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Spécificités et évolutions du C2 des opérations aériennes. Aux origines du C2

Vue du CAOC d’Al-Udeid (Qatar), d’où sont conduites les opérations contre l’État islamique. (© DoD)

Par Patrick Bouhet, division veille et études stratégiques – Bureau Plans de l’EMAA. Article paru dans DSI hors-série n°54, juin-juillet 2017.

Le 20 septembre 2016, le général Goldfein, nouveau chef d’état-­major de l’USAF, faisait connaître les trois priorités qui gouverneraient son action à venir (1). Outre la « revitalisation » des escadrons au terme d’années d’engagements opérationnels, ses deux autres axes portent sur le domaine du Command and Control (C2).

Il s’est tout d’abord agi de son évolution vers une fonction « multi-domaine », au sens donné par les lexiques américain et de l’OTAN (2). Jusqu’en 2016, quatre domaines étaient reconnus (terre, mer, air puis espace), le cyber y étant ensuite ajouté . Ensuite, c’est la question de l’accès accru des officiers de l’USAF, généraux en particulier, à des postes de responsabilité dans des structures interarmées qui a été soulevée. C’est donc bien et assez logiquement le C2 qui se trouve au centre des préoccupations du nouveau chef d’état-­major américain, comme d’ailleurs de bon nombre de ses collègues. Mais encore faut-il s’entendre sur ce que signifie et recouvre cette abréviation et comment l’envisager dans le milieu aérien.

Les spécificités aériennes

Une des particularités du C2 aéronautique est liée au maintien des communications au-delà des lignes puis des espaces contrôlés à l’échelle mondiale maintenant, dans la profondeur du dispositif adverse, action que l’aviation est la seule à pouvoir entreprendre physiquement et massivement, dans ses moyens comme dans ses effets, y compris en présence de fronts continus. Cet aspect renforce la notion de contrôle, bien moins présente naturellement pour les deux autres armées. En effet, les communications et la liaison à tous les niveaux sont toujours possibles pour l’armée de terre, pour laquelle être « coupé » est déjà un signe de dysfonctionnement, nonobstant les opérations particulières derrière les lignes ennemies (3). Tandis que c’est longtemps un état « naturel » dans la marine, compte tenu de l’immensité du théâtre des opérations.

L’armée de l’air connaît les mêmes problèmes que la marine, mais poussés à leur paroxysme. La perte de liaison ou de communication avec le commandement est un état physique dès le décollage. Et au sein d’une même formation, le lien entre les unités ne peut passer, hors les quelques gestes de base de la Première Guerre mondiale, que par des moyens artificiels : la radio puis toutes les liaisons développées dans un souci d’efficacité (débit), de sûreté (chiffrement) et de robustesse. Dès lors, la séparation physique entre le commandeur, quel que soit son niveau de responsabilité, et ses subordonnés accentue le besoin de contrôle par le biais d’importants outils techniques, comme expression du commandement réel, c’est-à‑dire de la faculté de coordonner les actions entreprises (4).

Le problème ne se pose pas seulement dans la communication des ordres du commandement aux subordonnés, mais aussi dans la transmission à la hiérarchie des informations nécessaires à la prise de décision : c’est la connaissance de la situation (situation awareness). Or la décision étant physiquement déportée, le commandant n’est pas au cœur de l’action et le partage d’informations est d’autant plus nécessaire. Cela explique le caractère éminemment technologique de l’armée de l’air, obligée de trouver, à commencer par le vol lui-même, des médias pour pallier l’inadaptation naturelle de l’être humain au milieu où elle opère. Le milieu, et donc les conditions d’exercice de la mission, a logiquement une conséquence sur la pratique, les conceptions et même la culture propre à chaque armée. Il a des conséquences profondes sur leur C2, notamment l’insistance particulière des domaines aéronautique et spatial sur l’importance du contrôle. Celui-ci pourrait, peu ou prou, supplanter la notion même de commandement, pourtant centrale, car il est porteur des dimensions de conception, de conduite et d’analyse générale des opérations aériennes qui sont les conditions premières du succès.

