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Spécialisation VS Polyvalence. L’opération «Torch» des Rangers, 8 novembre 1942

Les actuels membres du 75e régiment de Rangers sont les héritiers directs du 1er bataillon créé en 1942. (© US Army)

Par Sandrine Picaud-Monnerat, agrégée et docteur en histoire. Article paru dans DSI hors-série n°53, avril-mai 2017.

La mise sur pied du 1er bataillon de Rangers par les Américains, puis son implication dans l’opération « Torch » en Afrique du Nord, est un très bon exemple pour mettre en lumière le balancement entre polyvalence et spécialisation des forces spéciales dans l’histoire. Cet exemple est particulièrement bienvenu, alors que le printemps 2017 marque le 75e anniversaire de la création du bataillon (1).

Quand les « Rangers » furent mis sur pied en juin 1942, l’objectif était de faire passer par ce bataillon, successivement, un grand nombre de soldats, de façon qu’ils suivent un entraînement poussé et acquièrent de l’expérience au combat, à l’école des Britanniques, au cours de raids ponctuels contre les forces de l’Axe. Les soldats ainsi entraînés et expérimentés auraient été reversés dans leurs unités d’origine. Revenus aux États-Unis, ils auraient contribué utilement à l’instruction des autres soldats. Ceux-ci manquaient en effet d’expérience, particulièrement pour les opérations amphibies. Le projet de l’opération « Torch », et de l’invasion de l’Afrique du Nord par les Alliés (donc l’ouverture d’un deuxième front en Europe face aux forces de l’Axe), changea la destination des Rangers. La participation en grand nombre de troupes américaines à cette opération leur permit d’acquérir directement une expérience de combat, ce qui diminua de fait l’utilité escomptée des Rangers comme futurs instructeurs expérimentés. La vocation du 1er bataillon de Rangers évolua alors dans le sens d’une troupe particulière, destinée à accomplir des opérations « spéciales », sur le modèle des commandos britanniques.

L’organisation et l’entraînement du bataillon

Recrutement, structure des compagnies et armement

Officiellement activé le 19 juin 1942, le bataillon fut formé en Irlande du Nord, et placé à la fois sous le contrôle britannique, pour l’entraînement et la tactique, et sous le contrôle administratif américain (rattachement à la 34e division d’infanterie). En souvenir des Rangers de Robert Rogers, au XVIIIe siècle, de glorieuse mémoire, ce bataillon prit le nom de « 1er bataillon de Rangers ». Le capitaine William Orlando Darby fut choisi comme chef du bataillon sur recommandation du Major General Edmond H. Leavey au Major General Russel P. Hartle (commandant de l’USANIF, United States Army Northern Ireland Force). Darby était en effet un officier de valeur, énergique, tourné vers l’action. De plus, il avait été formé aux opérations amphibies. Or il avait confié à Leavey qu’il s’ennuyait dans sa fonction d’aide de camp du Major General Hartle. Il fut rapidement promu au grade de Major puis, après dix semaines, à celui de Lieutenant Colonel.

