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Combattre la peur comme agent ennemi. Les apports de la résilience

Un garde-côte regarde le site de Ground Zero. Exemple éclatant de résilience spontanée, dans les heures qui ont suivi l’attaque, plus d’un million de personnes ont été évacuées de Manhattan par l’Hudson et l'East River sur des ferries de la ville ou des bateaux de particuliers… sans qu’aucun ordre ait été donné. (© US Coast Guard)

Entretien avec Chris Zebrowski, maître de conférences en science politique et relations internationales, université de Loughborough (Royaume-Uni). Entretien paru dans DSI n°120, décembre 2015.

Traduit de l’anglais par Gabriela Sulea-Boutherin.

Si la résilience est devenue ces dernières années un terme très en vogue dans le domaine de la sécurité, seuls quelques ouvrages lui ont été consacrés. Comment expliquer l’asymétrie entre la mobilisation du concept chez les praticiens – y compris dans les documents de défense officiels – et son traitement académique ?

Il est difficile de répondre. Mon premier article sur la résilience a été publié lorsque je terminais mon master en 2008. Très peu avait été écrit à l’époque sur ce concept dans le champ académique, exception faite de l’écologie et de la psychologie, et ce en dépit de son importance dans le domaine politique. En revanche, au cours des deux dernières années, nous avons pu constater une explosion du nombre de documents sur l’idée de résilience dans un registre académique de plus en plus large.

De mon point de vue, cela tient, du moins en partie, à la longueur des cycles de publication qui, associés à un processus de révision par des pairs (peer-review), peuvent retarder de plus d’un an un document de recherche opportun. Pour autant, cela n’explique pas totalement ce décalage. Peut-être celui-ci témoigne-t-il plus généralement des conditions dans lesquelles sont créées les nouvelles connaissances, et la recherche académique en particulier. Un domaine entièrement nouveau peut s’avérer très intimidant pour un universitaire. Il est nettement plus confortable de réagir aux idées des autres que de se lancer sur une toile vierge.

Mais, bien évidemment, cela peut aussi être problématique. Au fur et à mesure que se développe la recherche sur un sujet, le consensus peut également apparaître autour de certains modèles, questions, idées et/ou débats. La créativité dans un domaine peut être étouffée lorsque s’installent des dépendances au chemin emprunté. Nous pouvons le constater dans plusieurs domaines de la recherche sur la résilience. Par exemple, les premières recherches ayant identifié des liens entre résilience et néolibéralisme ont considérablement contribué à aiguiser les analyses critiques et à orienter les recherches futures. Cette vision risque toutefois de devenir dogmatique. Le fait d’utiliser le néolibéralisme pour expliquer ce qu’« est » la résilience soulève une double difficulté : d’une part, cela tend à occulter l’immense diversité de sens que revêt le terme « résilience » dans différents domaines académiques et appliqués. D’autre part, cela ne tient pas compte du fait que le néolibéralisme renvoie à une série complexe et aucunement cohérente d’idées, de discours et de pratiques, ce qui perturbe dès lors sa capacité à être un modèle permettant de clarifier le sens de la notion de résilience. C’est pourquoi je pense qu’il est important de continuer à problématiser la résilience – et de montrer qu’elle pourrait être encore plus complexe que nous ne le pensons – afin de susciter un questionnement critique sur sa signification et ses implications en matière de politiques de sécurité.

Pour le politologue, la résilience n’est pas un sujet aisé à manier intellectuellement – en particulier lorsqu’elle est utilisée pour formuler des politiques. Votre ouvrage parle de changer de point de vue sur le concept et de le considérer comme une valeur. Mais dans ce cas, sera-t-il encore opérationnel et politiquement pertinent ?

C’est une bonne question. Je pense que beaucoup d’encre a coulé en cherchant à conceptualiser la résilience. S’agit-il seulement de se rétablir ou bien alors de progresser ? Est-ce une capacité innée ou est-elle apprise ? Des recherches plus approfondies ont identifié la nature multifacette de la résilience et tenté de saisir cette diversité des types de résilience. Toutefois, les sens que revêt cette dernière continuent à proliférer, annihilant tout effort de dresser une liste exhaustive des différentes visions du concept. Son caractère flou est pour le moins fertile : il facilite la communication et renforce la confiance en donnant le sentiment de travailler à un même objectif.

