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Manœuvres « Grand Prophète 9 » : Les capacités « anti-accès » de l’Iran et les missions de ses deux marines

Vedettes des Gardiens de la révolution attaquant la réplique d’un porte-avions Nimitz durant « Grand Prophète 9 ». (© FARS)

Par Alexandre Sheldon-Duplaix, chercheur au service historique de la défense, conférencier à l’École de guerre*. Article paru dans DSI n°114, mai 2015.

Depuis 1979, et le renversement du régime du Shah, les forces navales iraniennes comprennent deux composantes indépendantes : la marine de la République islamique (IRIN), héritière de la marine impériale dont elle conserve à sa création les jeunes cadres, les grands bâtiments et des pratiques (dont le système de numéros de coque), et la marine des Gardiens de la révolution (IRGCN), composée d’embarcations rapides et de batteries de missiles côtiers. L’une et l’autre constituent deux entités bien entraînées, bien entretenues et complémentaires. Rivales par essence, mais habituées à coexister et à combiner leurs forces sous une direction commune, les deux marines ne semblent pas – a priori – avoir coopéré dans la neuvième édition de l’exercice naval et amphibie des Gardiens de la révolution, « Grand Prophète », qui s’est déroulée du 25 au 28 février 2015 dans le détroit d’Ormuz.

Exercice « anti-accès »

D’une durée de trois jours, les manœuvres « Grand Prophète 9 » visent clairement les États-Unis. Le clou de la démonstration consiste à couler une maquette aux deux tiers d’un porte-avions américain de classe Nimitz au large de l’île de Larak. Selon la terminologie du Pentagone, il s’agit d’un exercice « anti-accès » destiné à démontrer au monde et au peuple iranien que la République islamique est bien la gardienne du golfe « Persique » dont elle peut interdire l’entrée. Mais en raison de la négociation qui a lieu à Genève sur la démilitarisation du programme nucléaire iranien en échange d’une levée des sanctions occidentales, ni le président Rohani ni aucun de ses ministres ne s’associent aux manifestations qui accompagnent « Grand Prophète 9 ».

Depuis l’avènement à la présidence en 2013 d’Hassan Rohani, aucun incident sérieux n’oppose les forces iraniennes et américaines, facilitant l’établissement d’un dialogue direct entre Téhéran et Washington. Repoussée jusqu’au 30 juin, la conclusion définitive d’un accord sur le nucléaire devrait contraindre l’Iran à n’utiliser que 6 000 de ses 20 000 centrifugeuses et seulement les plus anciennes, du type IR‑1. L’enrichissement devra être limité à 3,67 %, contre 90 % pour la production d’un uranium de qualité militaire.

Effet médiatique

Porte-parole des Gardiens de la révolution, le général Ramezan Sharif donne les raisons de l’exercice, notant que « pour la première fois, des exercices militaires sont combinés avec une opération psychologique et médiatique ». Affirmant que l’Iran a conduit par le passé de nombreux exercices « sans en partager les résultats avec la presse, pour ne pas dévoiler des armes ou des tactiques », il précise que, cette fois-ci, et à la demande expresse du Conseil national de sécurité et de l’état-major des Gardiens de la révolution, l’information peut être partagée avec le public. Évoquant les tensions avec les voisins arabes de l’Iran, il indique que l’exercice n’est pas dirigé contre eux, mais « contre le scénario probable d’une intervention militaire par des acteurs non régionaux, ennemis jurés de l’Iran », alors même que deux porte-avions américain et français lancent des attaques contre l’État islamique depuis les eaux du golfe Persique. Désignant la réplique d’un porte-avions utilisée comme cible, il note que les pays riverains ne possèdent pas de tels bâtiments et qu’ils ne doivent donc pas se sentir visés. Citant les négociations de Genève avec les Occidentaux, il indique que les exercices « Grand Prophète 9 », « réchauffent les cœurs du peuple et des officiels, en particulier des négociateurs nucléaires pour défendre les droits de la nation avec force (1) ».

