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Aux sources de la stratégie navale américaine : Mahan et Luce

L’USS Wisconsin, à la fin des années 1980, « solidification » d’une partie des conceptions mahaniennes. Quatre cuirassés de la classe Iowa, mis en service entre 1943 et 1944, avaient été remis en service dans les années 1980. Recevant de nouveaux capteurs, les navires avaient été équipés de 16 Harpoon, 32 Tomahawk, 4 Phalanx, mais aussi de drones lancés depuis la plage arrière. Sortis de service dans les années 1990, ils n’ont été radiés du registre naval américain qu’en 2006, non sans débats. (© US Navy)

Entretien avec le Dr John B. Hattendorf , Historien naval, titulaire depuis 1984 de la chaire Ernest J. King d’histoire maritime à l’US Naval War College (Newport, Rhode Island). Entretien publié dans DSI hors-série n°33, décembre-janvier 2014

Alfred T. Mahan est souvent cité comme le principal historien maritime américain et on considère qu’il a exercé une influence considérable sur la doctrine de l’US Navy. Mais comment son influence sur la Navy d’aujourd’hui peut-elle être décrite ? Le dogme de la bataille décisive est-il toujours en vigueur ?

John B. Hattendorf : Alfred Thayer Mahan fut une figure majeure dans l’histoire de la pensée stratégique navale dans le monde anglophone, mais également, grâce à la traduction de ses ouvrages, en d’autres parties du monde. Nombreux sont ceux qui ne réalisent pas qu’il fut l’un des premiers à recourir, dans le cadre d’un mouvement intellectuel plus large au sein des marines, à une analyse critique de l’histoire comme un moyen permettant de comprendre les grands rôles et fonctions des marines. Mahan, comme d’autres penseurs de son époque partageant les mêmes visions, considérait que la transformation technologique des marines avançait sans direction stratégique. Comme d’autres, il n’était pas opposé au changement et aux développements technologiques navals, mais il considérait qu’ils devaient répondre aux besoins d’un pays en matière de politique et de stratégie nationales. Il a clairement perçu la tendance de son époque qui consistait à développer la technologie sur la base d’une logique technologique isolée plutôt qu’en fonction de ce qui était utile pour atteindre les objectifs nationaux. Il voulait, autrement dit, que les marines mettent leurs bâtiments et leurs armements au service des buts politiques et stratégiques plutôt que de poursuivre le développement d’une technologie particulière au seul motif que l’on savait comment le faire.

Un certain nombre de personnes étaient engagées dans ce mouvement, mais les influences les plus importantes venaient de l’historien naval britannique John Knox Laughton, auteur d’un essai majeur sur l’étude scientifique de l’histoire navale (Scientific Study of Naval History) publié au début des années 1870 ; du contre-amiral Stephen B. Luce de l’US Navy, fondateur du Naval War College américain en 1884 ; et de celui qui chargea ce dernier d’analyser le rôle des marines en relations internationales. Mahan lui-même a admis qu’il n’aurait jamais accompli ce qu’il a fait sans l’influence de Luce et la fonction institutionnelle du Naval War College que Luce a définie comme « un lieu de recherche originale sur toutes questions relatives à la guerre et au sens politique en lien avec la guerre et la prévention de la guerre ». Parmi les premiers à investir ce champ, les travaux de Mahan furent les plus connus et les plus largement lus. Il en résulta que certains de ses concepts, comme la « puissance maritime » (sea power) et la « maîtrise des mers » (command of the sea), furent adoptés par beaucoup.