L’idée est bien évidemment que si nous parvenons à définir la résilience, nous serons alors plus à même de comprendre sa valeur et d’en faire part aux praticiens. Un modèle idéal de la résilience offrirait les fondements sur lesquels la pratique professionnelle pourrait être orientée, organisée, comprise et évaluée. J’adopte une autre approche. Plutôt que de voir le sens de la résilience comme une condition nécessaire pour déterminer sa valeur, je considère que la valeur attachée à la réflexion sur la résilience est responsable, du moins en partie, de l’élargissement continu de son sens. Espérons que ce soit notable chez les praticiens qui ont observé par eux-mêmes comment de vieilles idées peuvent avoir une nouvelle vie en déclarant qu’elles font avancer le sujet de la résilience. Et, bien évidemment, plus le nombre de ceux cherchant à tirer profit de la résilience est grand, plus son sens est fragmenté et sa valeur – en tant que concept à la mode – croissante.

Plutôt que d’arriver avec des affirmations sur le « sens véritable » de la résilience, je cherche à cerner les différentes manières de la comprendre et de la mettre en pratique. Plusieurs sens de la résilience prolifèrent au sein et au-delà des disciplines académiques et des activités professionnelles. Cela ne veut aucunement dire que la résilience signifie tout et n’importe quoi ! Il existe au contraire un trait commun à ces différentes utilisations du terme « résilience » nous permettant, dans un sens général, de communiquer indépendamment de ces divisions académiques et professionnelles. Toutefois, en regardant de plus près, de subtiles différences existent entre les divers sens que l’on prête à la résilience, souvent ignorées des praticiens dont l’intérêt pour le sens profond des concepts est autrement moindre que chez les universitaires.

Il faut tout d’abord être clair quant au fait qu’il n’existe pas un « concept » de résilience attendant d’être découvert. Il existe, cela dit, un discours proliférant sur la résilience que doivent connaître les praticiens, notamment lorsqu’ils s’inscrivent dans un champ interdisciplinaire, afin de s’assurer qu’ils œuvrent dans un même but. Considérer la résilience comme une valeur implique d’admettre que le terme recouvre simultanément des sens différents, sans doute liés, mais incompatibles. Cela ne suggère pas, bien sûr, que la résilience, n’ayant pas une signification stable, soit dépourvue de sens ou incompréhensible. Le caractère flou du concept facilite au contraire la communication interdisciplinaire et donne le sentiment d’un objectif commun, même si, en y regardant de plus près, de subtiles différences émergent quant au sujet à l’étude. D’une manière générale, si cette situation est, de mon point de vue, fertile dans des contextes opérationnels et politiques, elle comporte le risque de malentendus auxquels les praticiens doivent être attentifs.

Reconnaître la résilience comme une valeur a certainement des implications politiques, mais je soulignerais que cela ne la rend pas sans pertinence à ce niveau. Premièrement, il serait peut-être nécessaire d’inverser nos hypothèses sur la relation entre connaissances académiques et pratique professionnelle. Au lieu de supposer que les universitaires peuvent fournir des concepts sur la base desquels la pratique professionnelle peut ensuite être orientée, organisée et évaluée, je suggérerais que la recherche autour de la résilience pourrait être mieux placée pour comprendre la multiplicité des sens qu’elle revêt dans tout domaine opérationnel. De manière plus ambitieuse encore, cela pourrait nous encourager à adopter une approche plus expérimentale de la résilience sur le terrain. Au lieu de chercher à opérationnaliser des définitions préexistantes, nous pourrions être encouragés à expérimenter et à innover, à modifier les concepts existants de la résilience pour faire avancer des opérations ou atteindre de nouveaux objectifs. Si le sens de la résilience est flexible, nous devrions voir cela comme une opportunité de le modeler selon nos propres fins.

Nous vivons dans un « monde de mauvaises nouvelles », où les risques sont omniprésents : crises économiques, guerres, terrorisme, changement climatique, etc. Comment nous libérer de la peur et devenir plus résilients ?

Il s’agit pour moi d’une question essentielle. La peur est dangereuse. Au moins aussi dangereuse que l’hubris. Si les inquiétudes bien placées peuvent conduire à la préparation, les peurs mal placées constituent un gaspillage de ressources – voire pis. Les politiques de sécurité ancrées dans la peur peuvent finalement se révéler contre-productives : elles génèrent des dilemmes de sécurité qui créent les conditions mêmes que ces politiques de sécurité visaient à améliorer.