Signification politique

Pour beaucoup, « Grand Prophète 9 » apparaît en décalage avec le rapprochement entre Téhéran et l’Occident et l’alliance tacite nouée contre l’État islamique en Irak et en Syrie. Certains observateurs présentent l’exercice comme une manifestation de mécontentement des Gardiens de la révolution, enrichis par le développement d’une industrie de défense qu’ils contrôlent pour produire un armement destiné à dissuader une intervention américaine, de moins en moins probable. De fait, les Gardiens de la révolution continuent à accuser Washington, Riyad et le Qatar d’avoir créé l’État islamique, leurs démonstrations militaires cherchant à prouver aux alliés des États-Unis dans le Golfe que Washington ne pourrait pas assurer leur défense. D’autres y voient plus ponctuellement une réponse à l’annonce très médiatisée de la présence d’un système d’autodéfense laser à bord du bâtiment de soutien américain USS Ponce, déployé dans le Golfe. D’autres encore pensent qu’il s’agit d’une tentative d’enrayer la chute des cours du pétrole en inquiétant les marchés, tranquillisés par l’embellie des relations américano-iraniennes. En trois ans, l’Iran aurait perdu 100 milliards de dollars, traversant sa crise pétrolière la plus sérieuse depuis 1986, durant la guerre Iran-Irak (2).

Signification militaire

La scène de l’attaque du faux porte-avions de 200 m par un essaim de vedettes rapides armées de roquettes, mais également capables de mouiller des mines ou de lancer des torpilles et des missiles, permet de visualiser une opération asymétrique malaisée à contrer pour un vrai porte-avions prisonnier des eaux resserrées du Golfe si les bases des vedettes ne sont pas au préalable neutralisées. Cette démonstration peut convaincre les états-majors qu’un déploiement aéronaval dans le Golfe serait trop risqué en cas de crise ou de tensions avec l’Iran. Avec des moyens bien inférieurs, l’Irak était déjà parvenu à interdire les eaux du nord du Golfe aux porte-avions américains en 1991.

Mais, au-delà de l’attaque massive des vedettes, c’est la performance du missile balistique antinavire Khalij‑e Fars qui intéresse le plus les observateurs. Le 8 février 2011, le général de brigade Mohammad Ali Jafari, commandant les Gardiens de la révolution, déclarait que l’Iran produisait en série « un petit missile balistique antinavire qui va à trois fois la vitesse du son ». Les images diffusées par la télévision iranienne de la destruction d’une cible navale, filmées depuis l’autodirecteur optique du missile au moment où celui-ci plongeait sur un bateau qui semblait en mouvement, paraissaient confirmer les déclarations du général. Le 5 mars 2014, le ministre de la Défense, Hossein Dehghan, annonçait la livraison d’un missile balistique antinavire aux Gardiens de la révolution. Dérivé du missile tactique balistique Fateh‑110, le Khalij‑e Fars (golfe Persique) se distingue par un autodirecteur électro-optique. Après un essai semble-t‑il réussi en 2011, filmé depuis l’autodirecteur optique et diffusé sur YouTube, le Khalij‑e Fars aurait cette fois manqué sa cible – immobile – d’une cinquantaine de mètres, soufflant la superstructure factice et provoquant une explosion impressionnante, à moins que celle-ci ne soit le résultat d’un tir groupé avec les roquettes des vedettes. Les propos de l’amiral Ali Fadavi, commandant les Gardiens de la révolution, auparavant certain de « couler un porte-avions américain en moins de cinquante secondes », sont démentis.

Autosuffisance pour les armements navals

Sous embargo occidental après la révolution islamique, Téhéran développe depuis l’époque impériale une industrie de défense dynamisée par la guerre contre l’Irak. Les entreprises du secteur sont réparties en quatre groupes : l’organisation des industries militaires (MIO), qui produit armes et munitions, les industries aéronautiques iraniennes (IAI), les industries hélicoptéristes iraniennes (IHI) et l’industrie électronique iranienne (IEI). Le 5 novembre 2014, le gouvernement iranien approuvait une loi créant un cinquième groupe : l’organisation des industries navales des forces armées (AFMIO) (3). L’objectif est de contrôler et standardiser l’effort des petites et moyennes entreprises dans le domaine naval.