La question du commandement et du contrôle des opérations aériennes semble être apparue, en tant que telle et en France, lors de la bataille de Verdun. En effet, l’Allemagne, dès février 1916, engage des moyens supérieurs (5) dans le but d’empêcher la reconnaissance et le réglage d’artillerie adverse. Aveugle, l’armée française ne peut ni prévoir ni contrecarrer efficacement l’offensive en cours par manque de renseignements et d’appui par les feux de ses batteries. Il est alors fait appel au commandant Tricornot de Rose (6). Il parvient, par l’organisation de son groupement de combat sous un commandement unique et en privilégiant l’action de masse par rapport aux actes de bravoure individuels, à rétablir la situation sans pour autant disposer d’avions mieux équipés, au moins au début de ses opérations (7). C’est donc bien par les formes de commandement et d’organisation adoptées que les Français parviennent à reprendre la supériorité, un moment perdue, plus qu’en recherchant à tout prix un avantage technique au niveau des avions eux-­mêmes, dans un premier temps. Cet exemple démontre dès le début de l’histoire des opérations aériennes qu’une bonne conception a autant d’importance qu’une supériorité technique, dès le moment où celle-ci ne revêt pas le caractère d’une véritable rupture.

C2 et missions aériennes

La suite de l’histoire de la guerre aérienne est une longue course, effrénée en période de conflit, aux progrès techniques entre, d’une part, évolution continue et véritables ruptures et, d’autre part, une suite moins connue de mutations dans les moyens et les conceptions touchant à la planification, la conduite, mais aussi l’évaluation et l’analyse des résultats obtenus par la puissance aéronautique puis aérospatiale militaire. Cependant, on peut considérer qu’au sortir de la Grande Guerre, les bases des principales missions exécutées par les forces aériennes dans, depuis et vers la troisième dimension sont posées. Quatre rôles sont apparus au fur et à mesure des opérations : reconnaissance, bombardement, supériorité aérienne et transport, qui ont évolué au fur et à mesure du développement des moyens techniques disponibles et de la prise en compte de leurs caractéristiques dans leur emploi opérationnel.

La reconnaissance efficace dès les premiers mois de la guerre (8), utilisant en premier lieu les avantages du point haut et de la transparence du milieu, a vu ses moyens et ses missions se développer en tirant parti notamment de l’allonge, de la rapidité, de la souplesse et de la réactivité permises par celui-ci. La possibilité d’étendre le champ d’action à l’espace et les capacités nouvelles offertes par le cyber ont décuplé celles de la reconnaissance menée à partir du milieu aérospatial. Devenu par évolutions successives l’ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance), voire le C4ISR, ce rôle de la puissance aérospatiale militaire, renforcé par la permanence relative dont elle est maintenant capable grâce aux drones (HALE ou MALE), est l’un des principaux moyens de diminution de l’incertitude qui pèse sur toute décision politique et militaire. L’apport est alors majeur, puisqu’il porte sur l’ensemble des champs, du politique au tactique. L’augmentation de la vitesse des vecteurs, de la zone couverte et des capacités de détection, de précision et de discrimination des récepteurs apportent un flot d’informations de plus en plus important et vital dont le C2 air doit tirer le meilleur parti dans les délais les plus courts voire en temps réel.

Le bombardement a été le deuxième rôle naturel dévolu très tôt à l’aviation (9). Les missions ont évolué et changé d’appellation, mais désignent toujours l’action conduite depuis l’air vers la surface, terrestre ou maritime. Les effets recherchés et obtenus ont très vite couvert l’ensemble du champ tactique et stratégique. Les limitations techniques ont pu restreindre les résultats, mais les progrès ont permis à la puissance aérospatiale de disposer d’outils de plus en plus fiables, précis et suffisamment puissants pour jouer un rôle – y compris politique et stratégique dans certains cas – inconnu jusqu’alors. La puissance aérospatiale militaire peut dissuader et frapper un adversaire dans la profondeur, au cœur de son dispositif, sans être limitée par la géographie ou par une barrière artificielle comme une ligne de front. Forte de sa précision et de sa souplesse, elle est devenue un outil indispensable à l’action politique en raison de sa visibilité, qui renforce son caractère dissuasif. Cependant, les conditions contemporaines de l’emploi de la force contribue ici aussi à créer une forte tension pour le C2 air qui doit garantir une proportionnalité même relative des moyens employés aux résultats attendus ainsi que l’assurance contre les dégâts collatéraux et les tirs fratricides. Si l’apport stratégique est maintenant indiscutable, celui aux opérations interarmées est tout aussi fondamental en ce qu’il facilite, voire tout simplement permet, la conduite d’opérations militaires en surface avec les meilleures chances de succès et à un coût acceptable, voire nul. Par le bombardement, conventionnel ou nucléaire, ou simplement sa menace, les armées de l’air ont la capacité de dénier à l’adversaire terrestre ou naval, potentiel ou avéré, sa liberté d’action. De plus, dans une conception moins restrictive que la notion maintenant datée de bombardement, la projection de puissance ou de force peut revêtir le caractère unique, dans le domaine des opérations militaires, de poursuivre un objectif d’ordre défensif (empêcher l’adversaire de mener à bien ses projets) avec un mode d’action d’ordre offensif (porter la menace chez l’adversaire) (10).

