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Boko Haram : du djihadisme au conflit social

Photo issue de la propagande de Boko Haram. Ce groupe n’est pas seulement dangereux parce qu’il est armé : il l’est surtout parce qu’il importe des modes de gouvernance alternatifs susceptibles d’emporter l’adhésion des populations, y compris lorsque cette dernière y voit le moyen de régler des conflits sociaux. (© D.R.)

Entretien avec Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement, chercheur associé à l’Institut français de géopolitique (Paris-VIII), Associate Fellow, Africa Programme, Chatham House. Article paru dans DSI hors-série n°47, avril-mai 2017.

Au tableau du djihadisme mondial, Boko Haram fait, en quelque sorte, figure d’ovni. Le groupe a certes annoncé son allégeance à l’État islamique, mais comment caractériseriez-vous sa relation au djihadisme ?

Marc-Antoine Pérouse de Montclos : Je suis assez d’accord sur l’emploi du terme « ovni ». Boko Haram est une exception dans la nébuleuse djihadiste. Les Shebab ont une proximité géographique et idéologique évidente avec l’Arabie saoudite et on voit bien qu’il y a des influences arabes fortes sur Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), qui est d’abord né en Algérie. Leur genèse est très différente de celle de Boko Haram dans le Borno. Dans le nord-est du Nigeria, région frontalière du lac Tchad et relativement isolée malgré l’ancienneté de son commerce caravanier transsaharien, il y a certes eu une influence wahhabite à travers les « éradicateurs de l’innovation », les Izala, un mouvement qui est apparu à la fin des années 1970 et qui a d’abord inspiré Mohammed Youssouf, le fondateur de la secte Boko Haram au début des années 2000. Mais ce mouvement est prêt à jouer le jeu des élections. Contrairement à Boko Haram, il n’est pas favorable à une confrontation frontale avec les autorités. Comme les Frères musulmans, il a plutôt une stratégie d’entrisme afin d’islamiser un État laïc dont la Constitution proclame la liberté de religion. Le mentor des Izala, cheikh Ahmed Gumi, disait exactement l’inverse de Mohammed Youssouf en encourageant l’éducation des musulmans et en disant qu’il était plus important pour un croyant, une année électorale, d’aller voter que d’aller faire le pèlerinage de La Mecque.

Mohammed Youssouf, pour diverses raisons, s’est séparé, au milieu des années 2000, de cette matrice d’inspiration saoudienne. Contrairement aux Shebab ou à AQMI, il y a bien eu une rupture idéologique et théologique avec la mouvance wahhabite. La question est de savoir s’il est parti de lui-même ou s’il a été chassé par les Izala – sans doute un peu des deux. Cette rupture a été symbolisée par l’assassinat en 2007 à Kano d’un fameux cheikh izala, Jafaar, vraisemblablement par un commando de Boko Haram. En effet, celui-ci avait fini par récuser publiquement Mohammed Youssouf. De ce point de vue, la doctrine de Boko Haram est aberrante, au sens où le groupe est hétérodoxe et n’obéit pas aux canons de l’orthodoxie salafiste.

Sur le plan opérationnel, beaucoup de rumeurs ont circulé à propos d’un camp d’entraînement créé par Boko Haram dans le nord du Mali en 2012. On sait qu’il y a eu des contacts individuels, mais pas l’arrivée de 300 combattants venus au secours d’AQMI. À propos de l’allégeance à Daech, on assiste à un rapprochement sur le plan de la communication audiovisuelle [voir l’article de M.-A. Pérouse de Monclos, “Boko Haram et Daech : simple alliance médiatique ?”, dans Les Grands Dossiers de Diplomatie no 32, avril-mai 2016]. Mais il n’y a pas grand-chose d’autre. Il n’y a pas de colonnes de chars qui s’ébranlent de Mossoul pour aller à Maiduguri ; il n’y a pas non plus de combattants étrangers dans les rangs de Boko Haram. Lorsque l’on parle de combattants étrangers, il faut d’ailleurs être précis. Il s’agit d’une région aux frontières complètement poreuses. Il est donc faux de dire que l’influence de Boko Haram s’est étendue aux pays voisins puisque des témoignages montrent que l’organisation recrutait au Niger, au Tchad et au Cameroun dès 2002-2003. Depuis 2013-2014, le pacte de non-agression mutuelle a été rompu. Boko Haram a alors entrepris d’attaquer les pays voisins où il avait ses bases arrière – ce qui a commencé avec l’affaire Moulin-Fournier, après l’arrestation par la gendarmerie camerounaise de trafiquants d’armes au service de groupe. En 2015, le montage d’une coalition internationale avec des troupes du Nigeria, du Niger, du Cameroun et du Tchad a évidemment accéléré la tendance.
Cette expansion de l’aire opérationnelle de Boko Haram ne traduit en rien une connexion opérationnelle avec Daech. Il n’existe aucun élément de preuve de financement, d’échanges de combattants ou d’armes. Les spéculations sur la présence de combattants de Boko Haram avec Daech à Syrte, en Libye, ne sont pas plus prouvées que ne l’étaient les rumeurs sur des camps d’entraînement dans le nord du Mali. Il s’agirait plutôt d’une opération de communication où Boko Haram, mis en difficulté par la coalition internationale à partir de 2015, a voulu affirmer son importance en affichant un soutien extérieur. De son côté, Daech peut désormais prétendre avoir pris pied dans le pays le plus peuplé d’Afrique, considéré par les statisticiens de la Banque mondiale comme la plus grosse économie du continent. Pour autant, cela n’a rien d’étonnant que l’armée nigériane puisse capturer un Touareg du Mali ou un Darfourien du Soudan. Les gens circulent naturellement dans une région aux frontières très poreuses. Ce qui serait étonnant, ce serait de trouver dans le Borno un djihadiste des banlieues parisiennes ou un migrant somalien venu de Norvège ou des États-Unis, comme ceux qui ont participé à l’attaque du centre commercial de Westgate au Kenya. Contrairement aux Shebab, Boko Haram ne s’appuie pas sur une diaspora. Son internationalisation reflète surtout l’idée que l’on s’en fait.

