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L’obus de mortier guidé, l’avenir de l’artillerie au niveau régimentaire ?

L’avenir des munitions de mortiers ? Un artilleur porte un obus XM-395 guidé par GPS, développé dans le cadre de l’Accelerated Precision Mortar Initiative. (© US Army)

Par Romain Mielcarek, spécialiste des questions de défense. Article paru dans DSI n°119, novembre 2015.

Demain, le tir de mortier sera peut-être capable de toucher une maison dans un village sans que les passants dans la rue soient inquiétés. La munition de précision, par guidage GPS ou laser, offre des possibilités nouvelles pour l’appui de la section d’infanterie. Un gain psychologique pour les hommes au contact, une économie logistique pour ceux au soutien… qui représente pourtant un vrai dilemme financier en France. Faudra-t‑il choisir entre le 120 mm et le 155 mm ?

Lorsque l’on parle de précision, le mortier n’est pas la première arme à laquelle on pense. Née au XVIIe siècle, cette pièce vise à apporter à l’infanterie un appui-feu grâce à un tir en cloche. Il permet ainsi d’éviter certains dispositifs défensifs (murs, tranchées…) pour contraindre l’adversaire. Pendant la Première Guerre mondiale, sa version moderne obtient d’importants succès et représente l’un des fléaux de la piétaille enterrée dans trous et abris. À partir des années 1920, le mortier devient également une référence du savoir-faire industriel français. Brandt développe alors deux mortiers de 60 et 81 mm, qui deviendront les standards de l’infanterie. À la fin des années 1940, les Soviétiques développeront de leur côté un autre classique, le mortier de 120 mm, destiné à appuyer un régiment d’infanterie. Des pièces plus imposantes verront naître quelques années plus tard et tout au long de la Seconde Guerre mondiale d’autres calibres, notamment de canons, en 155, 160 et 240 mm.

Lors des tirs, les servants calculent le point d’impact en fonction de la distance, de l’altitude ou encore de certaines données météorologiques. Autant dire qu’en limite de portée, les résultats peuvent être parfois imprécis. Les artilleurs chercheront toujours à gagner en précision. Ne pas avoir besoin d’effectuer plusieurs tirs avant d’atteindre la cible est le meilleur moyen de s’assurer de sa destruction, lorsqu’il n’est pas carrément impossible de tirer du fait de la proximité de populations civiles. Cette recherche de précision nourrit, aujourd’hui, des expérimentations d’obus guidés par divers systèmes, GPS ou laser, qui doivent permettre d’atteindre le point visé… à quelques dizaines de centimètres près !

Expérience américaine en Afghanistan

Les Américains ont été les premiers à manifester ce besoin de précision, du fait des opérations en Afghanistan. La multiplication des embuscades, l’omniprésence des populations dans les zones de combat et la difficulté de déployer l’appui-feu du fait de règles d’engagement contraignantes ont imposé une série de réflexions dans ce domaine. En février 2009, elles aboutissent à la formulation d’une commande en urgence, l’Accelerated Precision Mortar Initiative (APMI). L’objectif est alors de créer un système qui permette de tirer au mortier de 120 mm avec une précision de 5 m à une portée de 7 000 m. Les Américains espèrent ainsi profiter d’un appui de grande précision capable d’atteindre des groupes d’insurgés retranchés dans des abris ou des obstacles naturels, tout en réduisant au minimum le risque de dommages au sein des populations. Surtout, le mortier de 120 mm permet d’obtenir cet appui-feu à un niveau bataillon et donc de moins dépendre du niveau brigade lorsqu’il s’agit d’employer ce type de moyens. Plutôt que de demander un tir de 155 mm Excalibur au commandant de la brigade, on peut ainsi utiliser son propre 120 mm avec des effets recherchés similaires.