Conséquence logique des deux premiers rôles, la supériorité aérienne, dont nous avons vu que le principe apparaît dès février 1916, couvre deux réalités complémentaires : la défense aérienne et la suprématie aérienne, rôles traditionnels de la chasse et de la défense antiaérienne. La défense aérienne permet de garantir en temps de paix la souveraineté sur l’espace aérien, la protection des populations et des intérêts nationaux ; en période de conflit, c’est elle qui assure la protection des populations, des infrastructures et des forces contre des tentatives adverses provenant du milieu aérospatial. Plus généralement, elle participe au maintien de la liberté d’action et de décision au niveau national, et permet donc de conserver l’initiative. La défense aérienne est à l’opposé de la projection de puissance ou de force, en ce qu’elle a pour objet d’empêcher l’adversaire d’en faire l’usage.

La suprématie aérienne est complémentaire. Elle vise autant à dénier à l’adversaire sa liberté d’action qu’à assurer pour soi une liberté quasi totale. Cette liberté une fois acquise permet de faire jouer l’ensemble des moyens et des effets pouvant être attendus de la puissance aérienne militaire : contrôle de l’espace et aide au contrôle de la surface, déni d’accès et de liberté d’action, frappes dans la profondeur, appui aux forces de surface, emploi de toutes les capacités de transport dans la troisième dimension. La supériorité aérienne, totale ou circonscrite dans le temps et l’espace, est une des conditions qui assurent le succès des opérations militaires, notamment dans un cadre interarmées. Elle permet au C2 air d’agir dans les meilleures conditions en tirant parti de toutes les ressources de l’action depuis l’air tout en limitant les possibilités de parade ou de riposte adverse. Enfin, le transport, encore très embryonnaire en 1918, joue un rôle à tous les niveaux en permettant tout autant de relier les théâtres d’opérations (mobilité stratégique) que de déplacer des forces au sein de ceux-ci (mobilité opérationnelle), ou encore en assurant une fonction de mobilité tactique dans le cadre, notamment, des opérations interarmées.

Agissant essentiellement par le mouvement (la manœuvre selon la nomenclature classique) et le feu, les forces aériennes ne peuvent employer le choc stricto sensu comme mode d’action au contact physique de l’adversaire, mais peuvent le provoquer dans l’esprit d’adversaires potentiels, ne serait-ce que par leur capacité à agir de façon inopinée en tout point du globe, même sans emploi des armements. Par ailleurs, l’un de leurs apports principaux est d’offrir la capacité à la terre d’agir contre la mer et à la mer d’agir contre la terre, ce qui était impossible avant son apparition, hors de la seule bande littorale. En conséquence, les opérations maritimes et terrestres ne peuvent plus être pensées autrement que comme aéromaritimes et aéroterrestres. La puissance aérospatiale militaire permet donc le décloisonnement des théâtres d’opérations et joue le rôle d’unificateur des stratégies particulières de milieux qui deviennent dès lors globales. L’ensemble de ces modes d’action ne peut démontrer son intérêt que si la chaîne des organes de commandement agit avec une grande efficacité en rapport avec les moyens techniques disponibles. Or les doctrines et moyens de commandement ont aussi connu des évolutions importantes depuis les débuts de l’aéronautique militaire.

Deux conceptions principales, s’opposant encore actuellement à l’occasion, peuvent être définies : la première est celle de l’action d’une composante agissant au profit des forces de surface, armée de terre ou marine ; la seconde considère la puissance aéronautique puis aérospatiale comme force indépendante. À chacune de ces conceptions correspond une structure de commandement. La première vise à la coordination de l’action avec les forces terrestres ou navales. C’est le cas de la division Duval (600 appareils) ou de l’opération aérienne conduite par le général américain Mitchell, avec près de 1 500 appareils, en appui des forces terrestres à Saint-­Mihiel, en 1918. Les bénéfices d’un certain niveau de centralisation sont d’ores et déjà reconnus et permettent d’obtenir une concentration de moyens et des efforts sur la zone d’application de la force aérienne. Cependant, ces actions, pour efficaces qu’elles soient, brident les possibilités offertes par l’exploitation de la troisième dimension en les limitant au domaine d’opération des forces de surface.