Les écrits de Mahan, qui datent du XIXe siècle, ne furent pas facilement compris à son époque et il est même encore plus difficile de les comprendre aujourd’hui. Comme le notait un critique lors de la publication d’un de ses livres, « les phrases du capitaine Mahan sont lourdes ! ». Une des raisons tient au fait que Mahan était très réticent à l’idée de développer une théorie abstraite sur la conduite de la guerre et qu’il était particulièrement opposé au fait d’énoncer des axiomes inflexibles à ce sujet. À son époque existait un courant de pensée largement répandu selon lequel les relations humaines devaient être abordées de la même manière que le ferait un scientifique à l’égard du monde naturel. Aussi bien Luce que Laughton ont véhiculé certaines de ces idées dans leurs ouvrages et c’est sûrement ce que Luce attendait de Mahan lorsqu’il l’a chargé de « faire pour les marines ce que Jomini a fait pour l’armée de terre ». S’il est vrai que Mahan fut influencé par certaines des idées de Jomini, et plus tard peut-être même par la pensée de Carl von Clausewitz, il a tout fait pour éviter de créer un axiome. Pour lui, les axiomes n’étaient que des guides généraux alors que chaque situation est très différente, compte tenu des contextes légèrement différents. Il ne savait que trop bien que les officiers de marine, et particulièrement ceux formés en science et en ingénierie, ont tendance à rechercher des formules qu’ils peuvent appliquer pour obtenir « la bonne réponse » en toute situation. Une lecture attentive de l’œuvre de Mahan montre qu’il allait à l’encontre de cette approche, qu’il considérait comme tout aussi étroite que dangereuse. Pris dans leur ensemble, ses écrits sont une tentative visant à montrer les différences importantes qui existent dans des situations similaires englobées par un axiome.

Un des problèmes que l’on peut évoquer à propos de la pensée de Mahan tient au fait qu’elle fut accompagnée, au fil des années, par toutes sortes d’interprétations lui attribuant à tort certaines affirmations et allant même jusqu’à produire de fausses citations. Dans d’autres cas, il a été cité hors de tout contexte ; des sens inappropriés furent ainsi attribués à ses déclarations ou certaines de ses observations furent surinterprétées. La question de la bataille décisive fait partie de ces points sur lesquels on a insisté jusqu’à la méprise. Au cours de la première moitié du XXe siècle, les stratèges navals allemands et japonais furent influencés par la pensée de Mahan, mais en tirèrent une interprétation erronée. Ils se concentrèrent sur une bataille paroxystique entre les flottes ; or, en procédant de la sorte, ils perdirent de vue l’idée fondamentale de Mahan selon laquelle pour qu’une bataille ait un effet décisif, elle devait produire un effet plus important que simplement défaire la flotte ennemie.

Parmi les nombreuses études consacrées à Mahan, le livre de Jon T. Sumida, Inventing Grand Strategy and Teaching Command: The Classic Works of Alfred Thayer Mahan Reconsidered, publié en 1999, est celui qui souligne le mieux ce que fut véritablement sa pensée et la valeur que nous devrions lui donner aujourd’hui. Comme l’a relevé si clairement  son auteur, Mahan cherchait à développer le jugement des officiers de marine et à améliorer leurs compétences analytiques à travers l’analyse critique de situations historiques. Dans le même temps, plutôt que de défendre la bataille décisive comme moyen permettant à une nation d’acquérir la suprématie en mer, il fut l’un des premiers à défendre l’idée qui consistait à créer un consortium international de marines nationales pour protéger le commerce international au bénéfice de tous.

Si le dogme de la bataille décisive fut associé à la pensée de Mahan, il est souvent présenté de telle manière que cela relève de la mauvaise interprétation. La réflexion de Mahan était nettement plus subtile et nuancée. S’il a observé que la bataille navale pouvait être décisive dès lors que ses effets consistent à éliminer totalement les menaces que fait peser un ennemi, il s’est concentré sur les effets stratégiques de la bataille, et non sur la bataille elle-même. C’est sur ce point que de nombreux commentateurs se sont mépris en n’insistant que sur la bataille.
Avant Mahan, les historiens navals dans le monde anglophone n’écrivaient que sur l’héroïsme individuel de marins ou sur la tactique et le canonnage lors des batailles en mer. Les travaux de Mahan ont dégagé une nouvelle tendance consistant à penser les effets des opérations navales du point de vue de la politique, de la stratégie, de la sécurité et des relations internationales. Comme tout grand pionnier, ses travaux étaient rudimentaires. On peut toujours trouver un intérêt dans sa pensée âgée d’un siècle, mais ce n’est pas celui qu’on lui prête en règle générale. Le dogme historique de la bataille navale décisive contre une flotte de guerre similaire est certainement dépassé depuis bien longtemps dans la pensée navale américaine, sans que cela signifie pour autant que la Navy ne soit pas un outil de combat efficace face aux menaces auxquelles elle pourrait être confrontée à l’avenir ou que les opérations navales n’auront pas un effet stratégique au-delà des mers. La principale influence qu’exerce aujourd’hui Mahan consiste à rappeler aux officiers de marine que l’histoire a lieu tous les jours. Elle ne doit pas être ignorée et elle n’est pas une réalité statique offrant une unique réponse. De nouvelles expériences dans l’histoire récente apportent de nouvelles dimensions et nuances, reposant sur les leçons du passé plus lointain. Mahan nous rappelle que la plus grande erreur consiste à ignorer l’analyse du passé, estimant à tort que plus un exemple est récent, plus il est pertinent pour définir de quoi sera fait l’avenir.