Depuis 1997, les autorités iraniennes affirment que le pays est autosuffisant, copiant ses armements occidentaux quarantenaires en les mariant avec des technologies militaires chinoises, nord-coréennes et russes, alors que des technologies duales franchissent le filtre des sanctions, en particulier pour la motorisation des navires. En août 2014, le ministre de la Défense soulignait devant le nouveau président, Hassan Rohani, que l’Iran produisait désormais les armements navals dont il a besoin. En septembre, le général Ali Gholamzadeh, directeur du « bureau de recherche et d’autosuffisance de la marine pour la guerre religieuse », confirmait les propos du ministre.

Drones transhorizon

Si l’Iran ne paraît pas disposer de radars transhorizon pour assurer le suivi d’une cible à distance, suivi nécessaire pour actualiser sa position jusqu’à ce que l’autodirecteur radar ou électro-optique puisse acquérir sa cible dans la phase terminale, Téhéran développe des drones qui paraissent destinés à surveiller des secteurs de tirs comme le détroit d’Ormuz. Le 10 mai 2014, Ali Fadavi déclarait que ses forces avaient établi des bases de drones armés de missiles autour du détroit d’Ormuz. L’imagerie confirme que l’île de Qeshm possède depuis 2011 une piste de 1 500 m. Selon l’amiral, ces drones effectueraient des missions de surveillance permanentes au-dessus du détroit et de la côte iranienne du Golfe. Le ministre de la Défense ajoute que l’un des drones employés serait le Fotros, « d’une portée de 2 000 km avec un plafond de 25 000 pieds, volant entre seize et trente heures pour effectuer des missions de combat et de surveillance… » Un autre engin est la copie iranienne du drone furtif américain RQ‑170 capturé en 2011 (4).

Si des drones parviennent à assurer la désignation d’objectif au profit de l’ASBM Khalij‑e Fars, la défense des bâtiments américains deviendra délicate, la trajectoire des missiles étant parabolique et leur vitesse proche de Mach 3. Le vice-amiral James Syring, directeur de l’agence américaine de défense antimissile, confirme l’existence et les caractéristiques du Khalij‑e Fars. À terme, ce ou ces ASBM devraient permettre à l’Iran d’interdire l’accès du Golfe aux porte-avions et, comme pour l’Irak en 2001, de les tenir à une distance de sécurité de plus de 300 km de ses côtes.

Nouveau missile à changement de milieu

L’exercice « Grand Prophète 9 » voit aussi le tir d’une arme présentée comme nouvelle par le contre-amiral Ali Fadavi : un missile peut-être tiré depuis un sous-marin en plongée. Ali Fadavi se refuse à lever l’ambiguïté sur la plate-forme de lancement, mais insiste sur le caractère révolutionnaire du missile : « L’entrée en service de cette nouvelle arme joue un rôle déterminant dans le développement de notre puissance navale pour affronter les menaces qui pèsent sur la révolution islamique, en particulier venant du grand Satan américain. » Les images présentées montrent un missile qui paraît trop grand pour être lancé depuis le tube de 400 mm d’un petit sous-marin Ghadir. Il semble également peu probable que le missile ait pu être lancé depuis les petites vedettes semi-submersibles des Pasdaran, appartenant aux classes Kajami, Peykaap 1 et Gahjae et dont les tubes sont de 324 mm ou de 400 mm. Les Ghadir et le Fateh, comme les Kilo (tubes de 533 mm), sont subordonnés à la marine et non pas aux Gardiens de la révolution, ce qui soulève la question de la vraie plate-forme de lancement, voire d’une coopération entre la marine et les Pasdaran pour cette séquence de l’exercice « Grand Prophète 9 ». Quoi qu’il en soit, le nouveau complexe militaro-industriel iranien des Gardiens de la révolution travaille aussi bien pour la marine traditionnelle que pour celle des Pasdaran, ce qui n’exclut pas un tir à partir d’un sous-marin Kilo.

Nouveau missile de croisière dérivé du Kh‑55 (AS‑15 Kelt)

Huit jours après l’exercice « Grand Prophète 9 », le général Amir Ali Hajizadeh, commandant en chef de l’armée de terre des Gardiens de la révolution, dévoile le missile de croisière Soumar d’une portée de 3 000 km, capable d’atteindre Israël ou l’Europe orientale. L’arme est copiée sur le missile de croisière aéroporté soviétique Kh‑55 (AS‑15 Kelt) dont l’Iran aurait acquis douze exemplaires pour 49,5 millions de dollars. Une version modifiée du Kh‑55, le Rk‑55 Granat (SS‑N‑21 Sampson) est mise en œuvre par les sous-marins russes, la version stratégique étant retirée du service en respect des accords russo-américains. Avec l’entrée en service du Soumar, l’Iran se dote d’un armement sol-sol qui pourrait ultérieurement être modifié et embarqué sur des bâtiments de surface, l’adaptation sur un sous-marin paraissant peut-être trop ambitieuse.