La seconde conception correspond à l’action aérienne menée dans une relative ou totale indépendance vis-à‑vis des forces de surface, tout en concourant à l’atteinte des buts communs. Il s’agit alors de mener l’attaque dans la profondeur adverse (ou de l’empêcher dans sa propre profondeur) hors de la zone d’action des armées ou flottes, conduite de jour puis de nuit, soit contre les infrastructures logistiques ou industrielles, comme la Ruhr, soit contre les centres politiques et de décision adverses, comme Paris ou Londres (11), dès le début de la Première Guerre mondiale. Ces attaques ne peuvent être coordonnées ou réarticulées pendant leur déroulement avant l’adoption de moyens adaptés, favorisant une forte délégation de facto du commandement et un moindre contrôle. En revanche, la défense doit être centralisée afin de bénéficier de tous les moyens pour détecter, contrôler, identifier et classifier le trafic aérien et les menaces potentielles puis conduire les moyens disponibles vers leurs cibles dans le cadre d’une évaluation globale sur l’ensemble de l’espace à défendre.

La question de la centralisation

D’une manière générale, le combat mené depuis, dans ou vers la troisième dimension peut être caractérisé dans les premiers temps par une perte de contrôle des moyens dès le décollage, d’où une coordination en cours d’opération difficile, voire impossible comme l’est un changement d’objectif décidé par le commandement durant la mission par exemple. Une unité engagée doit être considérée comme « dépensée », d’autant que le combat aérien, qui se déroule à très courte portée (celle des mitrailleuses puis celle des canons), possède certaines caractéristiques déjà connues pour le combat de mêlée mené au corps à corps. Le combattant disposant d’un avantage tactique ou technique important se trouve, tout d’abord, dans la situation d’éliminer complètement son adversaire à moins que ce dernier puisse profiter d’une vitesse ou d’un plafond lui permettant de se dégager. Ensuite, une fois qu’elles sont engagées dans le combat, le contrôle sur les unités devient illusoire tant la cohésion et le contact sont difficiles à conserver en raison de la nature même du milieu, chacun étant amené à combattre pour soi. Il faut alors attendre leur retour vers le terrain ou la base pour une nouvelle mission qui est à nouveau préparée à terre avant le décollage.

Du point de vue du commandement, cela conduit à une forte centralisation des responsabilités et des décisions dans le cadre de l’allocation des moyens et de la définition des objectifs ou zones d’action dans le cadre de la préparation et de la planification. Mais, une fois que les unités ont décollé, les possibilités techniques imposent une très forte délégation, peut-être plus de facto que réellement souhaitée, et une perte de contrôle, donc une absence de conduite réelle, par les échelons plus élevés, qui ne disposent pas d’une vision globale des opérations en cours. Cela se fait, en particulier, aux dépens d’une coordination d’ensemble et d’une véritable économie des forces, car le nombre d’appareils nécessaires pour l’exécution des missions simultanées est élevé, par manque de souplesse et d’efficacité intrinsèque. Cela forme sans aucun doute un élément d’explication de l’insistance particulière des armées de l’air pour la notion de contrôle, correspondant à deux réalités complémentaires, évaluation de la situation et conduite des opérations, plus facilement et naturellement réalisées dans le cas du combat terrestre par exemple.

Cela peut expliquer les tendances différentes dans l’histoire des deux armées : l’armée de terre n’a pas eu l’obligation de se concentrer sur ces problèmes, mais essaie maintenant de rattraper son retard dans le domaine numérique, non pas par nécessité, mais du fait des possibilités nouvelles offertes. Au contraire, l’armée de l’air s’est concentrée sur ces aspects par obligation/nécessité et ouvre la voie vers de nouvelles technologies et leur emploi opérationnel. Elle joue donc un rôle moteur et fédérateur dans l’innovation en la matière. 

Le concept de C2 : aspects théoriques et évolution
Les termes de commandement, de contrôle et le sigle C2 font autant partie de l’ADN du lexique militaire qu’ils sont insuffisamment définis selon une norme unanimement partagée par l’ensemble des armées, sans même parler du cadre interallié. Comme le notent Ross Pigeau et Carol McCann, « … si nous cherchons l’aide de définitions officielles des termes commandement, contrôle et C2 (par exemple celles de l’OTAN), celles que l’on trouve sont circulaires et redondantes (1) ». Or le C2 est un sujet majeur, même s’il ne conduit pas à une production conceptuelle et académique à la hauteur de son importance, notamment en France. Sans lui, les opérations ne sont qu’une suite d’actions sans cohérence et sans but. L’emploi du terme remonte aux années 1960 et semble correspondre à l’émergence des nouveaux moyens techniques de l’information et de la communication.