Comme vous l’avez évoqué dans votre ouvrage majeur, Mahan is not enough (Mahan ne suffit pas), Julian Corbett est toujours très présent, tout au moins pour les élèves de l’École supérieure navale. Mais de quelle manière sa pensée influence-t-elle la doctrine de la Navy ? Bien évidemment, Mahan et Corbett ne se situent pas au même niveau, mais pensez-vous qu’il existe une sorte de concurrence entre eux du point de vue de leur influence dans la Navy d’aujourd’hui ?

Au cours du siècle qui s’est écoulé depuis la mort de Mahan en 1914, nombre de grands esprits ont réfléchi aux objectifs, utilisations et fonctions de la Navy. Parmi eux, je place Mahan et Corbett au rang des penseurs classiques, de ceux qui ont posé les bases de la pensée moderne. Corbett fit ce que Mahan se refusa à faire. C’est Corbett, et non Mahan, qui a produit avec son livre paru en 1911, Some Principles of Maritime Strategy (Quelques principes de stratégie maritime), ce qui reste à ce jour la plus efficace interprétation abrégée de la puissance navale jamais écrite en anglais. C’est exactement le type d’ouvrage que l’amiral Luce attendait de Mahan, mais celui-ci s’y refusait. Cela étant, Luce joua un rôle-clé dans le retour de Mahan au Naval War College, une année durant, afin de rédiger son livre Naval Strategy (La Stratégie navale) paru en 1911. Mahan n’avait toutefois aucunement l’intention de produire ce que Corbett avait réalisé. Il semblerait que de récentes recherches historiques montrent que Corbett a eu une influence considérable sur la pensée navale américaine au début du XXe siècle, rivalisant peut-être même avec celle de Mahan. Corbett rédigea ainsi ce qui allait devenir un précis de pensée navale classique, englobant et dépassant Mahan. Toutefois, il est évident que l’influence de Corbett finit par se dissiper un certain temps durant, probablement au début de la Seconde Guerre mondiale, si ce n’est avant.

Corbett fut réintroduit dans la pensée navale américaine au milieu des années 1960, à la suite du travail historique précurseur que lui a consacré au Canada le professeur Donald M. Schurman. En 1972-1974, avec les changements novateurs apportés par le vice-amiral Stansfield Turner au programme d’enseignement du Naval War College, Some Principles of Maritime Strategy devint un texte obligatoire qui devait initialement être lu en parallèle avec De la guerre de Carl von Clausewitz, et utilisé comme un contrepoint et une adaptation maritimes et navals de ce texte militaire. Seules les deux premières sections de Some Principles of Maritime Strategy furent utilisées à cette fin, alors que le troisième livre, qui se concentre essentiellement sur la pratique de la stratégie navale, ne fut pas beaucoup lu. Cela étant, indépendamment de ce contexte particulier, le livre fut lu et utilisé plus largement au fil du temps.

Il est significatif que Clausewitz et Corbett firent leur retour à peu près au même moment, à une période où l’on commençait tout juste à redécouvrir les possibles utilisations stratégiques des armes conventionnelles – dont les marines – après une longue période au cours de laquelle le nucléaire avait dominé la pensée stratégique. À ce moment de la guerre froide, et comme une extension de la pensée nucléaire stratégique, on reconsidéra l’idée selon laquelle la possession d’armes conventionnelles avait un effet politique latent et, en particulier, le fait que les marines pouvaient être employées à des fins politiques en temps de paix ou dans des situations proches de la guerre ouverte. Cela fit émerger d’importants penseurs navals qui soulignèrent, dès les années 1960, qu’il n’était plus raisonnable d’imaginer le retour des batailles navales du passé. L. W. Martin, Sir James Cable, Edward Luttwak et Ken Booth comptèrent parmi les auteurs à qui l’on doit à cette époque d’importantes contributions à la pensée navale classique.

