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Faire coexister une force régulière et une irrégulière le combat couplé

En utilisant leur supériorité technologique – notamment par la maîtrise du combat nocturne –, les forces spéciales occidentales jouent un rôle très particulier dans le combat couplé. (© US Air Force)

Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI. Article paru dans DSI hors-série n°53, avril-mai 2017.

La « guerre couplée » (compound warfare) devient l’une des formes prédominantes des engagements occidentaux et les forces spéciales y jouent un rôle tout particulier. Le terme, employé pour la première fois dans un article de 1996 consacré aux opérations britanniques en Espagne et aux problèmes posés à Napoléon, est assez peu répandu dans les débats (1). Son principe consiste en « l’utilisation simultanée d’une force principale et de forces de guérilla contre un ennemi (2) ».

Ce faisant, on crée ainsi une hybridation couplant « à la fois des forces conventionnelles (concentrées) et non conventionnelles (dispersées) dans le même temps (3) ». Les forces « non conventionnelles » ou « de guérilla » dont il est question sont, dans l’optique de l’auteur, le plus souvent issues du cru et connaissent donc aussi bien le terrain que les subtilités sociopolitiques de la zone dans laquelle elles opéreront. Une « force couplée » n’est guère qu’un assemblage ad hoc de forces, mis en place en fonction des nécessités du moment, et ce, qu’elle s’appuie sur des forces préexistantes ou sur la création d’une organisation spécifique. Il n’est, en effet, pas ici question d’une intégration aux forces régulières de personnes recrutées sur place, à l’instar des harkis durant la guerre d’Algérie, mais bien de l’utilisation de forces distinctes.

La permanence historique du combat couplé

À l’aune du concept de Thomas Huber, on constate que l’histoire militaire recèle une grande variété d’hybridations : son ouvrage démontre ainsi son utilisation en Amérique du Nord ; par les Britanniques en Espagne ; par Napoléon à Naples ; durant la guerre anglo-
irlandaise de 1919-1921 ; au cours de la guerre du Vietnam ; ou encore en Afghanistan, par les Soviétiques. Plus près de nous, Stephen Biddle évoquait un « modèle afghan » en analysant l’expérience de Washington, fin 2001, lorsque des forces spéciales américaines encadraient l’Alliance du Nord du commandant Massoud, tout en bénéficiant d’un appui aérien diversifié (4). Ce même schéma organisationnel avait aussi été proposé dans la planification de ce qui allait devenir « Iraqi Freedom », avant d’être rejeté au profit d’une intervention de facture plus classique (5). Cependant, les forces américaines sont ensuite revenues à cette conception : il s’agissait de remettre sur pieds – après les avoir démantelées – les forces armées et de police, tout en mettant en place des milices alliées.

« Allied Force » (Kosovo, 1999) ressortit également de cette logique : les forces aériennes de l’OTAN étaient chargées de chasser les forces serbes du Kosovo, où l’armée de libération du Kosovo (UCK) opérait aussi. Si les buts de guerre différaient entre les deux organisations – l’UCK visant à terme l’indépendance du Kosovo là où l’OTAN se focalisait sur le retrait serbe –, force est de constater que les opérations de l’OTAN servaient directement les buts kosovars. Reste que si le couplage entre les forces en présence a été distendu par manque de coordination, il a, dans les faits, effectivement fonctionné. On peut citer aussi l’opération « Harmattan » (Libye 2011) : les forces aériennes de l’OTAN, de même que des éléments des forces spéciales, sont intervenues en soutien des forces insurgées du Conseil national de transition, et ce, jusqu’à la chute de Kadhafi. Si l’opération n’a jamais été présentée officiellement ainsi, elle a, de facto, consisté à utiliser la puissance aérienne coalisée contre les éléments identifiables des forces libyennes, les forces insurgées progressant au sol et permettant d’effectivement conquérir le terrain – sans d’ailleurs qu’un haut degré de coordination soit requis entre les forces. Très souvent, les forces de l’OTAN ne connaissaient les positions insurgées qu’à l’aide de leurs capteurs et non du fait d’éléments de liaison – au risque, comme le 7 avril 2011, de tuer des insurgés qui s’étaient emparés de blindés.