Huit types de missiles antinavires

Outre quelques vieux Harpoon américains et 300 S chinois, les deux marines iraniennes semblent employer aujourd’hui six nouveaux types de missiles antinavires.

Le missile Noor (C‑802) est le plus commun. Il arme les frégates Alvand et Mowj, les corvettes Bayandor, les patrouilleurs Kaman de la marine régulière ainsi que les patrouilleurs Thondar des Gardiens de la révolution. Le missile Noor arme également les hélicoptères Mi‑17 de l’aéronavale des Gardiens de la révolution, les chasseurs-bombardiers F‑4 Phantom et probablement Su‑24 Fencer de l’armée de l’air. Le Noor‑1 est une copie du C‑801 chinois livré en 200 exemplaires au début des années 1990. Le missile vole à une altitude de croisière de 20 à 30 m avant de plonger à 5 à 7 m au-dessus des flots pour fondre sur sa cible. Il emporte deux autodirecteurs radar et infrarouge.

Sur le Noor‑2, le moteur de fusée est remplacé par un turbojet qui permet d’augmenter la portée jusqu’à 170 km . Le Noor‑2 ressemble au C‑802, mais ne serait pas identique. En phase terminale, le missile peut se cabrer pour plonger sur le pont de sa cible ; il effectue aussi des manœuvres évasives grâce à des algorithmes qui compliquent les contre-mesures. Rien ne prouverait que le missile ait été lancé depuis un avion. Il existerait un autre missile, d’une portée de 110 km, plus léger que le Noor et qui pourrait correspondre à la version aéroportée.

Après avoir dévoilé un missile Ghader en 2013, l’amiral Sayyari annonçait en avril 2014 que ses bâtiments recevaient un missile Ghadir dans des versions mer-mer et côtière. Le Ghader et le Ghadir semblent correspondre au même missile, bien qu’il existe une différence de portée qui pourrait indiquer deux versions. En révélant que le Ghadir était monté sur la corvette Bayandor, l’amiral Sayyari confirmait que le missile était lancé depuis le conteneur du Noor. En effet, les photographies montrent un capuchon protubérant qui permet d’intégrer ce missile plus long.

Plus gros missile iranien, le Ra’ad reprend l’enveloppe du HY‑2 Silkworm chinois, en lui ajoutant l’autodirecteur radar présent sur le Noor, qui permet un vol rasant, les mêmes manœuvres évasives et un cabrage ultime pour plonger sur la cible. Le Ra’ad semble propulsé par le moteur Tolou‑5.

Beaucoup plus léger, le missile Kowsar, inspiré par le C‑701 chinois, est destiné à engager des bateaux d’environ 200 t grâce à une charge de 29 kg d’explosif antiblindage. Le guidage final est télévisuel ou infrarouge, ce qui oblige l’opérateur à s’exposer pour guider le missile jusqu’à l’impact. Le C‑701 peut être lancé depuis des plates-formes terrestres et navales – camions et patrouilleurs IPS‑16 – des Gardiens de la révolution. Le C‑701 serait le missile que le Hezbollah aurait employé contre la corvette israélienne Hanit.

Le Kowsar‑2 est similaire, mais le guidage terminal se fait par un autodirecteur radar actif qui permet à l’opérateur et à la plate-forme de lancement de se dérober avant l’impact. Révélé en septembre 2013, le Nasr‑1 serait une version du C‑704 chinois. La défense côtière comprendrait trois brigades subordonnées à la marine et une brigade dépendant des Gardiens de la révolution. Elle compterait plus d’une centaine de Noor et Ghader/Ghadir, et plusieurs centaines de Seersucker et Ra’ad répartis sur quatre sites.