Esquisser une histoire de l’intervention d’urgence du Royaume-Uni depuis ses débuts en 1918, comme je le fais dans mon livre, contribue peu à nous rassurer sur notre capacité à identifier et à évaluer avec précision les menaces imminentes au fil du temps. Le précurseur historique des Civil Contingencies britanniques est une organisation secrète brisant les grèves et conçue pour contrer la menace militaire qui était, selon l’opinion générale, largement exagérée. Dans les années qui ont suivi, la confusion entre le comportement des foules lors d’une grève et la panique de la population a fait de cette organisation un modèle pour les forces de défense civile du Royaume-Uni. L’accent mis sur la réponse à la panique aurait semblé illogique à plus d’un durant la guerre froide. Les experts s’accordent aujourd’hui sur le fait que la panique n’est en réalité qu’un mythe. Cela devrait à tout le moins nous contraindre à réfléchir à la manière dont on considère les menaces contemporaines. Au Royaume-Uni, un certain nombre de politiques récentes – de la décision d’entrer en guerre en Irak jusqu’au programme de prévention de l’extrémisme violent (Prevent) – génèrent précisément les insécurités qu’elles sont censées combattre.

Cela soulève la question de savoir si la résilience nous libère véritablement de la peur. La sécurité promettait de nous libérer du danger. L’État, en accomplissant son devoir hobbesien, était obligé d’éradiquer les dangers et d’assurer les conditions permettant aux individus et aux communautés d’atteindre leurs plus hauts potentiels – la liberté et la sécurité. Le fait que l’État n’a jamais été en mesure de véritablement atteindre cet objectif ne l’a pas miné, mais a plutôt contribué à étayer sa valeur et sa légitimité. La résilience, au contraire, ne promet pas d’éradiquer les dangers.

En dépit des lourds investissements dans les technologies de prospective, les outils d’analyse des réseaux et autres méthodes visant à empêcher les tragédies, des dangers continuent à planer. Les menaces contemporaines sont simplement trop complexes et inattendues pour être convenablement prévues ou prévenues. La résilience ne peut empêcher qu’un événement se produise. Elle peut en revanche lui retirer son potentiel perturbateur. Des événements continuent à se produire, mais si la destruction qu’ils engendrent est atténuée et notre récupération accélérée, alors nous pouvons pour le moins être assurés que leur impact sur nos vies sera minimal. Le caractère flou de la résilience est donc pour le moins fertile – il facilite la communication et renforce la confiance dans les opérations en donnant le sentiment d’œuvrer pour un objectif commun. Les menaces abondent, mais nous n’avons plus à craindre leurs conséquences.

Bien évidemment, une analyse plus approfondie de la résilience révélera une déconnexion entre ses objectifs supposés et les effets réels, tout comme c’est le cas de la sécurité. De la même manière que des politiques de sécurité trop zélées peuvent précisément générer les insécurités qu’elles étaient censées prévenir, les politiques de résilience apparaissent pratiquement dépendantes des peurs qu’elles promettent de réduire. Cela ressort très clairement des campagnes de préparation que l’on utilise pour encourager la résilience des individus, des entreprises et des communautés. Ces campagnes promettent que les préparatifs présents nous permettront de nous détendre à l’avenir. Seulement, il y a toujours plus de préparatifs à accomplir, plus de vigilance à avoir. Au lieu de soulager les peurs, ces campagnes dépendent de leur attisement – générant ainsi les insécurités qu’elles promettaient d’apaiser.

Je le répète, le défi ne consiste pas à accepter cette situation comme un trait intrinsèque de la réflexion autour de la résilience, mais à se demander de quelle manière la résilience peut être redéfinie et/ou redéployée afin de réellement dissiper nos craintes et nos insécurités. Je ne suggère pas que cela soit aisé, ni même nécessairement possible, mais je pense que cela mérite une attention critique avant d’abandonner le concept de résilience.

Quelle est la relation entre résilience et forces morales ? Ces deux concepts sont-ils strictement équivalents ?

De mon point de vue, les idées de résilience et de moral ont plus qu’un air commun. Je pense que la résilience, tout comme le moral, correspond à une sorte de sensibilité romantique selon laquelle ce dont un corps est capable – ce qu’il peut accomplir – dépasse les capacités calculables par des méthodes scientifiques. Comme le moral, la résilience est associée à un type de puissance que les gouvernements souhaitent apprendre à obtenir, optimiser, discipliner et canaliser vers leurs propres objectifs.