Cette forme de combat n’est pas propre aux armées technologiquement avancées. Le combat couplé a également été observé en Somalie, où des forces régulières et spéciales éthiopiennes ont combattu, à partir de 2007, avec des forces locales plus ou moins régulières. Si ces exemples, que l’on pourrait qualifier de « classiques », ne manquent pas, on peut de même s’interroger sur le couplage aux forces régulières de sociétés militaires privées. Certes, elles ont à respecter les codes éthiques des forces qu’elles soutiennent et, souvent, ne sont pas intégrées en tant que troupes de combat. Mais l’histoire récente démontre également qu’elles peuvent faire preuve d’une autonomie bien réelle à l’égard des commandements coalisés dans lesquelles elles ne sont pas nécessairement intégrées, y compris en agissant de façon totalement illégale. Le cas irakien est, à cet égard patent, Academi (ex-Blackwater) recevant plusieurs contrats pour la protection d’autorités américaines et irakiennes, déployant notamment ses propres hélicoptères et étant à la source de plusieurs attaques sur des civils – au point que Bagdad demandera à la firme de quitter le pays (6). Le statut d’une entité comme Academi reste évidemment sujet à caution. D’une part, parce qu’elle engage d’anciens militaires majoritairement américains et que les États-Unis sont son principal client, la firme présente des facettes de force régulière non étatique. D’autre part, une partie de ses missions peuvent être considérées comme non conventionnelles et irrégulières, sachant qu’elle a été utilisée, clairement, comme une force supplétive.

La théorie du combat couplé

Si l’assemblage de forces poursuivant un même objectif semble être une solution de bon sens, sa mécanique n’est pas aussi simple qu’il y paraît. La rationalité de base est celle d’une fluidification du tandem des principes de la guerre « concentration des effets/économie des forces ». Cette fluidification révèle la difficulté de l’équation stratégique contemporaine, où la contraction des dispositifs occidentaux – orientés vers des opérations expéditionnaires – doit être compensée par des technologies avancées. Conditionnant la projection, ces technologies posent logiquement la question des effectifs disponibles dans un cadre budgétaire contraint : la qualité ne peut se doubler de la quantité. La clé de l’équation apparaît alors comme étant l’injection « à la demande » de forces d’appoint locales, supplétives, permettant de coupler quantité et qualité. L’économie des forces rencontre ici la possibilité de la concentration des effets.

Cependant, cette vision est toute théorique : ces structures de forces ne sont pas établies en fonction du désirable technico-militaire, mais des possibles politiques. Or un combat couplé reste à considérer comme une coalition ad hoc, temporaire, et subit donc les contraintes – presque au sens mécanique – politiques propres à toute coalition. À ce stade, même si les différentes entités n’entretiennent que des rapports distendus et essentiellement fondés sur une communauté d’objectifs, la gouvernance de coalition ne va pas de soi. Le fait de faire appel à des forces irrégulières soulève ainsi une série de questions.

La première est d’ordre juridico-éthique et a des ramifications politiques évidentes : que se passe-t-il lorsque les forces irrégulières « couplées » violent le droit international ou le droit des conflits armés, laissant en outre à l’adversaire la possibilité d’exploiter médiatiquement les exactions causées ? Au-delà du scandale médiatique, la pression politique sur les forces régulières travaillant avec les irrégulières peut être importante. C’est en particulier le cas lorsque les enjeux de l’opération menée sont, en termes de sécurité nationale, perçus comme faibles – ce qui est fréquemment le cas des opérations expéditionnaires. En octobre-novembre 2001, la distribution de systèmes de communication à des chefs de village afghans afin qu’ils signalent la présence de talibans aux forces américaines a notamment débouché sur des bombardements de chefs rivaux. Dans le contexte de l’immédiat après-11 Septembre, cet épisode a été qualifié de malheureux, mais n’a pas déclenché de remise en question politique ; les enjeux d’« Enduring Freedom » étant considérés comme trop importants. Cependant, il s’agissait alors pour les Américains de réagir à une attaque de leur territoire national, configuration peu fréquente pour les États occidentaux depuis vingt ans.

Par ailleurs, la donne politico-médiatique a changé depuis plus de dix ans, l’émergence des médias 2.0 créant de nouvelles configurations en matière d’information. Twitter, Facebook et le partage de vidéos en ligne sont devenus des « technologies de révolution »… ou de la « contre-révolution ». Dans pareil environnement, naturellement fluide, la gestion de la preuve – déterminante dès lors qu’il s’agit de maintenir la légitimité politique d’une opération qui, le plus souvent, ne met pas en cause les intérêts vitaux des forces expéditionnaires – apparaît comme nettement plus délicate : une information erronée en première page d’un média n’est que peu fréquemment rectifiée au même niveau. Or, pour le partenaire local plus ou moins soutenu dans un combat couplé, la conduite des opérations s’effectue le plus souvent de manière « totale » : seul le résultat final compte. Ce partenaire peut, également, avoir une culture militaire brutale, n’excluant pas des massacres ou autres exactions, même si son discours officiel rejette de telles possibilités.