Certaines informations indiquent que la milice Hezbollah chiite libanaise aurait pris possession de batteries de missiles antinavires supersoniques russes Yakhont livrés à la Syrie. Si l’information est vérifiée, l’Iran pourrait recevoir un ou plusieurs Yakhont dont la technologie serait aussitôt exploitée (5).

Les vedettes des Gardiens de la révolution

Les Gardiens de la révolution mettent en œuvre au moins 25 classes de vedettes et embarcations rapides comprenant plusieurs centaines d’unités. La plupart d’entre elles semblent avoir participé à l’exercice « Grand Prophète 9 ». Les données suivantes sont très approximatives.

Les classes les plus puissantes comprennent les dix patrouilleurs lance-missiles chinois Houdong/Thondar armés de Noor (C-802) et quatre séries de vedettes nord-coréennes – dont une ou deux submersibles ou semi-submersibles –, deux lance-missiles (30 Peykaap II, 15 Peykaap III), deux lance-torpilles à remontée de sillage (17 Peykaap I/IPS‑16 et au moins 10 IPS‑18 Tir) et deux lance-torpilles légères (3 Kajami et 3 Gahjae). Livrées par la Corée du Nord, les Kajami et Gahjae (7 t, 15 m) approchent une cible à une vitesse de 50 nœuds avant de plonger à environ 3 m pour lancer deux torpilles.

Les catamarans Tarlan (15 unités) seraient armés, eux, du missile sous-marin Shkval d’origine russe que l’Iran paraît produire localement sous le nom de Hoot. Les C‑14 (12 unités ; 17 t) sont armés du missile C‑705 Nasr, tout comme les catamarans Kashdom III/IV ou Bahman IV (quelques unités ; 17 t) qui succèdent aux Kashdom I/II (15 unités ; 17 t), aux Boghammar d’origine suédoise (20 unités ; 7 t) armés d’un lance-roquettes multiples et aux Pashe/MIG‑G‑1900 (10 unités ; 30 t) armés de deux canons bitubes de 23 mm.

Les Gardiens de la révolution déploient en outre une centaine de canots mouilleurs de mines Ashura dérivés des Boston Whaler (1 t), au moins six classes de vedettes (classe Murce, types 2 à 6) armées de mitrailleuses ou de mines, une cinquantaine de petits trimarans Bladerunner (armés de lance-roquettes multiples) et une série de catamarans de 13 m armés de canons bitubes de 23 mm.

Conçu il y a cinquante ans par le bureau d’études no 24 fusionné dans l’institut de recherche d’hydromécanique appliquée de Kiev, le Shkval aurait été déployé par la marine soviétique comme une contre-mesure nucléaire contre une torpille dont le départ vient d’être détecté. L’arme commercialisée aujourd’hui par la Russie et copiée par l’Iran est à charge conventionnelle. Lancé depuis un tube lance-torpilles de 533 mm à une vitesse initiale de 50 nœuds, le Shkval allume alors son moteur de fusée alimenté par une combinaison de peroxyde d’hydrogène (1 500 kg) et de kérosène (500 kg) pour atteindre une vitesse de 95 m/s grâce à la constitution d’une bulle gazeuse par effet de supercavitation autour de la torpille. Sa portée serait de 10 500 m. Le 6 mai 2014, le commandant en chef de la marine des Gardiens de la révolution confirmait que la version iranienne du Shkval, désignée Hoot, était en dotation dans ses forces. Le Hoot aurait effectué des essais le 5 février 2004 dans le Golfe, au large de Jask. Un contrat de production aurait été signé le 3 avril 2008 entre la branche de recherche et développement des Gardiens de la révolution et trois groupements de l’industrie de défense iranienne (6).

