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Menace djihadiste : quelle évolution ?

Des combattants de l’État islamique défi lent. Les théâtres extérieur et intérieur sont directement liés. Au-delà, ne pas être présent sur les théâtres extérieurs n’est pas une garantie de sécurité : la Suisse a également été l’objet de menaces… (© D.R.)

Entretien avec Yves Trotignon, analyste senior. Entretien paru dans DSI n°111, février 2015.

Les attaques de janvier font penser, dans leur structure, à celles de Bombay. Avec une multiplication des frappes qui crée un sentiment de massification de la menace. L’analogie est-elle pertinente ?

Oui, elle est très pertinente. Bombay était l’application d’une théorisation faite par les idéologues-stratèges djihadistes – appelons-les ainsi – qui répondait à une volonté d’adapter le dispositif opérationnel à la présence sécuritaire et à l’impossibilité qu’avaient à l’époque, en 2007 et 2008, les djihadistes d’Al-Qaïda de recréer des réseaux structurés en Europe. Ceux-ci avaient été, en gros, éradiqués après le 11 septembre et l’avaient été une nouvelle fois après les attentats de Madrid et de Londres. Face au resserrement des liens entre les services et à la coopération internationale qui commençait enfin à déboucher sur des résultats, ils ont décidé de ne plus tenter de grosses opérations coûteuses, longues et compliquées à planifier, et qui exposaient à des répressions. Il s’agissait de passer à des opérations qui donnaient l’impression d’être spontanées et qui étaient le fait d’individus ou de petites cellules isolées qui devaient agir de manière très autonome, avec leur propre tempo. Leur lettre de mission était : « faites cela comme vous voulez, choisissez vos cibles en fonction du combat qui est le nôtre, et faites ça bien ».

Bombay en a été la mise en application et la quintessence, avec des moyens étatiques derrière dès lors que l’État pakistanais a été en partie associé à l’attaque, avec des moyens lourds prépositionnés. Cela renvoie aussi à ce qui a été fait à Beslan en 2004 : il y a une planification, une volonté de commettre un attentat spectaculaire sur des cibles très symboliques – en l’occurrence une communauté scolaire avec des parents lors de la rentrée des classes – tout en le coordonnant avec des avions qui explosent et des frappes sur le métro de Moscou. Bombay, c’est une unité de temps, de lieu, un commando qui débarque et qui prend des armes prépositionnées, comme elles l’étaient à Beslan dans l’école. Il se déplace alors dans la ville en attaquant des cibles symboliques, comme des restaurants fréquentés par des Occidentaux, et en créant du chaos. À la fin du périple, il se réfugie dans des hôtels de luxe fréquentés par les Occidentaux en jouant Fort Alamo, en faisant durer l’exercice pour créer des effets politiques, en montrant que les autorités indiennes ne sont pas en mesure de répondre immédiatement à la menace et en allant jusqu’au martyre. Le point d’application ultime, ce sont des cibles symboliques très fortes, dans la capitale économique du pays.

Cela devient la valeur étalon : pour Paris, on parle de « 11 septembre français ». À mon avis, c’est très exagéré au regard de ce qui s’est passé le mercredi 7 janvier. Bombay a été un vrai choc, et un carnage (plus de 160 morts). L’attaque est devenue la nouvelle action à imiter après les attentats simultanés que l’on avait vus à Nairobi, Dar es Salam, Londres, Madrid, New York et Washington. Plutôt que de viser des cibles espacées, il s’agit d’utiliser la ville comme une zone de manœuvre dans laquelle seront frappés plusieurs objectifs de manière simultanée ou séquencée. Les attaques de Bombay étaient très organisées et c’est là que réside la différence avec Paris. On n’a pas ici le sentiment d’avoir affaire à des gens qui ont une planification millimétrée. De même pour Mohamed Merah : il a typiquement réalisé un « mini-Bombay» entre Montauban et Toulouse. Cet individu a suivi, seul, un chemin opératoire qu’il maîtrisait parfaitement, ainsi que ses armes et l’environnement urbain. Il a même parfois été plus habile que les policiers. Mais il était seul et on ne lit pas de schéma tactique. On sait par exemple que l’attaque contre l’école juive n’était pas planifiée de longue date, c’était une sorte de pulsion.