La nature même des opérations irrégulières, fondées sur la décentralisation de l’action et du commandement, limite bien souvent l’aptitude à donner des consignes claires en matière de comportement. Le recrutement de combattants peu entraînés et ne connaissant pas les us et coutumes du droit des conflits armés ne facilite évidemment pas la tâche – laquelle est fréquemment confiée aux forces spéciales (Libye, Afghanistan 2001, Irak 2003). Reste également que les forces irrégulières ont une latitude dans leurs modes d’action tactiques qui fait s’interroger sur leur emploi comme modalité de contournement des contraintes juridico-éthiques des forces régulières. On peut, çà et là, entendre que les forces occidentales engagées en Afghanistan, « combattent avec une main dans le dos » face à un adversaire qui, lui, pratique des exactions. Dès lors, arguer d’une coalition avec des irréguliers pourrait apparaître comme un moyen de dépasser ces contraintes. En tout état de cause, cette problématique impose de savoir avec qui l’on travaille, en vue de quels objectifs et en définissant préalablement les risques que l’on est prêt à prendre – vaste question dépendant largement de l’inconnue des opérations et de la course qu’elles peuvent prendre, l’incertitude dominant en combat couplé comme elle domine dans d’autres formes de combat.

La deuxième question induite par les opérations couplées touche à leur valeur militaire. En faisant interagir de manière optimale la concentration des effets et leur économie par la disposition de structures de forces modulables, le combat couplé semble a priori efficace. Il permet ainsi de tirer le meilleur parti des systèmes technologiques avancés des États occidentaux qui, de la sorte, seraient dans une position de leadership dans les coalitions. Cette position est toutefois fragile, dès lors qu’elle dépend des perceptions des entités avec lesquelles le couplage est effectué : le leadership ne va pas nécessairement de soi. Ainsi, la supériorité technologique américaine de 2001 n’a nullement empêché l’Alliance du Nord afghane de poursuivre ses propres objectifs et son propre projet, lançant son offensive principale contre Kaboul sans que les Américains aient donné leur aval – et d’ailleurs à leur grande surprise, bousculant complètement leur planification. En fait, pour les Afghans, la perception du soutien américain différait largement de celle qu’en avait Washington : plus que les technologies engagées, c’était la volonté d’en découdre au contact, et non à distance de sécurité, qui importait.

Ce qui amène à quelques considérations sur la prise de la « position de commandement » dans un combat couplé, qui démontrent, à l’instar de T. E. Lawrence (d’Arabie) qu’il faut savoir s’adapter à ses partenaires – et comprendre leur philosophie, leurs objectifs et leurs méthodes –, mais aussi qu’il faut également leur prouver sa valeur (7). De ce point de vue, tout combat couplé est « tyrannique » : est en position de force celui qui conditionne réellement, sur le terrain et au contact, l’issue de la guerre et non celui qui ne s’y implique que par procuration. Incidemment, c’est également la question de la division des tâches qui se pose et qui montre la grande variété des postures que l’on peut adopter. Lawrence avait un rôle de commandement sur les forces arabes ; les États-Unis dans l’Afghanistan de 2001 fournissaient essentiellement un appui aérien en plus de rechercher les responsables d’Al-Qaïda. Au XVIIIe siècle, les tribus indiennes ralliées aux indépendantistes américains avaient un rôle de force supplétive ; les Somaliens travaillant avec les Éthiopiens apportaient renseignement et connaissance du terrain, en plus de combattants ; les brigades internationales ralliées aux républicains espagnols apportaient matériels, combattants et financement ; les forces américaines en Irak post-2011 ou celles de l’OTAN après 2014 continueront d’assurer des fonctions d’entraînement, voire d’appui, autorisant leur désengagement.