Le programme ambitieux de la marine régulière

Le programme emblématique de la marine régulière concerne les cinq « destroyers » (d’escorte) Mowj qui reproduisent les Alvand du chantier anglais Vosper, bientôt cinquantenaires. À Bandar Abbas, l’entreprise Shahid Darvishi Shipbuilding Concern réalise le prototype Jamaran (1 420 t), entré en service en février 2010. Excepté pour ses missiles antinavires Noor dérivés d’engins chinois, le bâtiment est armé de copies iraniennes des principaux systèmes d’armes occidentaux achetés par la marine du Shah avant sa chute : canons navals de 76 mm (alias Oto Melara) – substitués à la tourelle de 114 mm – et Fath de 40 mm L70 (alias Bofors), missiles antiaériens Sayyad‑2, la version iranienne du RIM‑66 (SM‑1) américain (7). Innovation plus nationale, le Jamaran reçoit en 2014 le premier radar tridimensionnel iranien, l’ASR 3D, en remplacement du radar anglais (Iris 76) Plessey AWS‑1 2D des Alvand. L’ASR serait capable de détecter jusqu’à 100 cibles à 200 km. Autre différence, une propulsion diesel – au lieu des turbines à gaz. Lancé en 2013 par le chantier Shahid Tamjidi Marine Industries de Bandar e‑Anzali, sur la mer Caspienne, et en essai depuis l’été 2014, le Damavand, deuxième Mowj (8), serait encore plus performant grâce à une coopération réussie entre des PME et l’industrie militaire.

Le 27 février 2014, le président Rohani se rendait à Bandar Abbas où il rencontrait les ingénieurs du programme Mowj. Depuis le Jamaran, il a observé la troisième unité du programme, le Mowj‑2 Sahand, en armement à flot sur un quai perpendiculaire. Présentée par l’amiral Sayyari comme étant « 30 % plus avancé » que le Jamaran, le Sahand présente des superstructures inclinées qui témoignent d’une recherche de furtivité.

En 2012, l’Iran annonçait la mise en chantier prochaine d’un bâtiment-école ou « destroyer », le projet Loghman, armé de missiles de croisière susceptibles de frapper les États-Unis. Mesurant 145 m pour un déplacement de 5 500 t (9), une maquette du Loghman fut présentée en juin 2012 au guide suprême de la révolution, l’ayatollah Ali Khamenei (10). Baptisée Khalij‑e Fars la première unité pourrait avoir été mise sur cale en 2014. Grandes plates-formes à pont continu, les Loghman emporteront le même armement que les Mowj, dont le nouveau radar ASR 3D. L’important bloc superstructure abritera des salles de classe. Le hangar spacieux devrait recevoir deux hélicoptères Sea King.

Les « frégates » Sina‑1 reproduisent exactement les patrouilleurs Combattante II achetés en France dans les années 1970. Shahid Tamiidi Industries livre quatre répliques pour la flottille de la Caspienne et Bandar Abbas en construit au moins deux autres.

Répliques de« 209/1100 » et projet de sous-marin nucléaire lanceur d’engins ?

L’étude des technologies sous-marines a débuté dans les années 1970 avec la commande impériale de sous-marins Tang d’occasion aux États-Unis et « 209/1100 » en Allemagne. En mars 1992, l’Iran commandait trois sous-marins Kilo (3 075 t) à la Russie, livrés respectivement les 21 novembre 1992, 10 juin 1993 et 25 novembre 1996. Le 8 mars 2006, l’Iran admettait au service son premier véritable sous-marin, le Nahang (115 t en plongée), suivi en 2007 par le premier de 21 sous-marins côtiers classe Ghadir IS‑120 (180 t en plongée, 29 m de long), très proches des Yono MS‑29/P‑4 nord-coréens.

Le 3 février 2014, la télévision montrait des images du Fateh, le plus grand sous-marin construit à ce jour en Iran (500 t en plongée, 40,5 m de long, 32 hommes d’équipage), mis sur cale le 25 août 2008 et lancé le 5 octobre 2011 au chantier ISOICO à 25 km à l’ouest de Bandar Abbas. Un deuxième Fateh est en construction à Bandar Anzali. La classe pourrait comprendre huit unités (11). En janvier 2012, l’Iran avait dévoilé la maquette d’un futur sous-marin océanique de 1 200 t type Besat, copié sur le Type‑209/1100 du constructeur allemand HDW, dont Téhéran avait obtenu les plans lors de l’achat de six unités – qui n’ont pas été livrées (12).

Enfin en juin 2012, le contre-amiral Abbas Zamini, commandant adjoint de la marine iranienne, évoquait le projet d’un sous-marin nucléaire « dans le respect du traité de non-prolifération », publiant l’impression d’artiste d’un SNLE, directement copié sur les Borei russes et citant l’exemple d’un sous-marin de 18 750 t qui réclamerait 12 millions d’heures de travail. Si Téhéran paraît très loin de pouvoir envisager un tel projet, l’intention semble contredire le renoncement au nucléaire militaire (13).