Le C2, moyen et fonction, est aussi l’expression de la façon dont on conçoit non seulement la conduite de la guerre, mais aussi la guerre elle-même en tant que phénomène. En réalité, il renvoie à trois aspects déjà bien compris chez le général Thiébault, en 1813 : le commandement, la conduite et l’exécution. Le commandement renvoie lui-même à la responsabilité, entendue comme l’obligation de répondre de ses actions ou de celles des autres et d’être garant de quelque chose – qui est à l’origine du succès ou de l’échec – selon une définition qui n’a que peu évolué depuis le XVIIIe siècle. La responsabilité est la question centrale du commandement et est à l’origine de l’obligation de contrôle.

Au commandement correspondent aussi l’initiative, qualité de celui qui propose et entreprend sans attendre l’avis ou l’ordre d’autrui, et la compétence, aptitude d’une personne à juger d’un ouvrage. Le tout nous amène à la notion de leadership et au terme de leader, c’est-à‑dire à la capacité d’un individu à en conduire d’autres. C’est la responsabilité et le leadership qui nous relient à la notion de contrôle. Elle trouve son origine dans l’enregistrement qui permet la vérification, l’examen et la surveillance des actes. Ce contrôle fait, en premier lieu, référence dans le langage militaire à un outil, un moyen. Le terme anglais control est porteur des mêmes origines, latines puis françaises, et désigne depuis le XIVe siècle le même type d’opérations d’enregistrement et de vérification.

La question technique devient de plus en plus centrale avec le développement de moyens, simples dans un premier temps puis de plus en plus complexes avec l’industrialisation puis la « numérisation » de la guerre. Une question majeure du commandement est le lien entre le commandeur et les moyens qu’il emploie en cours d’opération, c’est-à‑dire la conduite. Si l’impact de la technique est incontestable, un C2 performant devrait être le fruit de l’équilibre harmonieux entre un concept (ou doctrine) introduisant des besoins (nécessité) pour être mis en œuvre, et des moyens offrant des possibilités dont il est usé selon leur utilité raisonnée et non le simple fait de leur existence. C’est l’élément que l’adoption du terme « C2 » aurait pu mettre en exergue. Mais cela est loin d’être sûr, tant la technologie a pris le pas sur la réflexion concernant les façons d’assurer la conduite des opérations.

Deux modes de commandement principaux peuvent être définis : le commandement par ordre ou directif – Befehltaktik – et le commandement par objectif – Auftragstaktik (2). Si ces deux modes sont mis en œuvre avec un certain décalage dans le temps, ils sont ensuite utilisés concomitamment en fonction des cultures des belligérants. Le premier, s’il vise à la cohérence d’ensemble, est aussi caractérisé par son manque de souplesse et d’adaptabilité face à des situations complexes, incertaines et instables. Le deuxième implique, en acceptant le caractère chaotique de la guerre et l’impossibilité de rationaliser pleinement une réalité improbable et inquiétante, de trouver un moyen d’opérer dans un environnement probabiliste et imprévisible. Techniquement, cela revient à considérer que la connaissance de la situation est toujours partielle et inexacte, que l’ensemble des activités militaires est soumis aux frictions qui provoquent désordre et incertitude, y compris s’agissant du contrôle exercé sur les actions de ses propres forces. C’est aussi un moyen de gérer le problème du temps et de la distance, donc des communications. Seulement il demande un très bon niveau de formation des cadres basé sur un sens de la responsabilité et de l’initiative personnelle très poussé et une culture d’acceptation relative de l’échec.

D’autres éléments d’analyse et de représentation de la réalité de la guerre entrent parallèlement en jeu :
• l’équilibre des différents champs de conception, de conduite et d’analyse que sont la politique, la stratégie, l’opératique et la tactique et qui ne sont pas que des niveaux. Ils ne rendent en effet pas compte de leur interaction étroite et continue. Le général Varfolomeev, indique ainsi que « la bataille est le moyen de l’opération, la tactique est le matériau de l’art opératif, l’opération est le moyen de la stratégie et l’art opératif est le matériau de la stratégie (3) » ;
• l’importance fondamentale des conditions physiques dans lesquelles sont conduites les opérations, donc les milieux qui imposent leurs lois.