De l’application de ces différentes modalités, une loi de la recherche de l’efficacité optimale semble vaguement émerger : fait celui qui est le plus capable de le faire. Mais cette « loi » apparaît comme trop linéaire : l’infanterie occidentale excelle souvent dans les engagements de talibans en Afghanistan, mais, trop peu nombreuse, elle n’est pas la plus capable de « tenir » le terrain. A fortiori, sa présence est limitée dans le temps – du fait des nombreuses rotations des unités ou, plus largement, de la volonté des États qui la déploient. À ce stade, « l’efficacité optimale » doit toujours se définir en fonction de paramètres stratégiques – le résultat in fine – et non en fonction de considérations tactiques que les Occidentaux sont, en raison de leur inclination pour les solutions techniques, plus prompts à privilégier (8). Là non plus, ce n’est pas tant la valeur de la force « encadrante » que celle des forces avec lesquelles elle va travailler qui compte, dès lors que ce sont elles qui resteront sur place une fois les opérations terminées.

Par ailleurs, et surtout, la valeur militaire de la guerre couplée se mesure également à l’aune de son rendement. À cet égard, Thomas Huber soulignait que la guerre couplée « est décisive quand elle est fortifiée (9) ». Pour l’auteur, qui cherche à maximiser la protection des forces encadrantes, les opérations couplées créent des vulnérabilités du fait des concentrations de forces occidentales. La « fortification » (dans le sens du renforcement) « se réfère à cette circonstance où la force principale et les forces de guérilla sont perpétuellement protégées (10) ». Elle intervient alors en fonction de deux paramètres principaux : une zone de déploiement sûre et un allié puissant. Toutefois, si ces conditions ne sont pas remplies, Huber estime que la capacité qu’ont des unités conventionnelles et non conventionnelles à se renforcer mutuellement en fonction de leurs spécificités offre des opportunités tactiques importantes en fournissant des forces d’éclairage qui assurent la couverture d’autres plus lourdes, par exemple.

La position de Huber reste cependant marquée par une vision fondée sur le combat régulier – en témoigne, par ailleurs, sa recherche de résultats « décisifs » –, alors justement que les forces occidentales sont les plus aptes à mener ce type de combat. En vertu du principe d’unité de commandement, elles pourraient même chercher à ne pas s’encombrer de partenaires irréguliers, moins facilement contrôlables et dont les rationalités d’emploi sont susceptibles de réduire l’efficience des opérations comme des structures de force. Reste, aussi, que c’est dans un contexte de guerre non conventionnelle que les forces occidentales s’allient le plus souvent à des partenaires irréguliers. Que ce soit en Afghanistan en 2001 ou en Irak en 2003, les Américains engagent surtout des forces spéciales pour établir le contact, faire passer leurs instructions, juger de la volonté, des disponibilités et des capacités des forces irrégulières. À partir de 1944, les Jedburghs alliés envoyés pour encadrer les résistances sur le continent européen ne sont pas des combattants réguliers au sens premier du terme. Pour mener à bien leur mission, ils doivent bénéficier d’une latitude importante, disposent de ressources que les soldats classiques n’ont pas et doivent avoir un accès direct aux plus hautes instances alliées – ce que n’ont pas, là non, plus, la plupart des officiers. De fait, les petites équipes structurées autour d’un Jedburgh, d’un officier appartenant au pays sur lequel l’équipe sera parachutée et d’un opérateur radio sont engagés dans une optique de clandestinité. Membres du Special Operation Executive britannique, de l’Office of Strategic Services américain ou du Bureau central de renseignement et d’action français, ils ont certes souvent été militaires, mais leurs rationalités et méthodes d’action dépassent de loin leur formation initiale (11). De ce point de vue, la leçon historique est claire. Outre qu’un combat couplé nécessite un premier contact entre des forces d’encadrement et les forces partenaires avant qu’elles ne puissent travailler avec des forces régulières, disposer d’une grande latitude – ce qui suppose un style de commandement par l’objectif et non par le plan – est indispensable.

En fait, c’est sans doute dans les contextes de contre-insurrection ou de lutte contre des adversaires hybrides que le combat couplé pourrait produire le maximum de ses effets militaires. Pratiquement, des opérations couplées sont naturellement des opérations distribuées, que l’on estime être les plus aptes à lutter contre des adversaires hybrides. Elles permettent de mailler une zone donnée par une masse de contrôle/domination, tout en faisant profiter les « nodes territoriaux » ainsi créés d’une masse de manœuvre techniquement évoluée, que cette dernière agisse dans le cadre d’appuis ou d’opérations ponctuelles. Pour peu que l’ensemble soit coordonné à juste suffisance et qu’il bénéficie de suffisamment de cohésion, les avantages tactiques permis par les uns et les autres peuvent entrer en synergie.