Ce qui est compliqué pour les services est que l’absence de lisibilité du plan de l’adversaire ne permet pas d’anticiper et de répondre : un type surgit et tire sur des employés municipaux et on le retrouve le lendemain porte de Vincennes ; et pendant ce temps, d’autres, qui ont commis l’attentat mercredi matin, qui ont été vus jeudi et que l’on cherche en Picardie, reviennent en région parisienne, alors que l’on pensait qu’ils allaient là aussi jouer Fort Alamo dans une ferme, en fixant des forces de sécurité. Cela manque donc de cohérence tactique, mais c’est très cohérent politiquement : il s’agit de provoquer un débat national, des tensions sociales, des questionnements cruels sur l’efficacité des services de sécurité, du cadre judiciaire, de la pertinence de la réponse pénale classique.

Et l’effet, on l’avait déjà vu à Nairobi en 2013, est démultiplié par Internet, Twitter, Facebook, les vidéos et le fait que les forces de sécurité ne peuvent plus espérer agir de façon confidentielle – il y aura toujours quelqu’un qui fera des commentaires et filmera – alors que les terroristes eux-mêmes sont connectés et peuvent suivre en direct les événements. Ce qui est intéressant, c’est qu’à Nairobi, l’attentat était le fait des Shebab, une organisation très puissante, qui l’ont commenté en direct et relayé depuis Mogadiscio. Du 7 au 10 janvier à Paris, il n’y a pas eu de relais par Internet ni de revendication immédiate, ce qui laisse à penser que l’on a affaire à des équipes autonomes : un minigroupe d’une dizaine de personnes, qui agit de manière autonome et qui n’a pas le temps et/ou les moyens, ni de soutien lui permettant d’exploiter médiatiquement les événements autrement que par des coups de téléphone rapides. Pour l’instant, on n’a trouvé aucune trace de la présence des djihadistes auteurs des attaques sur Twitter.

En se repliant de Charlie Hebdo, les frères Kouachi ont indiqué qu’ils’agissait d’«Al-Qaïda au Yémen». Peut-on considérer qu’AQPA (Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique) est dans une logique différente de celle d’Al-Qaïda «central» refusant la territorialisation? Cette attaque, si elle est commanditée par AQPA, signifierait-elle une évolution doctrinale?

Je ne pense pas. Pour Charlie Hebdo, on a plus affaire à une cellule autonome, qui a été formée par le Yémen et qui est djihadiste orthodoxe – qui n’est donc pas liée à l’État islamique – et dont les liens nous montrent que ses membres ont au contraire été très liés à des anciens du GIA (Groupe Islamiste Armé), aux réseaux djihadistes « historiques» français et européens. Il y a manifestement un lien personnel très fort entre certains djihadistes parisiens et le Yémen, et il y a aussi des liens entre eux et des réseaux européens antifrançais, antioccidentaux, qui sont sensibles à la cause du djihad mondial, mais qui sont déconnectés des considérations stratégiques d’AQPA. La revendication par AQPA, en deux temps, n’est à ce titre pas totalement satisfaisante. 

Concernant AQPA elle-même, elle a d’ailleurs longtemps été considérée comme la meilleure franchise d’Al-Qaïda, la plus innovante, celle qui a révolutionné la communication djihadiste avec la revue Inspire et qui a ensuite inspiré Dabiq, qui a diffusé des récits d’attentats. On se souvient aussi de la menace des colis piégés entre les Émirats et les États-Unis, du recrutement d’individus isolés comme le major Malik Nadal Hassan à Fort Hood en 2009, d’un jeune nigérian recruté et formé au Yémen et envoyé dans un avion qui devait exploser entre Amsterdam et Détroit, en 2009 également. C’est une organisation qui a innové et qui a essayé de mettre en œuvre des théories centrées sur les individus isolés, difficilement détectables et qui a un temps été en position de tenir certains gouvernorats du nord du Yémen. Les choses changent cependant : le pays est en guerre civile et en train de s’effondrer, la rébellion chiite lutte maintenant contre AQPA, qui est d’abord dans une logique de survie. 

