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De la saturation à la précision dans la profondeur : le M-270 MLRS

Le système d'artillerie M270 MLRS des Forces de défense israéliennes "Menatetz", exposé à l'occasion du 60e anniversaire de la sécurité et de la défense israéliennes en 2008 à Rishon LeZion, en Israël.

Par Stéphane Ferrard (†), journaliste spécialiste des questions de défense. Article paru dans DSI n°22, juin 2007.

À l’origine, développé comme une arme de saturation, le M-270 MLRS (Multiple Launch Rocket System) a évolué vers un système de précision doté d’une allonge particulièrement élevée pour les feux dans la profondeur. Cette évolution est liée au désir de transformer un « marteau pilon » en « longue pince à épiler » conséquence directe du besoin de l’artillerie de s’inscrire dans le cadre des conflits asymétriques mais aussi d’éviter, autant que faire se peut, les célèbres dégâts collatéraux.

Avec son aspect de « boîte à chaussures » montée sur chenilles on ne peut pas dire que le MLRS soit l’illustration de la puissance de feu. Pourtant, engagé pour la première fois lors de la guerre du Golfe, il a démontré sa redoutable efficacité contre les troupes irakiennes qui avaient adopté un système défensif à la soviétique. Ses interventions furent à ce point dévastatrices que les irakiens le surnommèrent « pluie noire ». Cette démonstration grandeur nature a confirmé le bien fondé du concept de ce système lance-roquettes à sous-munitions qui équipe les forces terrestres de l’OTAN depuis le milieu des années 1980 mais aussi d’autres. Il n’est pas d’exemple d’un système d’artillerie qui dispose d’une pareille puissance de feu tout en étant servi par une équipe de 3 hommes seulement. Ainsi, lors de la guerre du Golfe, les MLRS tirèrent pendant les 100 heures de l’offensive terrestre pas moins de 10 800 roquettes et 30 missiles ATACMS(1) pour l’US Army et la Garde Nationale. Pour leur part, les Britanniques qui ne disposaient que de 12 MLRS, tirèrent 240 salves soit 2 880 roquettes. Au total, 13 680 roquettes qui déversèrent sur les forces irakiennes le chiffre énorme de 8 809 920 sous-munitions M-77 (644 sous-munitions par roquette). Tous les tirs furent effectués sur des objectifs parfaitement repérés. De ce fait, ils ont été d’une efficacité redoutable, telle compagnie d’infanterie perdant, en moins de 10 minutes, 98% de ses effectifs, et une brigade d’artillerie, pas moins de 71 canons sur les 78 qu’elle possédait encore après les attaques aériennes qui ne lui avaient coûté « que » 22 pièces sur les 100 de l’effectif initial. Les MLRS furent de nouveau employés lors de la guerre d’Irak en 2003 avec des résultats similaires.

Vers plus de performances

Les excellents résultats obtenus lors de la guerre du Golfe par le MLRS poussèrent les membres « du club » à s’interroger sur les capacités d’évolution du système. Elles portèrent sur une plus grande réactivité, une nouvelle conduite de tir, de nouvelles charges militaires, et une augmentation de la précision (2). Fut prise aussi en compte, la nécessité d’allonger la portée au-delà des 32 km obtenus par la M-26, profondeur battue par les 155 mm de 45 et 50 calibres, afin de tirer plus loin ou de plus loin. L’apparition de radar de contre-batterie, comme le Cobra, poussant à se ménager une supériorité d’allonge par rapport à l’artillerie classique capable de frapper à plus de 30 km, sans parler du développement de systèmes de lance-roquettes à portée accrue et pouvant se retrouver face au MLRS un jour ou l’autre. L’autre nécessité d’allonger la portée vint du souhait des forces aériennes (que l’on peut apparenter à un refus) d’assurer des missions de Close Air Support face à la menace des SATCP et armes de petit et moyen calibre. Notons, pour ne pas froisser les aviateurs, que ce n’est qu’un retour à la doctrine qui prévalait jusqu’à l’apparition de la Blitzkrieg, l’aviation d’alors ne traitait que des objectifs hors de portée de l’artillerie ou en son absence. Par ailleurs et contrairement à la puissance aérienne, l’artillerie assure la permanence des feux. Il est certain que plus l’action de l’artillerie gagne en précision et en profondeur, plus on économise le potentiel des forces aériennes fort sollicité et coûteux.

Les munitions du système MLRS

Pour répondre aux différents besoins exprimés par les opérationnels, Lockheed Martin a développé directement ou en coopération transatlantique une famille de munitions pour le MLRS (MLRS Family of Munitions ou MFOM). Dans cette famille on distingue deux types de roquettes. Le premier type est celui qui conserve l’aspect saturation (roquettes cargo chargées de sous-munitions) et le second, désigné Unitary (unitaire), n’emporte qu’une seule charge de destruction contre des objectifs à haute valeur ajoutée tout en limitant les dégâts collatéraux. Par ailleurs, la famille comprend soit des roquettes ou missiles (ATACMS) placés sur une trajectoire balistique, soit des munitions qui incorporent un système de guidage par GPS couplé à un système de guidage inertiel, ce qui leur assure une précision métrique. Mais grâce à son mode d’emport et de guidage, la MFOM se caractérise par une augmentation importante, sinon considérable, des portées.