Les critères de sélection des officiers et des hommes du bataillon furent exigeants. Concernant les officiers, on attendait des qualités de meneur d’hommes ; l’esprit d’initiative ; un jugement acéré ; du sens commun. Pour tous les hommes, il fallait d’abord une condition physique excellente, et une bonne réactivité (savoir prendre de rapides décisions face à des circonstances imprévues). Aucune limite d’âge n’était fixée, mais on attendait des normes maximales d’effort et d’endurance exigibles de soldats de 25 ans. On visait aussi à éviter les hâbleurs et les soldats indisciplinés. Parmi les hommes remplissant ces conditions, on recherchait ensuite certaines compétences particulières : l’autodéfense ; le tir de précision ; la reconnaissance de terrain ; l’alpinisme ; la navigation ; la manœuvre des petits bateaux ; les techniques de démolition. De même pour certaines connaissances professionnelles : la familiarisation avec les engins de chemin de fer, les centrales électriques, les postes radio ; et la façon de détruire de tels matériels. Chaque corps de troupe américain stationné en Irlande du Nord fut fortement incité à fournir au nouveau bataillon un certain nombre de volontaires de tous grades, depuis le soldat jusqu’au capitaine.
Fin septembre, à la fin de l’entraînement, le bataillon prit la forme qu’il aurait durant toute la campagne en Afrique du Nord : 26 officiers et 452 hommes de troupe. C’étaient des Américains très divers, âgés de 17 à 35 ans. Il y avait peu de soldats professionnels, et aucun officier professionnel hormis le commandant du bataillon, William Darby. Les hommes du bataillon étaient répartis en sept compagnies : six de ligne et une d’état-major. Cette dernière comptait 8 officiers et 74 hommes ; chacune des six compagnies de ligne pouvait comporter jusqu’à 3 officiers et 63 hommes. Chaque compagnie de ligne était composée d’un état-major, de deux groupes pour le service des mortiers (cinq hommes chacun) et de deux sections (26 hommes chacune). Chaque section comprenait un état-major de section et deux groupes de combat (11 hommes chacun).

Les compagnies de ligne du bataillon étaient plus petites que celles de l’infanterie, sur le modèle des commandos, ce qui était plus adapté à leurs missions : des combats courts et décisifs, dont le succès dépend beaucoup du contact établi avec les hommes, et de l’autorité que l’on a sur eux (2). Les Rangers disposaient d’un équipement plus fourni que celui habituel du fantassin, eu égard à leur spécialité : équipement pour les attaques amphibies et les attaques de nuit, par exemple des canots pneumatiques pliables et des gilets de sauvetage, mais aussi matériel de démolition et filets de camouflage. Sur d’autres plans, ils étaient en revanche moins bien lotis que les fantassins : pas de batterie de cuisine, pas de tentes.

L’armement – et la place de chaque type d’arme dans le bataillon – répondait aussi à l’exigence de mobilité. Ainsi, en juillet 1942, les mortiers furent retirés des sections et placés sous le contrôle des commandants de compagnie dans leurs états-majors. De même, les mitrailleuses M‑1919A4 de calibre .30, qui équipaient chaque groupe de combat, furent placées ensemble auprès de l’état-major du bataillon, et remplacées dans ces groupes par des mitrailleuses Bren, plus légères, ou par des « BAR » (Browning Automatic Rifles). Voici quelles étaient, fin septembre, les principales caractéristiques de l’armement :
• tous les hommes d’un groupe de combat étaient armés de fusils M‑1, sauf l’un des deux éclaireurs, qui portait une mitraillette, et le mitrailleur, doté d’un BAR ;
• chacun des deux groupes de mortiers affectés à chaque compagnie de ligne disposait d’un mortier de 60 mm, remplacé temporairement, en prévision de l’opération sur Arzew, par un mortier de 81 mm, plus à même de s’attaquer aux batteries fortifiées ;
• l’état-major de chaque section comprenait un tireur d’élite/grenadier armé d’un fusil Springfield 1903 ;
• comme protection contre les blindés, cinq fusils antichars de 14 mm étaient détenus dans le parc d’artillerie commun du bataillon (outre les mitrailleuses M‑1919A4 de calibre .30). Ils furent bientôt remplacés par des bazookas (3).

Pour les hommes présélectionnés, un premier entraînement intensif de trois semaines eut lieu en juin 1942 au nord-est de Belfast, à Carrickfergus, lieu de la formation du bataillon. Cet entraînement fut marqué par des abandons quotidiens. Les hommes qui ne pouvaient tenir le rythme étaient renvoyés à leur corps. Ensuite, après une inspection, les Rangers nouvellement enrôlés furent transférés le 28 juin à Achnacarry (Écosse).