On pourrait considérer, mais c’est peut-être hâtif, que les attentats de Paris, quelles que soient les motivations initiales de leurs auteurs, veulent montrer que l’État islamique, la Libye, le Sinaï sont des fronts d’actualité, mais que la « vieille garde » est toujours là. Il y a donc une menace djihadiste et deux acteurs : l’État islamique et Al-Qaïda. Cette dernière n’a jamais voulu gérer de territoires : elle a été « accueillie» par les talibans ou le réseau Haqqani. AQPA comme AQMI gèrent des territoires mouvants en fonction des interventions militaires occidentales ou locales, mais l’idée demeure de frapper les Occidentaux. Je ne vois pas d’évolution sur ce point. 

Les «returnees» ayant combattu et ayant été formés au combat par des groupes djihadistes sont aujourd’hui un vrai problème auquel les États européens n’ont pas de réponse cohérente. A-t-on une idée de leur proportion susceptible de passer ensuite à l’action?

Oui, c’est l’angoisse principale. Il faut se méfier des formules définitives, mais ce que l’on entend des observateurs relevant des services de renseignement et de sécurité est que la menace est d’une ampleur inédite. Au-delà de la nature même du problème, c’est inédit en raison du nombre d’individus à surveiller ayant les capacités techniques, personnelles et le profil psychologique et idéologique de gens qui pourraient passer à l’acte, et ce sans qu’il y ait de signaux, même faibles, permettant de détecter une ambition opérationnelle ou un quelconque projet.

L’évolution est majeure par rapport à ce que l’on observait il y a vingt ans : on a d’un côté un phénomène d’abandon des grosses opérations par les djihadistes qui se disent qu’ils n’y arrivent plus et qu’ils vont faire autrement ; et d’un autre côté un accroissement spectaculaire – on a même dit un jour « exponentiel» – du nombre d’individus. Les deux phénomènes se nourrissent. D’un côté, un idéologue dit « on va faire des opérations sur vos arrières, dans des villes de province comme Toulouse et Montauban, en banlieue parisienne, mais certainement pas au Louvre ou sur la Tour Eiffel » ; et, d’un autre côté, on a des centaines de personnes qui ne demandent que cela. Et soit en étant dirigées, « rênes courtes », soit en étant envoyées « à l’aventure ». On est dans une logique de saturation sans économie de moyens.

Il y a vingt ans, il y avait des émirs très expérimentés qui arrivaient en Europe en provoquant des murmures de respect, qui étaient envoyés par un groupe très structuré et qui prenaient les commandes. Ici, des centaines de gens vont s’auto-activer, par des signaux sur Internet, par un forum djihadiste réservé, et se saisiront d’eux-mêmes de la cause. Quoi qu’ils fassent, leur opération sera récupérée politiquement par les groupes qui les on tinspirés. C’est ce qu’on a peut-être vu à Joué-lès-Tours, et qu’on a vu à Woolwichou à Boston. On sait que Nantes et Dijon ne sont pas des opérations terroristes. L’ambiance qui en découle est une sidération avant celle du 7 janvier, cette idée que des types seuls, dont on ne sait pas ce qu’ils sont et dont on n’a pas entendu de communiqué ou de propos alarmant, peuvent agir. Cela accroît l’angoisse générale qui se répand.

Des centaines de coups d’épingle plutôt qu’un coup de poing : on est face à une auftragstaktik basique jouant de la décentralisation avec un commandement par l’intention et une exécution misant sur l’initiative. De ce point de vue, les livres blancs de 2006 (sécurité intérieure et terrorisme) puis de 2008 et 2013 se sont accumulés, avec beaucoup d’incantations quant à l’importance du renseignement. Ces efforts ont-ils été utiles ? Que faudrait- il améliorer sans y perdre nos culottes, au propre budgétaire comme au figuré des libertés?