Mieux encore, la masse de manœuvre techniquement plus avancée peut alors plus naturellement mettre en œuvre des actions opératives, en étant le cas échéant soutenue (logistique, renseignement) par les forces de maillage. On rejoint alors la logique que défendait Guy Brossollet, tout en bousculant les fondements tactiques classiques. Dans une approche couplée – et Huber a, là, tout à fait raison –, la protection offerte par les forces de maillage autorise donc la masse de manœuvre à mener des actions plus complexes. Ce type de scénario a déjà été expérimenté in vivo, lorsque la 173e brigade aéroportée américaine a été engagée dans le Kurdistan irakien en 2003, dans le cadre d’un combat couplé mené avec les Peshmergas, qui ont joué un rôle de maillage. En dépit de la faiblesse des forces américaines engagées – quelques chars et blindés insérés par voie aérienne (12) –, ce seul apport a permis de fixer dans le nord du pays treize divisions irakiennes (13).

Reste que l’expérience irakienne a également ses limites. Elle a dépendu d’une maîtrise aérienne totale, mais aussi d’une flotte de transport permettant de déployer, plus encore que les blindés et les hommes, leur imposante logistique (14). Par ailleurs, elle a résulté du traitement préalable des structures stratégiques et opératives des forces irakiennes (communications et commandement, frappes aériennes sur les unités). La faible taille des forces déployées n’a pas, non plus, permis d’envisager la conduite d’opérations de plus grande ampleur. In fine, face à un adversaire dont la combativité n’était pas au plus haut, le rôle des Peshmergas a été relativement secondaire. Contactés par la CIA dès 2002, ils ont effectué des missions de sabotage contre des lignes de chemin de fer ou des bâtiments avant l’invasion de 2003. Plus important, ils ont permis de prendre les aérodromes de la zone, par lesquels la plupart des forces américaines ont été injectées au Kurdistan (15). Durant « Iraqi Freedom », une centaine de milliers d’hommes ont travaillé avec le 10e groupe de forces spéciales américain, participant à l’opération « Viking Hammer » contre le groupe Ansar al-Islam le 28 mars 2003, avant de combattre en vue des percées vers Mossoul et Kirkouk, les Américains refusant dans un premier temps qu’ils entrent dans les villes, afin d’éviter des confrontations ethniques. Par la suite, nombre d’entre eux ont été affectés à la protection des frontières, notamment contre les trafics illégaux et les transferts d’armements destinés aux forces insurgées.

Le combat couplé, mode de combat principal des forces occidentales ?

Face à la décrue des effectifs et des structures de forces, l’intégration d’unités irrégulières au travers du combat couplé est-il appelé à devenir le mode d’action dominant des forces occidentales ? La question est complexe, mais force est de constater qu’elle soulève, incidemment, celle de la structure des conflits futurs. Vingt ans de discours technocentrés ont renforcé le biais consistant à penser que les conflits se gagnaient sur le plan tactique, par une action décisive et sans autre implication d’une grande stratégie. Ce biais, qui signe le modèle occidental de la guerre, est aussi la nostalgie d’un modèle de la bataille ne correspondant plus aux réalités contemporaines, désadaptant ceux qui entendraient le suivre. Corollaire, la guerre est dès lors pensée comme un acte technique, succession d’applications de procédures variées rationalisant ce qui, par nature, ne peut pourtant pas l’être. Ce modèle est maintenant arrivé à bout de souffle. La technologie n’a pas été en mesure ni de troquer la qualité contre la quantité – tant il est vrai que la « qualité » promise par la technologie ne l’est que dans certains secteurs spécifiques du combat, essentiellement sur le plan tactique – ni de remplacer l’infanterie.