L’entraînement : coup de projecteur sur le camp d’Achnacarry

L’entraînement proprement dit du bataillon eut lieu en trois temps : un mois (juillet) au camp d’entraînement des commandos britanniques, à Achnacarry ; un autre mois (août) en Argyle (région d’Écosse, un peu plus au sud) pour se former aux opérations amphibies avec la Royal Navy ; puis quelques semaines (septembre) à Dundee, dans l’est de l’Écosse, pour un entraînement aux raids côtiers, conjointement avec un commando britannique. On mettra l’accent ici sur la première étape, celle qui a manifestement le plus marqué les esprits. À la tête du centre d’entraînement d’Achnacarry, le ministère de la Guerre britannique avait nommé le lieutenant-colonel Charles Vaughan, un homme hautement qualifié pour sa fonction. Il y mit au point, à l’intention des futurs membres des commandos, une formation exigeante de 12 semaines (4). Les Rangers y passèrent, eux, un mois. Les officiers du bataillon, y compris Darby, suivirent le même entraînement que leurs hommes. Darby pensait en effet que nul soldat ne refuserait de franchir un obstacle, si difficile à vaincre fût-il, qui avait été franchi par son officier.

Les marches rapides du dépôt d’Achnacarry, accomplies avec armement et équipement individuel complet, sont restées célèbres. Commençant par une épreuve de 3 miles (5), les commandos et les Rangers marchaient au fil des jours sur des distances de plus en plus longues, de 5, 7, 10, 12, puis 16 miles (il y eut au moins une marche de nuit de 25 miles). Sur ces distances successives, il fallait parcourir en moyenne au moins quatre miles à l’heure (soit 6,4 km/h), en terrain varié. À côté de ces marches rapides, de nombreux exercices et des parcours d’obstacles naturels et artificiels avaient pour but de développer le courage et l’endurance, ainsi que la solidarité et l’esprit de corps. Des instructeurs observaient, montre en main, pour encourager à l’accélération du rythme, au risque d’accidents graves. Les commandants de compagnie poussaient leurs hommes à faire mieux que les autres compagnies. Un exemple de parcours d’obstacles : traverser (avec armement) un fossé profond, et large de quelques mètres, sur un tronc d’arbre écorcé et glissant ; celui qui perdait l’équilibre se retrouvait dans le fossé, sur un tapis de fils de fer barbelés… À Achnacarry, les Rangers ont aussi acquis un savoir-faire tactique élémentaire, notamment la reconnaissance de l’ennemi et du terrain.

Il fallait s’exercer au maniement de toutes les armes portatives du bataillon : fusil, baïonnette, mitrailleuse, mortier. Il n’était pas prévu, dans la troupe, de spécialiste de telle ou telle arme. L’instruction au tir, pour chaque type d’arme, était plus complète que celle qui était donnée à l’infanterie en général. Les soldats apprenaient d’autre part des techniques de combat sans armes : boxe et combat rapproché. Le « feu ennemi » visait le réalisme, et permettait aux Rangers d’apprendre à utiliser les armes allemandes. La plupart du temps, on tirait à balles réelles. Naturellement, le tir au fusil ou à la mitrailleuse ne visait pas à atteindre un Ranger, mais à donner l’effet d’un « coup manqué ». Il y eut toutefois quelques morts et blessés à l’entraînement (noyades, blessures par balle ou par éclats de grenade).

Le 24 septembre, après les trois phases d’entraînement à Achnacarry, en Argyle puis à Dundee, le 1er bataillon de Rangers fut envoyé dans les faubourgs de Glasgow pour être attaché à la 1re division d’infanterie, dans le 2e corps d’armée. Les hommes y continuèrent leur entraînement et y apprirent comment ranger leur équipement dans les LCA (Landing Craft Assault, ou barges de débarquement) de trois ferries destinés à les convoyer. Le 26 octobre 1942, les Rangers embarquèrent pour une destination qu’ils ne connaissaient pas encore, à bord de trois anciens ferries britanniques de la ligne Glasgow-Belfast, reconvertis en navires de transport de troupes pour les besoins de la guerre.