Pour savoir ce qu’il faut améliorer, il faut déterminer ce qui n’a pas fonctionné. Le 11 septembre 2001 est une suite de microerreurs administratives, d’aveuglements et de routines qui a abouti à une catastrophe gigantesque – c’est d’ailleurs ainsi que se produisent les accidents industriels. Pour Merah, on sait que c’est la rencontre entre une personne déterminée, intelligente et manipulatrice qui savait intoxiquer un mauvais traitant, dans une équipe qui n’était pas écoutée par Paris, dans une structure qui n’a pas tenu compte de ce qui se passait. Pour les attaques de janvier, tant que l’on ne saura pas comment les terroristes sont passés à l’action, comment ils ont pu soit ne pas être surveillés, soit être mal surveillés, soit être meilleurs que leurs surveillants ; tant que l’on n’aura pas étudié le passage à l’acte, le moment où l’on bascule de la vie normale à la clandestinité opérationnelle, on ne pourra pas savoir ce qu’il faut améliorer. On sait que la lutte antiterroriste n’est pas qu’une question de moyens, mais que c’est aussi  une question de moyens. On sait que s’il y a trop de moyens et que c’est mal organisé, ça ne marche pas ; on sait que si on a quarante génies et qu’on doit lutter contre 150 types, on peut faire une bataille de retardement. Mais il faut que le système tienne, le retardement ne suffit pas. Cela implique un mélange de compétences; une antériorité et une capacité de recul – on voit bien que ceux qui ont mené les attaques de janvier sont issus de réseaux vieux de dix à quinze ans – ; un échelon de synthèse et de conception ; il faut que les services de renseignement et de contreterrorisme manœuvrent, eux aussi.

J’ai maintenant une vision plus théorique, je ne suis plus un praticien, mais on a tout de même le sentiment que les services n’ont jamais l’initiative. C’est-à-dire qu’ils sont éventuellement très performants, avec des bureaucraties puissantes et aguerries, des parquets spécialisés, des services de renseignement qui se parlent comme ils ne se sont jamais parlé et qui échangent vraiment, sans arrière-pensées alors que ce n’était pas le cas il y a vingt ans. En même temps, on sait que cela ne suffit pas, qu’il faut aller au-delà.

On a affaire à des groupes qui n’ont pas d’échelon administratif ou logistique, où tout le monde est opérationnel et, en face, on a un État. Sa force est qu’il est lourd et qu’il est solide, mais c’est aussi sa faiblesse. Donc, effectivement, il y a la résilience jusqu’à un certain point. On sait que les réformes en temps de guerre ne font jamais beaucoup de bien. On sait surtout qu’en contre-terrorisme, il y a un effet à obtenir : la sécurité par l’élimination progressive de la menace. Là, en l’occurrence, la difficulté est que les services n’ont jamais été aussi techniquement bons, performants, presque rentables. On n’a jamais tué aussi proprement les terroristes au Mali, en Somalie ou au Yémen, mais on n’en a jamais eu autant à tuer. La question est là : est-ce qu’on continue à avoir un arsenal répressif judiciaire très dur et qui ne règle rien, parce que l’on continue à tuer des gens sur des théâtres de guerre, en étant conscient que les théâtres domestiques et extérieurs se nourrissent mutuellement pour les terroristes, mais sont étanches pour nous (on ne peut pas envoyer des drones en région parisienne, mais on ne va pas lire leur droit aux combattants du Yémen) ? Il y a une inégalité opérationnelle entre des terroristes qui sont souples, clandestins en zone urbaine en France et guérilléros au Sahel, et nous qui avons des commissions rogatoires – de même que des avocats, des procureurs, des débats et des faits, ce qui fait notre force – et des opérations militaires qui se passentdu mieux qu’elles peuvent là où l’on peut aller avec les moyens qui vont leur être alloués.

La solution passe toujours en France par de nouvelles lois, souvent inapplicables, votées sous le coup de l’émotion et qui répondent plus à une interrogation politique ou sociale qu’à un véritable constat opérationnel. On a vu que la manière dont les autorités françaises voulaient lutter contre le cyberdjihad passait par la censure des sites, qui ne marche pas, pour toute une série de raisons. La loi ne répond surtout pas, parce qu’elle ne peut pas y répondre, aux sources mêmes de l’islamisme politique et de sa dérive terroriste : on peut empêcher les gens de parler, mais on ne peut pas les empêcher de penser ce qu’ils pensent. Si on veut le faire, on tombe dans un débat très français sur la liberté d’expression, la liberté de penser, le respect des croyances des uns et des autres.

Le combat est de longue haleine et remonte à bien avant le 7 janvier. S’il y a une seule loi dans l’art de la guerre, c’est celle de l’adaptation, que semblent avoir comprise terroristes et autres irréguliers. Ne risque-t-on pas, à un moment, de se faire totalement déborder? N’a-t-on pas déjà perdu la guerre?