  • La roquette Extended-Range M-26A1/A2 Rocket (ERR) développée au début des années 1990 est une évolution de la classique M-26 mais dont la portée est de plus de 45 km au lieu de 32.
  • L’AT2, cette sous-munition à vocation antichar, a été développée pour le compte de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne où elle est actuellement en production. C’est avant tout un système d’interdiction de zone à la pénétration des blindés. Chaque roquette emporte 28 AT2.
  • La roquette Reduced Range Pratice Rocket (RRPR) ­est destinée à l’instruction avec une portée de 8 à 15 km pour entrer dans le gabarit des champs de tir.
  • La roquette Guided MLRS M-30, actuellement en production, est une coopération transatlantique Lockheed Martin/MBDA (voir notre encadré) dont le système de guidage par GPS, couplé à un système de guidage inertiel qui commande de petites ailes canards sur son avant, lui assure une précision métrique. Chaque M-30 emporte 404 bombelettes à plus de 70 km.
  • La roquette Guided Unitary MLRS Rocket actuellement en développement est à charge unitaire de 90 kg doté du même système de guidage que la M30 cargo. Essayée sur le terrain en Irak avec succès (destructions des objectifs, dégâts collatéraux limités), cette roquette a vu son programme accéléré en 2005 à la demande de l’US Army.
  • Le missile ATCMS Block 1A est une évolution de l’ATACMS Block 1 qui fut très utilisé pendant la guerre du Golfe. Il est équipé d’un système de guidage par GPS couplé à un système de guidage inertiel et possède une portée de 300 km. Pour obtenir cette portée, le groupe propulseur a été modifié et son volume a entraîné une diminution de la charge militaire qui est passée de 1000 bombelettes pour le Block 1 à 300 pour le Block 1A avec, d’après Lockheed Martin, un pouvoir de destruction similaire.
  • Le missile ATACMS Quick Reaction Unitary (QRU) est équipé d’une charge militaire unitaire de 227 kg du type blast fragmentationet sa portée est de 270 km. Avec cette version, l’US Army s’est dotée d’une capacité de frappe « chirurgicale » dans la grande profondeur contre des objectifs à très haute valeur ajoutée tout en limitant au maximum les effets collatéraux, formule que l’armée américaine rattache comme un leitmotiv aux charges unitaires.

LE MLRS M270 A1

Bien entendu, les munitions guidées par GPS de la famille MFOM ont entraîné par ricochet une évolution du véhicule lanceur avec la version A1 que rien ne distingue de l’extérieur de la version de base. Toutefois, la version A1 intègre un nouveau système de contrôle de tir (IFCS), un système qui permet un rechargement plus aisé et plus rapide (ILMS) et, entre autres, une antenne GPS. Cette évolution qui s’inscrit dans la numérisation de l’espace de bataille permet de réduire de 83% les temps de réaction et de 38% les temps de rechargement. Le parc des 857 MLRS de l’US Army est en cours de valorisation depuis 2002.

L’HIMARS (High Mobility Artillery Rocket System) M-142

C’est dès la guerre du Golfe – et donc bien avant l’Afghanistan – que l’armée américaine découvrit la nécessité de disposer d’un appui d’artillerie puissant, aisément projetable par C-130 (3). Au début de la crise, les parachutistes de la 82e, qui avaient été déployés le long de la frontière entre l’Irak et l’Arabie Saoudite, n’avaient qu’un appui d’artillerie réduit, insuffisant en cas d’offensive irakienne. Seule l’arrivée par voie maritime des automoteurs de 155 mm et des MLRS avait permis de rétablir une situation précaire. Le Pentagone passa alors un contrat de démonstrateur technologique avec Lockheed Martin Missiles and Fire Control Systems, maître d’œuvre du programme MLRS pour une version légère. Afin de rester dans le devis de poids pour permettre l’aérotransport par C-130, la solution retenue fut de réduire la puissance de feu du MLRS avec un seul panier de 6 roquettes au lieu de 12, ce qui permit l’installation sur un camion, en l’occurrence le 6×6 FMTV (Family of Medium Tactical Vehicles) produit par Stewart & Stevenson largement répandu dans les forces américaines. La masse du système n’est que de douze tonnes en ordre de route, soit pratiquement deux fois moins que le MLRS sur chenilles. Les essais du système HIMARS se déroulèrent en mai 1998, suivis par la livraison de 3 systèmes « tête de série » à la 18th Field Artillery Brigade (Airborne). Au printemps 2003, ils furent engagés avec succès en Irak avant de revenir aux États-Unis en novembre de la même année. L’US Army a exprimé le besoin de 888 HIMARS pour équiper 45 bataillons, l’US Marine Corps de son coté en prévoit 40 pour l’équipement de 2 bataillons. Le M-142 HIMARS utilise toutes les nouvelles technologies apportées au MLRS, en particulier sur la version M-270A1. Le nouveau système de chargement du panier permet de réduire les délais de rechargement tandis que le système de conduite de tir assure l’intégration du HIMARS dans le programme de numérisation de l’espace de bataille. Bien entendu, le M-142 tire toutes les munitions du système MLRS dont l’ATACMS Block 1A de 300 km de portée.