La réalisation de la mission : prise du fort de la Pointe et du fort du Nord

Le plan des opérations

En tant que chef du 1er bataillon de Rangers, Darby avait été mis courant un mois avant l’embarquement à Glasgow de la destination du convoi et de la mission exacte des Rangers à Arzew. Mais les Rangers, eux, ne savaient encore rien. Ou presque rien. Quelques semaines avant le départ, les commandants de compagnie, les chefs de section et les sergents chefs de groupe avaient expliqué de façon très floue à leurs hommes la mission éventuelle à venir : il y avait quelque part un port important qu’il était nécessaire de prendre comme base d’opérations pour une colossale invasion. Ce port était défendu par une imposante batterie de quatre canons sur une falaise surplombant le port, et par une batterie plus petite dans le port lui-même. Aucun navire ne pouvait en approcher sans être sous le feu de ces canons. La mission du 1er bataillon de Rangers serait de procéder à un débarquement de nuit par surprise, de réduire au silence les deux batteries de canons et d’occuper les quais, de façon à protéger ensuite le débarquement de l’infanterie et des troupes mécanisées. Si les Rangers ne réussissaient pas leur mission, la marine aurait à recourir au bombardement des positions côtières (ce qu’il fallait éviter, pour ne pas donner l’alerte et pour limiter les pertes civiles). C’est tout ce que les Rangers savaient. Ils n’avaient aucune idée ni du moment ni de l’endroit où ce débarquement aurait lieu.

C’est le matin du 2 novembre, c’est-à-dire un peu moins de six jours avant le débarquement, à 9 h 30, que les Rangers furent mis au courant, par leurs commandants de compagnie respectifs, de la destination réelle du convoi d’invasion chargé de l’opération « Torch » : l’Afrique du Nord, depuis le Maroc jusqu’à la Tunisie. Le 1er bataillon de Rangers se trouvait au sein de la partie centrale du convoi, la Central Task Force, emmenée par le général Fredendall et devant débarquer autour d’Oran. Pour une mise en perspective des événements, la Western Task Force, sous les ordres du général Patton, devait débarquer sur la côte ouest du Maroc  et l’Eastern Task Force, sous les ordres du général Ryder, autour d’Alger. Les Rangers devaient préparer, par la prise de deux forts à Arzew et aux environs (et, donc, par la prise de deux batteries de canons), le débarquement de deux régiments d’infanterie et d’une brigade blindée aux ordres du général Allen, qui convergeraient ensuite vers Oran.

Les répétitions de la mission de chacun, à l’intérieur de chaque groupe de combat, ne cessèrent alors de se succéder, jusqu’à la veille de l’arrivée sur le site du débarquement (6). Les services de renseignement anglais et américains avaient fourni de précieuses et précises informations sur les plages, les batteries côtières, les fortifications, et les types d’armement des défenseurs français. Chaque jour, les Rangers avaient un exercice pratique obligatoire sur carte. La première des deux batteries côtières à attaquer, la plus petite, se trouvait le long du port d’Arzew ; c’était le « fort de la Pointe ». L’autre position défensive, la « batterie du Nord », était sur une colline, à l’ouest d’Arzew, dominant le port et la baie. La batterie du Nord était équipée de quatre canons à tubes de longue portée (canons de 105 mm), pouvant atteindre la flotte à cinq miles en mer. Ces canons pouvaient tirer dans presque toutes les directions, étaient bien situés et bien défendus. Le fort de la Pointe, quant à lui, était pourvu de trois canons côtiers (7).