Quel partage des responsabilités entre les deux marines ?

En 2009, des zones de responsabilité auraient été définies pour la marine de la République islamique et celle des Gardiens de la révolution. À la première, la responsabilité du golfe d’Oman (ou mer d’Arabie) et de la mer Caspienne ; à la seconde celle du détroit d’Ormuz et du golfe Persique. Dans le discours qui marque le lancement de l’exercice, le commandant des Gardiens de la révolution, le major-général Aziz Jafari, note l’intention de ceux-ci de contrôler « à la fois » le golfe Persique et le golfe d’Oman. Le discours manifeste-t‑il une rivalité entre la marine et les Gardiens de la révolution ? C’est l’opinion de Farzin Nadimi, chercheur au Washington Institute for Near East Policy (14). Pourtant, l’ordre de bataille de la marine iranienne paraît démentir cette interprétation. Les petits sous-marins Ghadir sont subordonnés à la marine et non pas aux Gardiens de la Révolution et leur théâtre d’opérations est le golfe Persique et le détroit d’Ormuz. Il en est de même pour les patrouilleurs lance-missiles Kaman (Combattante II), dont une partie est basée à Bouchir, au nord du Golfe. Nonobstant ce discours manifestement exagéré sur le partage des zones, les deux marines iraniennes semblent donc appelées à continuer à agir de manière coordonnée sur les mêmes théâtres, tant dans le Golfe que dans le détroit d’Ormuz et le golfe d’Oman, comme cela s’est toujours passé, en particulier durant la guerre Iran‑Irak.

Vocation hauturière pourla marine régulière ?

En 2014, 80 % des bâtiments de la flotte, soit trois des cinq frégates Alvand, deux des quatre corvettes PF‑103, dix des douze Combattante II, les quatre bâtiments amphibies et les trois pétroliers, datent de l’époque impériale. Refondus ou bien entretenus, ils continuent à affirmer le rôle régional de l’Iran, aux côtés des trois sous-marins Kilo achetés en Russie. Les forces navales iraniennes effectuent des PASSEX avec les marines pakistanaises et indiennes, assurant des déploiements de plus en plus lointains et de plus en plus ambitieux. Depuis novembre 2008, les croisières iraniennes participent à l’effort international contre la piraterie pour protéger la navigation et rappeler que l’Iran – stigmatisé par la communauté internationale pour son programme nucléaire – est un acteur responsable et solidaire. La marine iranienne déclare avoir escorté 670 navires, mettant en échec plusieurs attaques et prenant d’assaut au moins une fois un navire capturé.

En février 2011, l’Iran envoyait pour la première fois – transits de livraison exceptés – un groupe naval en Méditerranée. La frégate Alvand et le pétrolier Kharg ont relâché à Lattaquié chez l’allié syrien, délivrant des armes et provoquant des inquiétudes en Israël et en Occident. Le 4 septembre 2012, le commandant en chef de la marine iranienne, le Habibollah Sayyari, déclarait que la marine iranienne se déploierait dans l’Atlantique. Outre promouvoir le professionnalisme de son institution en insistant sur la nécessité de former les élèves officiers comme dans les autres marines, l’amiral précisait : « À l’instar des puissances arrogantes présentes à nos frontières maritimes, nous aurons aussi une présence navale près des frontières américaines. » Ce discours velléitaire fut repris en septembre 2013 par le commandant adjoint de la marine, le contre-amiral Gholam Reza Khadem Biqam.

Après avoir rappelé et soutenu le souhait des pays riverains de l’océan Indien de constituer une organisation internationale de lutte contre la piraterie, le contre-amiral expliquait que les croisières iraniennes répondaient à des objectifs « tactiques » et « politico-éducatifs » : « Nous essayons de montrer notre puissance au monde et, en même temps, nous cherchons à familiariser nos cadets avec le métier de marin. » À défaut d’avoir encore navigué en Atlantique, la marine iranienne gagne le Pacifique. En février 2013, la 24e « flotte », composée de la frégate Sabalan et du pétrolier Kharg, relâchait dans le port chinois de Zhangjiagang, sur la mer de Chine du Sud, après une navigation de quarante jours et 7 000 nautiques.