C’est l’industriel ATK qui remporte cet appel d’offres. Les premières livraisons, fin 2010, aboutissent très rapidement à un déploiement sur le théâtre, dans les six mois qui suivent. Il s’agit d’une munition spécifique, utilisable sur les mortiers déjà en dotation. Selon la communication militaire américaine, les premiers obus sont tirés au printemps 2011. Le 506e d’infanterie de la 4e brigade de combat, 101e division aéroportée, est le premier à tester ce dispositif décrit comme exceptionnel. Peter Burke, le responsable du programme APMI, se félicite alors du progrès : « L’APMI est une munition de mortier 120 mm à guidage GPS qui apporte à l’infanterie une précision jamais vue. » Deux arguments clés : un gain en précision, donc, mais aussi une moindre consommation de munitions.

Pour les fantassins, il est plus facile d’être appuyés par le mortier de 120 mm sans s’inquiéter de tirs fratricides ou de blesser des locaux. L’armée américaine estime avoir réalisé une progression énorme : à leur portée maximale, des munitions classiques se répartissaient dans un rayon de 136 m au pire… et de 76 m au mieux. Avec cette munition guidée, elle touche à une dizaine de mètres de l’objectif. Dans la foulée, sept autres combat teams opérant sur Stryker en ont été équipées. La munition ressemble aux autres obus de 120 mm. L’opérateur entre dans un ordinateur les coordonnées de la cible, dans le cas d’un guidage GPS. Un système de guidage, installé dans le nez de l’obus, donne ensuite les indications nécessaires aux ailerons fixés sur la munition pour piloter les impulsions nécessaires afin de corriger la trajectoire. Du fait du poids de l’électronique embarquée, la charge est légèrement inférieure à celle d’un 120 mm classique. Les recherches en cours en matière d’explosif pourraient permettre à moyen terme de récupérer la puissance perdue. Cette contrainte fait qu’il n’est pour l’instant pas envisagé de développer des obus du même type sur des mortiers plus légers, en 60 ou en 81 mm.

Interrogations en France

En France, l’industrie cherche à développer une munition semblable. Rappelons-le, l’entreprise tricolore TDA, filiale de Thales et héritière de Brandt, est une référence mondiale. Ses mortiers à canons rayés servent depuis 1960 l’armée française, mais aussi d’autres pays comme la Belgique, le Canada ou encore les États-Unis qui en ont armé le corps des Marines. Le Japon a même sa propre chaîne de production de cet engin. En 2008, la Délégation Générale de l’Armement (DGA) notifie un programme d’études amont baptisé « Munitions d’artillerie à précision métrique ». Nexter et TDA sont alors chargés de réaliser « un démonstrateur qui découle directement d’un objectif d’état-major de se doter de munitions d’artillerie sol-sol de précision à effets sélectifs et diversifiés », peut-on lire sur le site du ministère de la Défense. On parle alors de développer une brique technologique qui pourra par la suite être intégrée à plusieurs types de munitions (120 mm, 155 mm, roquette…). Comme pour les Américains, il s’agit de réduire les risques de dommages collatéraux, de tirs fratricides, ainsi que d’alléger la chaîne logistique.

En 2015, les choix concernant les munitions ne sont pourtant pas encore établis. Les études prospectives s’interrogent sur le ou les bons calibres à intégrer au sein de l’artillerie française. « Chaque munition a un avantage que n’a pas l’autre, nous explique un officier. Les choix ne sont pas définitivement tranchés. Il est important pour le chef d’avoir le choix de la munition qu’il va utiliser. » Il existe pourtant une vraie pression budgétaire qui pousse les militaires à penser qu’ils ne pourront pas tout avoir. L’armée de Terre poursuit sa veille technologique tandis que les industriels tâchent de convaincre, à tous les niveaux, de la pertinence de cette option. Le sujet reste délicat, du fait des enjeux à long terme. Du côté des industriels, on regrette ainsi que l’armée ne s’implique pas plus dans le développement d’une munition guidée en 120 mm. « La France n’est pas un marché important, nous assure un cadre. Après, rien n’empêche les uns et les autres de commander des munitions de différents types. » Admettre l’utilité d’un tel obus, quitte à ne pas en commander, serait une meilleure garantie pour le fabricant de pouvoir faire avancer son projet… et démarcher des clients à l’étranger.