Il fut décidé d’attaquer les deux positions en même temps. Quatre compagnies (C, D, E, F), sous la conduite du colonel Darby (la Darby Force), attaqueraient la batterie du Nord ; deux compagnies (A et B), sous la conduite du second du bataillon, le major Dammer (ce serait la Dammer Force), attaqueraient le fort de la Pointe. Cette Dammer Force arriverait directement par le port artificiel d’Arzew. La Darby Force, elle, accosterait à quatre miles à l’ouest, sur une petite plage de sable. Il faudrait ensuite suivre une route côtière à rebours sur une distance de quatre miles, jusqu’à Arzew et la batterie du Nord, sur une crête. Cette batterie était protégée par des rouleaux de fil de fer barbelé. À quelque distance de la batterie du Nord, il y avait de surcroît un fort français pentagonal, nommé le « fort du Nord » (gardé par la Légion étrangère), dont il faudrait s’emparer aussi. Il n’était pas possible pour la Darby Force de débarquer plus près d’Arzew, car la côte était rocheuse (les photos aériennes le montraient) et les LCA se briseraient sur les récifs avant d’atteindre la terre ferme.

La progression vers l’objectif et l’assaut

Dans la nuit du 7 au 8 novembre, les Rangers grimpèrent en silence et avec ordre dans les LCA, à quelques miles de la côte, face à Arzew (la Darby Force à 23 h 30, puis la Dammer Force à 1 h du matin). Les LCA furent lentement descendus le long des transports de troupes à l’aide de treuils, jusqu’à toucher l’eau. Et ils partirent en groupe vers le port ou vers la plage où ils devaient débarquer. Observons d’abord l’action des hommes de la Darby Force, et notamment celle de la compagnie F, où servait James Altieri, dont nous avons consulté les mémoires. Les barges raclaient le sable ; les soldats en descendaient sans mot dire dans deux pieds d’eau, officiers en tête. Ils marchaient rapidement et en silence à travers l’étroite plage, vers la petite corniche qui la bordait. Ils escaladèrent la corniche avec effort. Il faut remarquer que les gestes se faisaient sans hésitation et la progression, avec méthode, sans anicroche. Si le silence pouvait être maintenu, c’est que peu d’ordres étaient transmis. Les hommes savaient exactement ce qu’ils avaient à faire, à chaque étape : depuis le débarquement, aucun ordre nouveau ne fut donné jusqu’au sommet de la corniche. Au sommet, on indiqua brièvement le moment du départ vers l’étape suivante. La compagnie se mit ensuite en route en file indienne en serpentant pour atteindre l’objectif.

Les Rangers de la compagnie F marchèrent environ quatre kilomètres, déposèrent à un endroit fixé les obus de mortier et parcoururent encore quelques centaines de mètres. Roy Murray (8), le capitaine de la compagnie F, avertit alors Darby par talkie-walkie que sa compagnie prenait position pour l’assaut et en attendit l’ordre. Parallèlement, la compagnie D, chargée des mortiers, s’installa au lieu de dépôt des obus, à 450 mètres en arrière de la compagnie F. Quand, rompant le silence de la nuit, les Français de la batterie du Nord firent feu de leurs mitrailleuses parce qu’ils s’apercevaient enfin de la présence de troupes à proximité, les mortiers de 81 mm des Rangers lancèrent en réplique un tir de barrage de 80 obus. C’est à ce moment que la compagnie F reçut l’ordre de l’assaut.