« Mer de paix et d’amitié, très sûre », selon le contre-amiral Haddad, la mer Caspienne est pourtant le théâtre d’une course aux armements navals liée à ses richesses en hydrocarbures. Depuis 1991 et la chute de l’URSS, l’Iran, la Russie, le Kazakhstan, le Turkménistan et l’Azerbaïdjan se disputent leurs parts respectives de la mer fermée sans être parvenus à un accord. Sayyari, le commandant en chef, explique que « l’Iran possède 20 % de la Caspienne sous la surveillance de sa marine ». Si Téhéran et Moscou partagent des points de vue proches, l’Azerbaïdjan, partenaire stratégique d’Israël et des États-Unis, apparaît comme l’adversaire potentiel. Le contre-amiral Haddad souligne que « les riverains doivent respecter la souveraineté de chacun » et que la marine iranienne y « contrôle toutes les activités en soutien à la défense des intérêts nationaux ».

L’hostilité persistante d’Israël et des monarchies sunnites

Les termes du futur accord sur le nucléaire iranien ne satisfont ni les Israéliens, ni l’Arabie saoudite. Pour beaucoup d’observateurs, les 20 000 centrifugeuses que posséderait déjà l’Iran semblaient clairement indiquer un programme d’enrichissement destiné à produire une arme nucléaire. Téhéran aurait déjà produit 10 t d’uranium enrichi et devra n’en conserver que 300 kg, sans que l’on sache encore ce qu’il adviendra des 9,7 t restantes. Pour les Saoudiens comme pour les Israéliens, cette réduction à 6 000 centrifugeuses ne garantit pas que Téhéran ne produira pas un jour une arme nucléaire, ce d’autant plus que les modalités d’élimination des 97 % du stock iranien d’uranium enrichi doivent encore être précisées. Un contrôle international effectif devra également suivre.

La présence iranienne en Syrie, son soutien au Hezbollah libanais, aux chiites du Bahreïn et du Yémen, où l’Arabie saoudite dirige une coalition, font de Téhéran un adversaire, aussi bien pour les monarchies sunnites que pour l’État hébreu. Au lendemain du préaccord irano-américain, l’ambassadeur d’Arabie saoudite à Washington n’exclut pas que le Royaume se dote un jour de l’arme atomique, produisant l’effet domino que tout le monde redoute et qui justifie l’intransigeance à l’égard de Téhéran (15).

* Cet article n’engage pas le ministère de la Défense.

Article paru dans DSI n°114, mai 2015.

Notes

(1) Arash Karami, « IRGC : Naval exercise also “media-psychological” operation », Al-Monitor, 2 mars 2015 (http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2015/03/iran-naval-exercise-us-aircraft-carrier.html).

(2) Farzin Nadimi, « Iran’s Provocative Naval Exercise: Motives and Implications », Policy Watch 2381, The Washington Institute for Near East Policy, 3 mars 2015.

(3) Armed Forces Marine Industries Organization.

(4) Fars News Agency, « IRGC to Use RQ-170 for Bombing Missions », 12 mai 2014.

(5) http://www.janes.com/article/32032/hizbullah-takes-delivery-of-advanced-syrian-weapons, 22 avril 2014.

(6) Aerospace Industrial Organization, Eighth Imam Industrial Group et Javad ol-A’emeh Productions.

(7) Jeremy Binnie, « Iran announces progress on long-range SAMs », IHS Jane’s Defence Weekly, 4 septembre 2014.

(8) Parfois désignée Velayat.

(9) http://defence.pk/threads/irans-navy-unveil-new-achievment-on-navy-day.288958/#ixzz3IqGMqMZs.

(10) http://english.farsnews.com/newstext.php?nn=9106240848.

(11) « DM: Iran to Launch New Submarine to Boost Naval Capabilities in High Seas », Fars News Agency, 27 novembre 2013.

(12) Iran to release Fateh, Besat submarines of own production, Trend, 18 janvier 2012 (http://en.trend.az/iran/1981494.html).

(13) « Iran plans to build N-fueled submarines », Press TV, 12 juin 2012.

(14) Farzin Nadimi, op. cit.

(15) Alexandra Jaffe, « Saudi ambassador won’t rule out nuke development », CNN NewSource, 26 mars 2015.

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