Mais il existe également d’importantes différences dont la clarification nécessite, je pense, une recherche plus approfondie. Tout d’abord, l’idée de moral, ou de « forces morales », peut-être associée à l’idée d’esprit de corps qui apparaît dans les discours militaires français à la fin du XVIIIe siècle. Nous savons également que l’esprit de corps fut une idée cruciale autour de laquelle étaient organisées les armées napoléoniennes. S’éloignant du schéma mécaniste de la force martiale (ancré dans la physique newtonienne) sur lequel reposait le modèle d’armée de Frédéric le Grand, les armées napoléoniennes ont utilisé un schéma énergétique de la force martiale (ancré dans la science de la thermodynamique). De ce fait, le moral a toujours été conçu à travers des métaphores énergétiques ; le corps individuel et collectif traduits en moteurs thermiques.

La résilience est au contraire associée à un schéma cybernétique du pouvoir. C’est pourquoi, dans les discours sur la résilience, l’accent est plus souvent mis sur l’information et la communication que sur l’énergie. Si le moral collectif est un affect énergétique transmis à travers la suggestion, la résilience collective est comprise comme un produit de la connaissance situationnelle partagée et de l’auto-organisation suscitée par des communications en temps réel. Cela pourrait avoir d’importantes conséquences pour les idées associées comme la solidarité, qui apparaissait largement dans les discours sur le moral, mais semble avoir disparu de ceux sur la résilience.

Comme le moral, l’émergence de la résilience fut accompagnée de toute une série de mesures d’évaluation censées pouvoir la mesurer. Je suis plutôt sceptique en ce qui me concerne quant à une telle démarche, bien que je doive admettre ne pas être expert en la matière. Selon moi, les aspects mesurables sont, dans le meilleur des cas, périphériques. Si nous ne pouvons pas mesurer directement le moral, il est possible de le faire pour ce qui agit dessus – nutrition, repos, sentiment des individus lorsqu’ils réfléchissent sur eux-mêmes dans le cadre d’études. Cela pourrait nous aider à appréhender le « moral national », mais il ne s’agit pas d’une mesure directe de celui-ci.

Une importante critique relevait l’association entre résilience et néolibéralisme. La résilience est accusée d’être un instrument pour ceux cherchant une réduction de l’État et un retrait de son devoir historique d’assurer la sécurité. Que leur répondez-vous ?

Sans aucun doute, l’émergence historique de la résilience est liée à l’ascension du néolibéralisme en tant que doctrine politique et économique. Comme je le montre dans ce livre, les premières formulations de la résilience dans les domaines de la théorie des écosystèmes complexes et de la psychologie de l’enfant, dans les années 1970, résonnaient fortement avec les critiques néolibérales de l’État-providence avancées, entre autres, par le philosophe et économiste britannique Friedrich Hayek (1899-1992). La reconnaissance du fait que la résilience fut, dans de nombreux domaines, utilisée pour promouvoir un programme néolibéral a contribué à susciter des questions essentielles sur la résilience en tant que valeur de sécurité et sur les forces politiques et économiques associées qui lui ont historiquement conféré cette valeur.

Cela dit, une association historique ne signifie par nécessairement que la résilience et le néolibéralisme soient synonymes ou qu’ils ne puissent être dissociés à l’avenir. N’oublions pas l’observation de Nietzsche selon laquelle les raisons à l’origine des choses pourraient se trouver très éloignées de l’emploi qui en sera fait par la suite. Les idées sont réinterprétées, reformulées, redéployées à de nouvelles fins, changeant, au cours de ce processus, leurs signification et but initiaux.

Il est clair que de fortes associations continuent à exister entre résilience et néolibéralisme et la recherche fondamentale sur la résilience doit continuer à étudier les nombreuses manières dont elle est utilisée, et même reformulée, afin de faire avancer ce programme politique. Toutefois, cela ne devrait pas nous empêcher de travailler dans le même temps sur les manières dont la résilience est employée pour résister aux idées et politiques néolibérales. La mobilisation des discours de résilience dans le mouvement des « villes de transition » est un exemple d’utilisation visant à forger une nouvelle vision de l’action sociale et politique ancrée dans les idées de justice et de durabilité environnementale qui vont à l’encontre de celles proposées par les néolibéraux. La recherche sur la résilience doit donc à présent tenter d’aller au-delà des critiques qui semblent suggérer qu’il ne s’agit que d’une idéologie néolibérale et s’orienter vers des analyses plus concertées, empiriques, des différentes façons dont la résilience s’éloigne des hypothèses et des programmes néolibéraux. Non seulement le fait d’admettre que le sens de la résilience est toujours en cours d’évolution produit de meilleures recherches, mais je crois également qu’il offre l’opportunité d’ouvrir de nouvelles pistes pour explorer la manière dont la résilience peut être comprise et utilisée à de nouvelles fins.

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 22 octobre 2015.

Entretien paru dans DSI n°120, décembre 2015.

 

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