Pendant ce temps, les barges des compagnies A et B (la Dammer Force), parties plus tardivement des ferries, étaient arrivées près des jetées qui enserraient le port artificiel d’Arzew. Par chance, le barrage flottant qui reliait les jetées était ouvert ; ce point, en effet, n’avait pas pu être connu au préalable. Les barges longèrent les jetées jusqu’au site prévu pour le débarquement. L’escalade d’un mur anti-brisants posa quelques difficultés, mais le reste se passa bien. Tout était calme du côté du fort. Les Français n’avaient pas été alertés. Une partie des Rangers grimpèrent sur une colline en avant, de façon à prendre la batterie à la fois par l’avant et à revers. Une sentinelle rencontrée fut assommée par l’arrière ; aucun coup de feu ne fut tiré. Une fois le signal de l’assaut donné, les hommes de la compagnie F, dans la Darby force, s’élancèrent en courant vers la batterie du Nord, franchirent sans faiblir les rouleaux de barbelés que les éclaireurs avaient cisaillés pour eux et atteignirent les canons. Chaque groupe de combat avait une cible désignée (un canon en particulier). Les Français, étourdis par les tirs de mortiers, s’étaient réfugiés dans des abris et des tranchées de la batterie. Ils se rendirent sans résistance. Les Rangers firent près de 200 prisonniers. Tout s’est fait très vite, ce qui peut être mis sur le compte, en grande partie, de l’entraînement physique intensif et de l’apprentissage préalable minutieux de la mission à accomplir. Au matin, il fallut un peu de temps et quelques coups de mortier de 81 mm pour forcer la garnison de Légion étrangère du fort du Nord à se rendre. Mais ce fut tout. Les Rangers se mirent en position défensive, pour parer à une contre-offensive éventuelle.

Du côté du fort de la Pointe, les Rangers se rendirent maîtres de la batterie avant que les Français eussent pu s’organiser. Ils se glissèrent à travers les barbelés, sautèrent au-dessus d’un parapet peu élevé et, après quelques échanges de coups de feu, capturèrent les canons et environ 60 prisonniers. Quelques défenseurs français furent été tués ou blessés, comme au fort du Nord. Les défenseurs ont fait ce qu’ils ont pu, mais la surprise a été complète. La batterie de la Pointe a été prise en un quart d’heure. Les Rangers furent ensuite occupés à déloger quelques tireurs embusqués dans un cimetière proche et à sécuriser les dépôts environnants. Dès 2h15 du matin, du côté du fort de la Pointe, la mission est remplie. À 4 h du matin, la mission de la Darby Force est remplie à son tour, et les alentours sont sécurisés. Quelque temps après, des fusées éclairantes vertes apparurent dans le ciel. C’était le signal, pour la flotte alliée restée au large, que les deux missions avaient réussi. Cette action sur Arzew fut peu coûteuse en vies humaines. C’était un objectif des Alliés : ils voulaient épargner les Français, adversaires pour l’occasion, mais que l’on avait bon espoir de voir combattre aux côtés des Anglo-Américains contre l’ennemi commun allemand, dès que l’on aurait pris le contrôle des principales villes.

Conclusion

À partir du 8 novembre au matin, les 16e et 18e régiments d’infanterie de la 1re division purent débarquer sur les plages jouxtant la ville. Les Rangers de Darby aidèrent encore à l’ouverture de la route vers Oran. Après la capitulation d’Oran le 10 novembre 1942, ils prirent leurs quartiers sur place, notamment au fort du Nord. Puis, pendant trois mois, ils suivirent un entraînement intensif dans les collines aux alentours d’Arzew, avant d’être engagés à nouveau à partir de février 1943. Toutefois, dès les 9 et 10 novembre, deux des compagnies de Rangers avaient été utilisées par le commandement américain comme troupe de soutien pour l’armée régulière dans sa progression vers Oran. Le major Dammer, commandant en second du bataillon, semblait avoir pris son parti, sans ressentiment, de l’utilisation des Rangers pour des batailles rangées à St-Cloud et à La Macta, deux bourgades situées respectivement à l’ouest et à l’est d’Arzew : il y avait un « job » à faire, et les Rangers le firent (9). Les officiers généraux n’avaient sans doute pas encore compris la vocation réelle de cette toute jeune unité.

Pour lors, ils confondaient visiblement le concept d’une troupe spécialiste des raids avec celui d’une troupe d’infanterie d’élite.