La naissance du MLRS

Connue en Europe depuis le Moyen Âge, la fusée non guidée aujourd’hui appelée roquette fut employée tout au long de l’histoire avec des fortunes diverses. On lui reprochait sa trop grande sensibilité au vent latéral et donc son imprécision. Son emploi massif pendant la Seconde Guerre mondiale ne fit que confirmer ce défaut. Après le conflit, seuls les Soviétiques et leurs alliés continuèrent à développer leurs célèbres « Katioucha » ou « Orgues de Staline ». Toutefois, dans les années 1970, l’OTAN avait prospecté la solution « roquette » sans trouver de solution satisfaisante. Le but était de trouver un « marteau-pilon » assez précis pour rayer de la carte un objectif comme un bataillon mécanisé plus vite et plus efficacement que ne pouvait le faire l’artillerie classique. Les besoins des différents pays de l’Alliance Atlantique étant les mêmes ou presque, un programme commun fut envisagé. En 1979, les États-Unis, la RFA, la Grande-Bretagne et la France signaient un accord (Memorandum of Understanding) qui prévoyait le développement d’un système de lance-roquettes multiple (LRM). En 1980, la société américaine LVT était sélectionnée comme maître d’œuvre du LRM (MLRS) pour l’US Army. En 1982, l’Italie, à son tour, rejoignait le programme. Dès 1983, les premières unités de LRM étaient livrées à l’US Army. Le châssis du lanceur était basé sur les composants mécaniques du M2 Bradley. La même année, la production en Europe était mise en place à travers le MLRS-EPG (MLRS-Europäishe Produktions Gesellchaft) qui comprenait Diehl Gmbh & Co (RFA), Hunting Engineering (GB), Aérospatiale (France) et SNIA-BPD (Italie). Ainsi était réalisé le pont industriel entre LVT à Dallas (USA) et MLRS-EPG à Munich (RFA). Aérospatiale devenait le maître d’œuvre européen de l’intégration du LRM avec la société Wegmann. Si Wegmann était chargé de l’assemblage des 150 LRM destinés à la Bundeswehr, Aérospatiale assurait l’intégration des LRM destinés à la Grande-Bretagne (59 exemplaires), la France (55 exemplaires) et l’Italie (20 exemplaires). Outre les LRM destinés aux puissances partenaires du programme d’autres furent livrés à la Hollande, la Turquie et au Bahreïn.

Le MLRS, une coopération transatlantique de plus d’un quart de siècle
Aujourd’hui le missilier européen MBDA est impliqué dans le programme GMLRS (M-30) comme l’avaient été pour le MLRS les sociétés européennes dès 1979 et dont il est l’héritier (voir notre encadré La naissance du MLRS). MBDA a participé au programme GMLRS dès le début du programme en 1998 lorsqu’il détacha à Dallas, chez Lockheed Martin, une équipe d’ingénieurs franco-britanniques qui fut intégrée au staff du développement de la future M-30. Cette équipe resta cinq ans sur place avant de regagner l’Europe pour y poursuivre, forte de l’expérience acquise, le développement du GMLRS. Depuis lors, MBDA a été reconnu comme le partenaire européen de Lockheed Martin pour ce programme. Actuellement, l’activité principale porte sur l’évolution du GMLRS Guided Unitary pour lequel MBDA a proposé une charge militaire qui associe capacités de pénétration et de fragmentation. Par ailleurs, MBDA travaille avec Roxel et Aerojet pour monter la production du propulseur en France. MBDA a aussi participé avec Lockheed Martin sous contrat du MoD UK à l’étude de l’amélioration de la portée du GMLRS qui, lors d’essais en 2005, a atteint 103 km au lieu d’un peu plus de 70 km. Malgré cette augmentation significative de la portée, la précision grâce au guidage par GPS est restée d’un niveau plus que satisfaisante. Le GMLRS, engagé récemment en Irak, a prouvé qu’il était capable de viser des cibles avec une grande précision tout en limitant fortement les dégâts collatéraux.

Notes

(1) ATACMS : Army TACtical Missile System. Généralement on prononce ATAC “O” MS.

(2) À cette époque, GIAT Industries, aujourd’hui Nexter, entreprit le développement du système de 155 mm CAESAR.

 (3) La roquette M-26 possède à 15 km une précision de 7,5 m et couvre une zone d’un diamètre de 200 m.

 

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NATHAN_WIDGET

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