Le 120 mm guidé français ne reposerait pas sur une technologie GPS, mais sur une technologie laser. Si le principe est le même, la désignation se ferait dans ce cas sur un pointage laser. L’opérateur pourrait ainsi adapter son tir si la cible bouge, en repointant sur sa nouvelle position, là où le GPS est bloqué sur ses coordonnées de tir. L’inconvénient du laser reste sa soumission à l’état du terrain : si le GPS peut désigner, dans n’importe quelles conditions, une pollution, sous forme de brouillard ou de poussière, peut gêner le signal du laser. L’ambition est de pouvoir proposer une munition de mortier qui permettrait d’atteindre une cible dans une maison, sans que le reste du village soit touché par l’explosion. L’observateur, intégré dans une section d’infanterie ou positionné sur un observatoire avantageux (comme pour un contrôleur aérien avancé), pourrait désigner l’objectif. Si celui-ci se déplace alors que l’obus a été tiré, il serait toujours possible de le suivre au laser pour l’atteindre sur sa nouvelle position… ou d’activer le désarmement de l’ogive, si la situation devenait trop risquée.

Le 120 et le 155, en concurrence de fait

Du côté de l’industrie, on insiste : le mortier de 120 mm et le canon de 155 mm ne sont en aucun cas des concurrents. L’un et l’autre ont des rôles tout à fait différents. Les militaires sont d’ailleurs d’accord. Le canon de 155 mm, en l’occurrence le CAESAR, permet en effet de rationaliser les moyens de l’artillerie au niveau de la brigade. En fonction des missions assignées aux uns et aux autres, il pourra fournir les appuis nécessaires avec un minimum de ressources humaines. Le 120 mm, lui, est utilisé au niveau régimentaire. Pour le chef, et surtout pour les hommes, c’est un appui-feu dont on dispose dans l’immédiat, sans avoir besoin de le demander à l’échelon supérieur. Sa polyvalence offre, de surcroît, différentes possibilités, y compris pour des forces spéciales. Le mortier reste plus disponible, notamment au sein des forces prépositionnées. Lors du déclenchement d’une opération, il n’y a pas besoin d’attendre les CAESAR : « Quand le 155 arrive, la guerre est finie ! », glisse un industriel taquin.

« L’artilleur aura généralement tendance à tirer plus loin pour couvrir un terrain plus large, concède un officier français. Et la réponse que fait le financier, c’est de retirer des personnels des mortiers pour mettre des canons. Le problème, c’est que pour le soldat au contact, les moyens partagés induisent le risque de ne pas être prioritaire. » Pour maîtriser cette tentation à la collectivisation d’appuis de longue portée, l’armée française a développé une logique de Détachements de Liaison, Observation et Coordination (DLOC – cinq personnels, dont au moins deux qualifiés FAC – Forward Air Control) au sein des armes de contact. Des artilleurs sont « abonnés » aux régiments avec lesquels ils s’entraînent puis partent en opération. Comme les contrôleurs aériens avancés qui vont gérer les appuis aériens, des artilleurs vont avoir pour mission de s’occuper des appuis sol-sol. Intégrés directement dans un niveau Groupement Tactique Interarmes (GTIA), ils participent à une bonne interopérabilité avec les fantassins ou les cavaliers, créant ainsi des liens de confiance entre les hommes.

La munition de 120, si elle devait être envisagée, n’aurait en tous les cas pas vocation à remplacer les obus classiques. Son coût induit un rapport de un à douze par rapport à la génération actuelle… sans que l’on puisse encore bien évaluer le gain représenté par la réduction du volume de tir et de l’empreinte logistique. Les Américains, par exemple, ont opté pour un partage de leur perception entre munitions conventionnelles et munitions à guidage GPS, afin d’avoir le choix : ces dernières, plus coûteuses, ne sont utilisées que lorsque le tir précis est nécessaire. La logique serait probablement la même au sein de l’armée française si elle envisageait un jour l’acquisition de tels obus.