Une des grandes leçons que toutes les nations apprirent au cours de la Seconde Guerre mondiale – ou peut-être, plus exactement, réapprirent – est la nécessité que tous les services travaillent ensemble de manière plus efficace d’un point de vue aussi bien pratique que plus largement stratégique. La première conséquence de cette leçon fut la création de ministères ou de départements de la Défense en lieu et place des départements gouvernementaux de l’armée de terre, de l’armée de l’air et de la marine qui étaient auparavant distincts. La première étape, bureaucratique, fut en quelque sorte plus simple que celle, conceptuelle, qui consista à définir une théorie de la guerre s’appliquant à tous et qui, plus récemment, se vit complexifiée avec l’apparition de la guerre spatiale et cyber. Cela étant, une première tentative en ce sens fut entreprise dans les années 1950 et 1960 par le contre-amiral de la Navy J. C. Wylie, dans son ouvrage bref, mais majeur, Military Strategy: A General Theory of Power Control. Ce livre eut sans aucun doute une influence essentielle sur la pensée navale américaine dans les années 1980 et 1990.

Si personne n’a encore écrit de livre en anglais qui soit comparable à ce qu’a produit Corbett à travers une théorie générale de la stratégie navale, reste toutefois que la pensée navale américaine moderne ne se limite pas à des idées âgées d’un siècle. Mahan et Corbett offrent des points de départ pour comprendre les bases de la stratégie navale, mais nombre d’auteurs et d’idées alimentent la stratégie navale américaine contemporaine. Sans aucun doute, pour un stratège naval moderne, « Mahan ne suffit pas ». Passer à Corbett représente certainement un pas important sur le plan intellectuel, mais comme le souligne l’auteur suédois J. J. Widén dans son étude de 2012, Theorist of Maritime Strategy: Sir Julian Corbett and his Contribution to Military and Naval Thought, la pensée de Corbett, tout comme celle de Mahan, avait une orientation nationale. Par ailleurs, sa théorie est ouverte à certaines critiques conceptuelles. Les idées de Corbett correspondaient à l’emploi britannique et non à une application plus large par d’autres marines. Corbett ne suffit donc pas non plus.

Étant son premier président, le contre-amiral Stephen B. Luce occupe une place très particulière dans l’histoire du Naval War College, mais il fut également un réformateur. Quels enseignements peut-on tirer de sa carrière ?

L’amiral Luce est l’une des plus grandes figures de l’histoire de la formation navale américaine, mais peu nombreux sont ceux qui apprécient sa pensée innovante. Un de mes objectifs à long terme consiste à écrire sa biographie moderne afin d’expliquer cela de manière approfondie tout en le plaçant dans une perspective historique. J’écrirai le livre qui répondra en détail à votre question, mais pour le faire brièvement, je dirais que l’enseignement que sa carrière navale offre aux officiers de marine d’aujourd’hui tient à sa grande capacité de réflexion sur les questions navales et, à la lumière de cette pensée, à identifier des solutions et des approches pratiques durables qui ont survécu et prospéré durant plus d’un siècle.

Bruno Colson, un universitaire belge, a pu considérer que l’histoire a tendance à être perçue comme moins pertinente par les forces plus marquées par la technologie, dont les marines. Comment pouvez-vous décrire l’utilisation de l’histoire au sein de la Navy d’aujourd’hui ?

Bruno Colson a clairement identifié l’un des problèmes intellectuels persistants auxquels sont confrontées les marines. Il est important – voire critique – pour elles de maintenir leurs capacités technologiques afin de concurrencer efficacement les potentiels ennemis et d’accomplir le large éventail de missions qui leur sont confiées dans le monde moderne. Pourtant, cette vision insiste sur les moyens avec lesquels opère une marine. Ses missions quotidiennes doivent être axées sur ce niveau, mais les personnels chargés d’amener les autres aux plus hauts niveaux, de réfléchir à la stratégie, de conseiller les dirigeants du gouvernement, ou de réfléchir au succès ou à l’échec des opérations navales de sorte à améliorer à l’avenir les pratiques doivent avoir une vision plus large. Ils ne peuvent exercer de manière satisfaisante ces responsabilités sans une perspective historique qui soit ancrée dans de solides approches de la pensée analytique critique. C’est sans aucun doute ce que cherche à dispenser le plus haut niveau de la formation militaire professionnelle dans l’US Navy. Mais il existe d’autres manières d’utiliser l’histoire dans la Navy.