Or il faut constater que les États européens ont réduit leurs infanteries, en dépit de leur rôle essentiel : cette réduction a même pu être considérée comme un signe de modernité. Elle devait signifier concrètement la rupture avec des logiques de guerre froide, l’armée « plus petite, mais plus agile » devenant le leitmotiv d’une structure de force hémiplégique. Certes capable de se déplacer (16), elle n’est plus guère en mesure d’agir sur le terrain. Pis, l’évocation de structures de forces plus importantes peut être considérée comme le retour aux « armées de la guerre froide », un « concept » qui n’est pas plus défini que celui d’« armées plus petites, mais plus agiles ». Reste que le fait de « manquer de bras » produit des constats alarmants. Le général Irastorza indiquait ainsi : « En 1914, nous disposions de deux mille bataillons d’infanterie, de quoi mettre un fantassin tous les cinquante centimètres entre Nice et Dunkerque. Aujourd’hui, avec nos vingt bataillons, nous avons de quoi en faire autant entre la porte Maillot et celle de la Villette. » Une autre comparaison démontrait que l’infanterie de l’US Army était numériquement inférieure aux effectifs de la police de New York. À cette aune, derrière le fait qu’il apparaisse comme une mesure pragmatique, plus contrainte que délibérée, on peut se demander si le combat couplé ne se révèle finalement pas l’échec du modèle otanien de forces, tel que mis en évidence dans les années 1990 et 2000. Les forces européennes seraient mises sur le côté par une rationalité privilégiant le couplage du combattant local, variablement rustique, mais connaissant le terrain et ses subtilités sociopolitiques, et de la supériorité technologique de nos forces aériennes ou de nos forces spéciales. Derrière les succès tactiques obtenus, les opérations « Harmattan » (2011) et « Serval » (2013) montrent surtout les limites propres aux possibilités de déploiements terrestres. Si cette dernière opération a permis de mobiliser sur le terrain près de 4 000 hommes, ce volume est unanimement considéré comme insuffisant à la résolution du conflit, que ce soit en phase de combat comme en phase de stabilisation. 

Article paru dans DSI hors-série n°53, avril-mai 2017.

Notes

(1) Thomas M. Huber (dir.), Compound Warfare: That Fatal Knot, Combat Studies Institute, Command and General Staff College, Fort Leavenworth, septembre 2002.

(2) Thomas M. Huber, « Introduction », in Thomas M. Huber, Compound Warfare, op. cit., p. 1

(3) Ibid.

(4) Stephen D. Biddle, « Allies, Airpower and Modern Warfare: The Aghan Model », International Security, vol. 30, no 3, hiver 2005-2006.

(5) Joseph Henrotin, « “No plan survives the start line.” L’interaction des plans et de la doctrine durant Iraqi Freedom », in RMES et al., Iraqi Freedom. Analyse géopolitique, stratégique et économique de la troisième guerre du Golfe, Paris, L’Harmattan, 2007.

(6) Sur cette question, voir notamment Georges-Henri Bricet des Vallons, Irak, terre mercenaire, Favre, Paris, 2010.

(7) Christian Destremeau, Lawrence d’Arabie, Perrin, Paris, 2014. Pour une analyse stratégique, James J. Schneider, « The Theory of the Empty Battlefield », The RUSI Journal, vol. 137, no 3, 1987.

(8) Joseph Henrotin, La technologie militaire en question. Le cas américain et ses conséquences en Europe, Economica, Paris, 2013.

(9) Thomas M. Huber, « Introduction », in Thomas M. Huber, Compound Warfare, op  cit.

(10) Ibid.

(11) Will Irvin, Les Jedburghs. L’histoire secrète des forces spéciales alliées en France en 1944, Perrin, Paris, 2008 ; Colin Beavan, Operation Jedburgh: D-Day and American First Shadow War, Viking, New York, 2006.

(12) Pratiquement, à partir du 26 mars, 1 000 éléments de la 173e brigade seront parachutés sur l’aérodrome de Bashur par 17 C-17, rejoints dans les jours suivants par 1 200 autres combattants. Au total, le déploiement des troupes et de leurs impedimenta durera quatre-vingt-seize heures et demandera 62 sorties de C-17 au départ d’Aviano, la courte durée de vol (quatre heures et demie) ne nécessitant pas de ravitaillement. Par ailleurs, la 173e brigade a été appuyée par une immediate response task force comprenant cinq chars M-1, cinq véhicules de combat d’infanterie M-2 et une compagnie sur M-113, eux aussi aéroportés et soutenus par des mortiers. Appartenant à la 1st Infantry Division (Mechanized) basée en Allemagne, ces éléments, connus sous le nom de TF 1-63, disposaient de 400 véhicules.

(13) Joseph Henrotin, « Airborne Dragon et le potentiel conceptuel du swarming », Les Cahiers du RMES, vol. 1, no 1, 2004.

(14) Ainsi, les calculs menés démontraient que la TF 1-63 nécessitait 37 800 litres de carburant par jour.

(15) Linda Robinson, Master of Chaos. The Secret History of Special Forces, Public Affairs, New York, 2004.

(16) Ce qui est relatif : le transport aérien, en Europe, a bénéficié de toute l’attention (programmes A400M et SAC de l’OTAN), alors que plus de 90 % du matériel des armées transite par la mer. Or le transport maritime stratégique n’a, paradoxalement, fait l’objet que de l’un des derniers « panels de force » de l’Union européenne…

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