en France : Philippe Boulanger, Bénédicte Tratnjek et vous-même semblez bien seuls. Votre ouvrage – et la thèse dont il est issu – permet de faire de la « géohistoire » et d’éclairer le fait colonial ou encore, et sans être exhaustif, les OPEX contemporaines. Mais cet éclairage donné par la géographie aux questions stratégiques est-il sous-estimé ?

L’apport d’une approche géographique aux réflexions liées aux questions stratégiques est incontestable. La politique de défense d’une nation est intrinsèquement liée aux caractéristiques de la géographie de son territoire. L’écrire ou le dire n’est pas faire preuve de déterminisme. Cela consiste simplement à prendre en compte le fait que la position spatiale d’une nation, son environnement géopolitique, le fait qu’elle soit ou non confrontée à des discontinuités territoriales, l’importance des distances existantes entre ces dernières, affectent, à des degrés divers, la manière dont elle entend utiliser son outil militaire. Il en découle une politique de défense définie par l’État et la conception de stratégies militaires permettant aux armées nationales de réaliser les objectifs fixés. Ces derniers sont tous liés, d’une manière ou d’une autre, à la géographie, que cela soit dans la préservation ou l’appropriation d’un espace donné.

Si la prise en compte du fait politique dans les études géographiques constitue aujourd’hui une démarche fréquente, il n’en est pas forcément de même concernant le fait militaire. En effet, les géographes universitaires ne témoignent que peu d’intérêt pour les questions militaires. Il a fallu attendre le début des années 2000 pour assister au retour d’une analyse géographique des questions de défense. Le professeur Philippe Boulanger, qui m’a fait l’amitié de rédiger la postface de mon ouvrage, a alors impulsé, avec le professeur Hervé Coutau-Bégarie, un nouvel élan en menant et en dirigeant plusieurs travaux universitaires sur la question.

A contrario, les études géographiques se développent chez les militaires pour des raisons évidentes, la connaissance du terrain étant indispensable à leurs actions. La géographie militaire en tant que discipline a émergé en France au milieu du XIXe siècle puis a intégré, après la défaite française contre l’Allemagne en 1871, l’enseignement militaire français pour devenir une discipline dominante. Pourtant, à la veille de Deuxième Guerre mondiale, la géographie militaire déclinait. Puis les années 1950 ont vu son retrait, voire sa quasi-disparition, les écoles militaires n’en assurant plus l’enseignement. À la fin de la guerre froide, on a pu constater un frémissement de la discipline. L’un des premiers facteurs de cette dynamique a eu pour origine la multiplication d’études géographiques dans l’armée américaine qui dispose, au sein du Pentagone, d’un organisme chargé de ces questions. En France, les années 2000 ont été marquées par la publication d’une instruction sur le concept d’emploi de la géographie en opérations, puis par celle d’un document-cadre sur le soutien en géographie aéroterrestre interarmées. Cette tendance s’est renforcée avec la création, en 2007, de l’Établissement géographique interarmées. L’une des récentes illustrations de ce regain de la géographie chez les militaires est la création du Centre de renseignement géospatial interarmées. Il est certain que le développement des systèmes d’information géographique et la place de plus en plus prégnante de la géographie numérique dans la planification des opérations ont renforcé ce mouvement.

Je dirais donc que cet éclairage donné par la géographie semble bien sous-estimé ; puisque les questions de territoires sont l’un des fondements de l’évolution des sociétés humaines, n’adoptons-nous pas tous une démarche géographique dès lors que ce sont les activités humaines, guerres comprises, qui sont étudiées ?

A lire : 

Mickaël Aubout, Les bases de la puissance aérienne 1909-2012, Coll. « Stratégie aérospatiale », La Documentation française, Paris, 2015, 452 p.

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 12 février 2016

* Les opinions exprimées dans cet entretien n’engagent que l’auteur.

Entretien paru dans DSI n°122, mars-avril 2016

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