Comprendre les fondamentaux de l’histoire et de l’héritage de ce service est une composante importante du développement de professionnels navals de tous niveaux. La Navy conserve des musées historiques dans tout le pays, avec des collections complémentaires et un objectif de préservation afin d’informer aussi bien le grand public que les personnels militaires sur le rôle de la Navy dans l’histoire des États-Unis. Le Commandement pour l’histoire et l’héritage de la marine (Naval History and Heritage Command), basé à Washington, est responsable des archives et des musées de la Navy, alors que les organismes de formation, comme l’Académie navale (Annapolis, Maryland) et le Naval War College (Newport, Rhode Island), sont dotés de musées et dispensent des enseignements intégrant de solides perspectives historiques à des fins professionnelles. Le Musée national de la Navy est situé pour sa part à Washington. Les musées consacrés au service des sous-marins et aux guerres sous-marines, de même que l’école américaine des sous-marins,  se trouvent quant à eux à New London (Connecticut) et à Keyport (État de Washington), sur la côte pacifique. Le Musée national de l’aéronavale est situé à Pensacola (Floride) où sont dispensées les formations au vol. Le Musée du bataillon de construction se trouve, quant à lui, à Port Hueneme en Californie sur la principale base des SeaBees. Enfin, la fameuse frégate à voile et en bois des premiers jours de la République américaine, l’USS Constitution, lancée en 1797, est maintenue à flot dans le port de Boston (Massachusetts) comme un bâtiment en service actif de la Navy.

Je voudrais terminer cette interview avec un point de vue plus personnel. Vous avez servi durant la guerre du Vietnam sur l’USS O’Brien, un destroyer de classe Sumner. Comment décririez-vous l’évolution de la Navy depuis cette époque, tant du point de vue organisationnel que de celui des relations humaines ?

La Navy a connu de nombreuses évolutions depuis que j’ai intégré en 1965, il y a près d’un demi-siècle, le corps des officiers de l’USS O’Brien (DD‑725) comme enseigne récemment breveté. Ce bâtiment avait été lancé en 1943, près de deux ans après ma naissance. Mais si vingt-deux ans est un jeune âge pour un officier de marine novice, cela est vieux pour un navire. Cela dit, nous sommes fiers de son service. Ce navire était en Normandie et à Cherbourg en 1944, puis a servi dans le Pacifique où, bien qu’ayant été frappé par un kamikaze, il put atteindre la baie de Lingayen et appuyer les frappes aériennes sur Tokyo, Iwo Jima et les îles Bonin. Il avait combattu en Corée et servit avec nous au Vietnam. Il fut sans aucun doute pour moi une introduction vivante à l’histoire navale, me permettant d’avoir un aperçu de ce que signifiait servir sur un navire de guerre durant la Seconde Guerre mondiale. Après trois ans sur l’USS O’Brien, j’ai servi par la suite sur deux autres navires du même type, également anciens. Il s’agissait de versions modernisées des technologies, aujourd’hui révolues, de la Seconde Guerre mondiale.

Ce que j’ai dû apprendre à cette époque, en tant que jeune historien qui s’est soudain retrouvé officier ingénieur dans la Navy devant une machine à vapeur datant de 1943 et pesant plus de 360 kilos, est autant de connaissances historiques presque oubliées de nos jours. L’ancien fioul, noir et épais, a été remplacé par des carburants raffinés pour les moteurs dotés de turbines à gaz et les bâtiments embarquent une variété de nouveaux ordinateurs, d’équipements de communication, d’armements, de capteurs et de systèmes de propulsion que nous pouvions à peine imaginer à l’époque. Du point de vue des relations humaines au cours des cinquante dernières années, la Navy a grandement évolué et s’est améliorée en ce qui concerne les questions de genre, de race et de relations ethniques, les promotions et les opportunités de carrière. Bien qu’ils soient encore l’objet de controverses dans certains services, les changements sociaux novateurs que la Navy doit à l’amiral Elmo Zumwalt au début des années 1970 ont ouvert la voie à sa modernisation et à sa sensibilisation à l’égard des tendances sociales modernes et ont contribué à la rendre plus en phase avec la société américaine d’aujourd’hui. À partir de ce tournant, cela fut une histoire constante de développements et d’ajustements croissants.

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 3 novembre 2013.

Entretien publié dans DSI hors-série n°33, décembre-janvier 2014

 

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