Lorsque l’on parle d’internationalisation, on voit que Boko Haram opère dans le nord du Cameroun ou encore sur le lac Tchad. Est-il susceptible de connaître une extension territoriale ou bien son ADN doctrinal comme son origine régionale limitent-ils sa progression ?

J’ai insisté sur la rupture fondamentale avec les Izala pour expliquer l’émergence de Boko Haram dans les années 2000. Mais, aujourd’hui, la question doctrinale joue beaucoup moins. À partir de la répression de 2009 et, surtout, de l’instauration d’un état d’urgence dans le nord-est du Nigeria en 2013, le plus gros agent recruteur de Boko Haram a été l’armée, par ses exactions. Ce ne sont même plus des bavures ou des dégâts collatéraux : c’est un mode opératoire. La base de données nigeriawatch.org montre ainsi que les forces de sécurité tirent et tuent dans plus de la moitié des cas de violences létales où elles interviennent. La police a ainsi procédé à l’exécution extrajudiciaire de Mohammed Youssouf, le fondateur de Boko Haram, en 2009. À partir de l’état d’urgence de 2013, le gouvernement nigérian a ensuite musclé sa réponse et l’armée a provoqué d’immenses dégâts dans la population civile. C’est ce que je crains aujourd’hui pour le nord du Cameroun, où l’armée se comporte tout aussi mal et commet des exactions.

Dans une région comme le Borno, qui est l’une des moins éduquées du Nigeria et où les gens parlent très peu anglais, on s’est en l’occurrence retrouvé avec des troupes « d’occupation » qui apparaissaient comme complètement étrangères au pays, qui n’y connaissaient rien, et qui tiraient dans le tas. À partir de 2009, soit les civils ont évité de collaborer avec ces forces de sécurité, soit ils sont carrément allés chercher protection dans les rangs de Boko Haram. On a ainsi quitté le domaine du fanatisme religieux et de l’endoctrinement pour observer des recrutements sur la base de la vengeance ou du besoin de sécurité. Je peux vous donner des exemples très concrets. L’année dernière, j’étais embedded dans l’armée du Niger, à la frontière avec le Nigeria, dans des villages attaqués par Boko Haram. Les jeunes, suspectés de complicité, ont fui en bloc vers le Nigeria pour éviter la prison.

Aujourd’hui, le même type de problème se pose au Cameroun. La peur d’être arrêté et torturé par les forces de sécurité peut pousser les jeunes à rejoindre Boko Haram, non par conviction idéologique, mais par souci de protection. Je le vois aussi au Niger. Le pays a voulu couper les sources de ravitaillement de Boko Haram, qui n’est pas financé par l’Arabie saoudite, la Libye, les cartels sud-américains de la drogue ou les réseaux de la prostitution internationale. En effet, le groupe vit surtout de la prédation locale. Il rackette les commerçants, les pêcheurs du lac Tchad et les paysans qui cultivent « l’or rouge » (le poivron, une des principales ressources agricoles de la région) le long de la rivière Komadougou. L’armée nigérienne a donc interdit le commerce du poisson et du poivron. Des paysans et des pêcheurs ont alors rejoint les rangs de Boko Haram parce qu’ils n’avaient plus de travail.

J’ai aussi le cas d’un jeune mécanicien de la région de Difa. Dans le cadre de l’état d’urgence mis en place par le Niger début 2015, on a interdit la circulation des motos, très utilisées par Boko Haram. Il s’est donc retrouvé au chômage et un ami lui a proposé de gagner un peu d’argent en traversant la frontière pour aller à Geidam réparer des motos de Boko Haram. De même, lorsque vous dites aux populations du lac Tchad qu’elles ont une semaine pour quitter leur habitation, sans quoi elles seront automatiquement considérées comme complices de Boko Haram et susceptibles d’être tuées sans sommation, vous les obligez à partir vers le nord, une zone désertique où il y a très peu d’eau, et, en pratique, vous les poussez à se diriger vers le sud, au Nigeria, dans des localités aux mains des rebelles.

Le conflit s’est ainsi disloqué dans des dynamiques très locales. Paradoxalement, les médias prêtent de plus en plus d’attention à l’allégeance à Daech et à la globalisation du djihad. Mais, sur le terrain, la rébellion s’est en fait désagrégée en microconflits sociaux qui visent à régler des comptes et qui n’ont plus grand-chose à voir avec le projet d’établissement d’un califat islamique.

Tout cela devrait demander une réflexion contre-insurrectionnelle qui échappe aux œillères de la lutte contre le terrorisme. Très éloignés des réalités africaines, certains spécialistes pensent par exemple trouver des solutions en finançant des programmes de déradicalisation sur Internet, dans une région du lac Tchad où il n’y a presque pas d’accès à Internet et où le recrutement des insurgés passe par d’autres canaux ! Comme si la seule lecture du Mein Kampf islamiste allait, tout à coup, pousser un jeune à prendre les armes et risquer sa vie. Mais on n’est pas dans cette logique. C’est pour cela qu’il faut aller sur le terrain pour examiner les différentes dynamiques qui expliquent la résilience de Boko Haram. Certes, le groupe n’est plus aussi puissant qu’il avait pu l’être fin 2014. Mais il n’est pas défait, quoi qu’en dise le président Buhari, élu en 2015… 

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 29 février 2016.

Article paru dans DSI hors-série n°47, avril-mai 2017.

 

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