Cela implique par voie de conséquence que la planification, la conduite et l’analyse sont différentes, mais complémentaires, dans chaque champ. Donc, que le C2, en tant que fonction, ainsi que moyens et procédures mis en œuvre, n’est pas forcément de même nature ! On le comprend facilement en comparant un état-­major d’unité élémentaire avec ceux des échelons supérieurs : il ne peut y avoir de réponse unique. Les milieux (aérien, terrestre, maritime), eux aussi, imposent leur grammaire aux C2 et permettent de mieux comprendre les divergences d’évolution, de conception et de culture entre armées. Tant que la troupe n’atteint pas une taille trop importante, elle est commandée à la voix et reste sous le regard du chef. Au-delà, c’est l’instrument de musique, le drapeau et le réseau des ordres répétés de proche en proche ; puis c’est l’ordre transmis par l’aide de camp, à la voix ou écrit. Ce n’est qu’à partir du rassemblement d’armées de millions d’homme et/ou déployés sur des centaines de kilomètres que les développements techniques majeures deviennent nécessaires. Le combat naval présente un visage déjà plus complexe. Le bâtiment de combat représente un ensemble homogène, un système fermé, où toutes les fonctions peuvent être placées sous le commandement d’un seul homme. Dès qu’il s’agit de coordonner l’action de plusieurs unités, une escadre par exemple, le milieu complexifie la tâche par sa fluidité. L’air et l’espace de leur côté conduisent ces problématiques à leur paroxysme.

Notes

(1) Ross Pigeau et Carol McCann, « Re-conceptualizing command and Control », Canadian Military Journal, printemps 2002, p. 53‑64.

(2) La doctrine allemande retient actuellement Führen durch Auftrag plutôt que Auftragstaktik.

(3) Varfolomeev, Strategïa v akademicheskoï postanovke, no 11, novembre 1928.

Article paru dans DSI hors-série n°54, juin-juillet 2017.

Notes

(1) Air Force Association 2016, « Air and Space and Cyber Conference – Remarks by General David Goldfein – Chief of Staff of the Air Force », 20 septembre 2016 ; puis David Goldfein, « Enhancing Multi-domain Command and Control… Tying It All Together », CSAF letter to Airmen, 10 mars 2017.

(2) OTAN, communiqué du 6 juillet 2016, art. 70.

(3) Dans certains cas, la guerre terrestre peut revêtir un caractère maritime, comme la guerre dans le désert en 1941-1943 (voir Rommel, La Guerre sans haine), les raids de cavalerie de la guerre de Sécession (1861-1865) ou de la guerre civile russe (1917-1923) en l’absence de front réellement continu…

(4) Ross Pigeau et Carol McCann, « Re-conceptualizing command and Control », Canadian Military Journal, printemps 2002, p. 53‑64.

(5) Surtout en nombre et en adaptation de l’armement à la mission, grâce au tir à travers le cercle de l’hélice, plus que pour les qualités purement aéronautiques du Fokker E.III.

(6) Voir à ce sujet Patrick Facon, Histoire de l’armée de l’air, La Documentation française, Paris, 2009.

(7) Le tir à travers l’hélice n’est en effet pas encore disponible sur les Nieuport français.

(8) Il faut ici se rappeler des reconnaissances, d’ordre opératif, préalables à la bataille de la Marne en septembre 1914, qui ont détecté l’infléchissement de la marche des armées allemandes ou le réglage tactique des tirs de l’artillerie pendant les combats de Montceaux-lès-Provins et de Thiaucourt au cours de la bataille elle-même, par exemple.

(9) Une Instruction sur l’organisation et l’emploi des groupes de bombardement paraît dès le 1er février 1915.

(10) Ce qui conduit à une sorte de renversement des principes clausewitziens autour de la défensive, forme la plus forte, mais négative dans ses buts (maintien du statu quo), et l’offensive, forme la plus faible, mais positive dans ses buts (acquisitions d’avantages). Il s’agirait ici d’actions offensives dans la profondeur adverse, mais visant au maintien d’un statu quo d’ordre défensif en termes de posture…

(11) Il faut d’ailleurs rapprocher ces attaques sur Londres, alors que l’on pouvait craindre que le Royaume-Uni ne soit plus une île, de la décision de créer la première armée de l’air indépendante, la Royal Air Force, le 1er avril 1918.

 

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