Gains psychologiques et logistiques

Difficile de classer hiérarchiquement les intérêts d’une munition de précision pour mortier. La question de l’impact psychologique pour les soldats nous paraît pourtant relever d’une logique à laquelle on ne penserait peut-être pas spontanément. Comme l’ont noté les Américains au moment de lancer le projet APMI, la section d’infanterie peut avoir l’impression que son appui-feu est loin. Le recours à l’Excalibur laisse planer le risque de son indisponibilité. Que se passera-t‑il si le 155 mm est déjà mobilisé sur d’autres combats au moment où la section est prise à partie ? La question se pose exactement de la même manière chez les Français. « Psychologiquement, le 155 est une arme qui tire de plus loin, explique un officier artilleur. C’est un outil de la brigade, donc le régiment a moins le sentiment d’être appuyé. » Avec le mortier de 120, les artilleurs sont directement intégrés au GTIA. Ce calibre permet de partir en mission avec, dès le départ, le spectre complet de ce dont le chef a besoin, induisant très tôt dans la hiérarchie une vraie logique interarmes. Une logique d’autant plus pertinente que la précision est par définition le travail de l’infanterie et de la cavalerie.

L’intérêt est également logistique (et donc financier). La précision des tirs avec une telle munition réduit le nombre d’obus nécessaires pour détruire l’objectif. Les Américains se félicitent ainsi d’atteindre leur cible avec un ou deux tirs au maximum, là où il fallait auparavant tirer des volées entières d’obus pour faire mouche. Pour les opérateurs, cela permet de transporter moins de poids.

Pérennité industrielle

Pour les producteurs de 120 mm (TDA en France), développer une nouvelle génération d’obus de ce type est un moyen de se positionner sur le marché. Cet armement, très répandu dans le monde, est de plus en plus produit par des fabricants low cost situés dans les pays émergents. Face à cette concurrence accrue, il faut avoir des arguments. La plus-value technologique, répondant à de très hautes exigences de précision, de logistique ou encore de technicité, peut-être une réponse. À l’international, le marché est important. « Le potentiel, ce sont tous les pays du monde qui utilisent du 120 mm », glisse un industriel. Presque, en réalité : toutes les armées ne seront certainement pas prêtes à investir dans une munition de précision avec en tête l’idée d’éviter les dommages collatéraux. Pour ceux que cette problématique concerne moins (ils restent nombreux), l’aspect rustique et bon marché du mortier de 120 restera l’argument clé. Pour les autres, qui doivent préserver leur image ou qui, tout simplement, ont les moyens de se fournir avec ce qui se fait de mieux, une telle munition représente un intérêt certain. Cela offre des opportunités sur l’ensemble de l’Europe, de l’Amérique du Nord, ou encore du Moyen-Orient.

Mais pour pouvoir vendre de telles munitions à l’étranger, les industriels français ont besoin de les faire valider par la DGA. Sans ce précieux sésame, impossible d’exporter. Certains espèrent donc pouvoir faire accélérer les choses. L’idéal ? Quelques lignes dans un prochain livre blanc pour la défense et la sécurité nationale, dans la foulée de l’élection présidentielle de 2017. Si les choses se déroulaient au mieux, cela permettrait une arrivée dans les forces à l’horizon 2020 (la technologie est actuellement à l’essai, sans qu’aucun démonstrateur ait encore été présenté). Ces munitions seront-elles, ou non, françaises ? Nos armées avaient déjà hésité, à l’époque, à se fournir en mortier de 120 mm chez TDA… laissant la priorité aux Belges et aux Néerlandais sur ce matériel. Du côté militaire, on nous explique que « pour que le fantassin ou le cavalier croie à la munition précise, il faut qu’il s’en serve ». Notre interlocuteur s’interroge ainsi sur l’influence que pourra avoir sur cette décision l’utilisation d’armes telles que le lance-roquettes unitaire : ses effets mèneront très certainement à une réflexion plus large sur les munitions
de précision.

Article paru dans DSI n°119, novembre 2015.

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