Je suis un des nombr eux à avoir écrit depuis dix ans que c’était une guérilla mondiale et qu’il fallait le concevoir ainsi en termes opérationnels et sécuritaires, mais aussi comme une insurrection mondiale, avec ce que cela impliquait comme démarches politiques, un mélange de religiosité plus ou moins dévoyée, de nassérisme, de tiers-mondisme, d’anticolonialisme, de désir d’action et de révolution, etc. Va-t-on perdre la guerre ? Non. A-t-on perdu l’initiative ? Oui, certainement.

Les Occidentaux ne sont, depuis vingt-cinq ans, que dans la réaction. Comme elle est technique, elle est initialement d’une grande efficacité – on se souvient que les talibans ont été balayés en quelques semaines et que les choses se sont dégradées lorsque l’on a décidé de faire de l’Afghanistan une nouvelle Norvège. On a vu au Mali que « Serval » a été d’une efficacité redoutable dans les trois premiers mois, mais que la guérilla et lalimitation intrinsèque des moyens d’une démocratie occidentale européenne faisaient que l’adversaire allait attendre et revenir. Le deuxième anniversaire de « Serval » est passé et l’on se bat à la frontière mauritanienne, tous les jours des obus tombent sur les camps de la MINUSMA, des forces maliennes ou françaises. Ce n’est pas Falloujah, mais le nord du Mali n’est pas stabilisé comme on l’avait annoncé.

Le Mali est très symbolique de toutes les luttes antiterroristes depuis vingt-cinq ans. La menace se nourrit des tensions locales, d’irrédentisme, de problèmes sociaux, politiques, ethniques, religieux, communautaires qui les phagocytent après une période de gestation plus ou moins longue ; c’est à ce moment seulement que les puissances locales ou occidentales disent que ce n’est plus possible et y vont, trop tard.

Nous sommes incapables de répondre aux interrogations soulevées par les djihadistes européens, nés en France, en Angleterre, en Allemagne, qui décident de passer à l’action violente. On va les incarcérer, judiciariser leur démarche parce qu’elle a été illégale, mais on n’aura pas de solution à apporter après. 

Sommes-nous en danger en tant qu’État ? Profondément, je ne le pense pas. Est-ce que les réponses sécuritaires, politiques et militaires sont efficaces ? À court terme, oui. Est-ce qu’elles sont contreproductives à moyen ou long terme ? J’en suis persuadé, hélas. Il suffit de voir les réactions à l’intervention française au Mali, par exemple, des révolutionnaires égyptiens, jeunes occidentalisés progressistes qui avaient fait le coup de poing au Caire en 2011. D’un seul coup, on a vu des gens que l’on pensait être des progressistes démocrates, apaisés et sereins dire que ce que font les Français, c’est de l’impérialisme, du néo-colonialisme et de la Françafrique, une nouvelle irruption d’une puissance occidentale dans le monde musulman, africain, etc. Peut-être notre action n’est-elle pas visible, pas audible et peut-être y a-t-il un problème profond – et on le voit avec les théories du complot – d’incommunicabilité politique ?

De fait, l’un des principaux problèmes attendant aujourd’hui les officiers généraux supérieurs est de traduire en termes militairement intelligibles des objectifs politiques qui, pour une série de raisons, ont été obscurcis. Derrière ce problème, il y a celui du sens politique donné aux actions : si l’on y répond bien, toutes les autres questions – budgets, structures de force, etc. – se videront de leur substance. Pour vous qui avez été au cœur de l’appareil de sécurité, sommes-nous encore capables de produire cette puissance normative, le fait que nous représentons un certain nombre de valeurs? N’y a-t-il pas une déperdition du sens commun autour de la République?

Tout à fait. C’était impressionnant d’entendre un éditorial de France Culture appeler à une fermeté raisonnée. Manuel Valls, Premier ministre a tenu des propos solides, sereins, fermes, déterminés. Mais on a l’impression que cela ne pourra pas aller au-delà. Dès qu’il faudra s’asseoir autour d’une table, on aura du mal à aller au-delà de l’incantation. Il me semble néanmoins que, dans certains cas, le retour au drapeau n’est pas inintéressant. Ce que nous sommes et ce que nous voulons faire est une question fondamentale, qui a des conséquences opérationnelles, sur la doctrine, sur le comportement individuel et sur le sens donné aux actions. On ne peut lutter contre des gens qui nient votre identité que si l’on connaît sa propre identité. Or, si cela flotte, cela flottera partout.

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 16 janvier 2015.

Entretien paru dans DSI n°111, février 2015.

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