Ici s’exprimait la tension entre polyvalence et spécialisation des troupes d’une armée. La question, qui fait couler de l’encre encore aujourd’hui, n’était pas nouvelle non plus au milieu du XXe siècle, tant s’en faut. Au XVIIIe siècle déjà, en France, les secrétaires d’État de la guerre successifs ne cessèrent d’hésiter entre des corps de spécialistes d’un côté et un entraînement ad hoc des régiments d’infanterie et de cavalerie de ligne de l’autre, pour la guerre de surprises et d’embuscades, la guerre de raids, bref, ce que l’on nommait à l’époque la « petite guerre » (10). Pour le XXIe siècle, Vincent Desportes exprime bien la problématique (11). Il s’agit de trouver un équilibre entre ces deux notions, polyvalence et spécialisation : la polyvalence permettant la souplesse et l’adaptabilité dans un monde où les conditions d’engagement des armées connaissent un degré élevé d’incertitude ; la spécialisation permettant un degré d’efficacité élevé dans certains types de missions.

Cet exemple de l’engagement des Rangers à Arzew nous a permis d’approcher les raisons de leur succès dans cette action que l’on peut qualifier de « non conventionnelle » : un entraînement soutenu, des équipements particuliers, une organisation en petites unités modulables… Ce même exemple permet de prendre du recul et de réfléchir à l’emploi des forces au regard de la fluidité croissante des opérations militaires contemporaines. Dans un environnement mouvant, né de l’éclatement des acteurs de la guerre et des espaces conflictuels, disposer d’une force à la fois réactive et proactive capable de missions non conventionnelles est un atout. Dans le cas des « troupes spéciales », au sein desquelles sont classés les Rangers, la polyvalence s’inscrit dans le cadre de la spécialisation de ces corps. Ainsi est dépassée la tension entre spécialisation et polyvalence. 

Notes

(1) Par une coïncidence à remarquer, le corps de troupe qui assure aujourd’hui l’héritage, dans l’armée américaine, des bataillons de Rangers nés au cours de la Deuxième Guerre mondiale porte précisément ce numéro : 75e régiment de Rangers. À noter : les notes ci-après mettent seulement en valeur, parmi la bibliographie que nous avons utilisée, certaines références particulièrement au cœur du sujet.

(2) James Altieri, The Spearheaders, The Bobbs-
Merrill Company Inc., New York, 1960, p. 30. Ce sont les souvenirs de l’auteur, qui était alors caporal dans le 1er bataillon
de Rangers. Par la suite, il commanda une compagnie du 4e bataillon de Rangers.

(3) Énumération précise dans Michael J. King, Rangers: Selected Combat Operations in World War II, Leavenworth Papers no 11, U.S. Army Command and General Staff College, Fort Leavenworth, juin 1985.

(4) Russell Miller (et la rédaction de Time-Life), Die Kommando-Truppen, Time-Life Bücher, Amsterdam, 1983 (traduit de l’anglais ; 1re édition en 1981 aux États-Unis), p. 60.

(5) Pour mémoire, un mille terrestre anglo-américain, ou mile, équivaut à 1 609 mètres.

(6) James Altieri, op. cit., p. 119.

(7) William O. Darby (avec la collaboration de William H. Bau-mer), Darby’s Rangers: We Led the Way, Ballantine Books, New York, 2003 (1re édition en 1980), p. 11-13, 15 et 21.

(8) Il commanda le détachement de Rangers qui fut envoyé combattre à Dieppe, le 19 août 1942.

(9) Interview du major Dammer du 15 juillet 1972 ; cité d’après Michael J. King, op. cit., p. 14.

(10) Sandrine Picaud-Monnerat, La petite guerre au XVIIIe siècle, Paris, Economica, 2010, p. 547-558.

(11) Vincent Desportes (général), Décider dans l’incertitude, Paris, Economica, 2004, p. 104-108.

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