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Les sous-marins de poche dans le monde

Quatre petits sous-marins iraniens Ghadir, dérivés du Yeono nord-coréen, dont une unité aurait coulé la corvette sud-coréenne Cheonan, redémontrant la valeur militaire de ces petits combattants. (© FARS)

Par Alexandre Sheldon-Duplaix. Article paru dans DSI n°110, janvier 2015.

Le 26 mars 2010, la corvette sud-coréenne Cheonan explose et coule par 30 m de fond, causant la mort de quarante-six membres d’équipage. Deux mois plus tard, une commission d’enquête internationale composée d’experts sud-coréens, américains, australiens, britanniques, canadiens et suédois conclut à un torpillage. Les débris d’une torpille nord-coréenne CHT‑02D, retrouvée à proximité de l’épave désignent un petit sous-marin nord-coréen, très probablement un Yeono de 190 t. Après les résultats spectaculaires des torpilles humaines, des CB italiens et des X‑Craft britanniques de la Deuxième Guerre mondiale, la valeur militaire des sous-marins dits de poche est à nouveau démontrée.

En restreignant cet examen aux unités d’un déplacement inférieur à 400 t, les sous-marins de poche à usage militaire peuvent être classés en trois catégories : des petits engins humides ou secs inférieurs à 30 t, au départ des torpilles humaines, opérant généralement à partir d’un sous-marin mère, et des embarcations submersibles ou semi-submersibles rigides ou semi-rigides pour le transport de commandos ou pour l’attaque ; des petits sous-marins secs déplaçant de 30 à 200 t destinés à des attaques (maritimes, portuaires) et/ou à des opérations spéciales (pénétration, infiltration) ; des sous-marins côtiers inférieurs à 400 t, qui remplissent les missions d’un sous-marin classique (combat, opérations spéciales). Une quatrième catégorie, dont le tonnage peut varier de 30 t à 2 000 t, concerne des sous-marins formés de sphères et destinés à des opérations spéciales, le plus souvent à très grandes profondeurs, parfois sous le couvert de missions de sauvetage ou de recherche scientifique.

Des torpilles humaines aux vedettes rapides submersibles (< 30 t)

Un nombre indéterminé de nations possèdent des petits engins humides ou secs inférieurs à la dizaine de tonnes pour le transport de commandos.

Torpilles humaines et SDV
Dans les années 1950, l’ingénieur italien Sergio Pucciarini, vétéran de l’unité légendaire de nageurs de combat les « diables marins » du commandant Valerio Borghese (le « Prince noir ») (1), crée la firme Cosmos. Celle-ci lance la production de torpilles humaines ou SDV (Swimmer Delivery Vehicule) à usage militaire ou touristique, les Ippocampo ou Seahorse, descendantes des SLC et SSB Maiale de la Regia Marina. Commercialisés aux États-Unis par la société Healthways, les Seahorse sont achetés par la marine américaine pour ses nageurs de combat, les SEAL. Cosmos développe d’autres chariots des types TRASS‑III et surtout CE2F en service dans un grand nombre de pays, dont l’Argentine, la Colombie, la Corée du Sud, l’Égypte, la Grèce, l’Inde, le Pakistan, Taïwan. Les CE2F (X‑30, X‑60 et X‑100‑T) peuvent opérer jusqu’à des immersions de 30, 60 et 100 m et être largués à une distance de 50 nautiques de l’objectif. Des variantes à quatre et six places, CE4F et CE6F, servent à l’entraînement ou au transport d’un plus grand nombre de commandos.

Les Cosmos inspirent de nombreux développements nationaux. Avec les soupçons qui pèsent sur le rôle joué par les « diables marins » du « Prince noir » dans la destruction du cuirassé ex-italien Novorossiysk à Sébastopol en 1955, l’URSS crée des unités sous-marines de défense aux côtés de ses nageurs de combat actifs durant la « Grande Guerre patriotique ». Basée en mer Noire, la première unité « de forces anti-diversion » (2) doit protéger les navires et installations portuaires contre des commandos. D’autres unités sont constituées dans les flottes de la Baltique, du Nord et du Pacifique. En 1970, le GRU (renseignement militaire) forme sa propre unité de reconnaissance et de sabotage (Spetznaz) pour collecter des renseignements et mener des opérations offensives contre des bases étrangères. Ces forces utilisent la torpille biplace Sirena de 533 mm, suivie dans les années 1980 par la Sirena‑UM, et les Projets 907 : Triton 1 et 2 (3).

Les États-Unis conçoivent les SEAL Delivery Vehicule (SDV) ou Minisub MK 1 à 9. Les nouveaux SNA Virginia sont certifiés pour le soutien aux forces spéciales, pouvant emporter sur leur coque un abri pour les nageurs SEAL, le Dry Dock Shelter (DDS) et un mini-sous-marin humide SDV. En 2009, des conteneurs spéciaux fixés sur le pont des SSN‑778 New Hampshire et SSN‑777 North Carolina valident l’emploi des SDV Mk-8 Mod1 à partir des Virginia.

Le Royaume-Uni développe les Subcat et Subtug, la France les engins HAVAS, la Yougoslavie les R‑1 et R‑2 Mala (vendus à la Suède et à la Libye) – ce dernier semblable au Triton 1 russe -, et la Suède les torpilles humaines DCE à une ou deux places. La Corée du Sud et l’Indonésie construisent des modèles indigènes, SDV‑300 et 340 pour la première, et KTBA pour la seconde, destiné aux Kopasta, les nageurs de combat indonésiens.

Dans le golfe Arabo-Persique, l’Iran lance en 2000 un premier chariot, l’Al-Sabehat 15 d’une longueur de 8 m, suivi par sept autres – dont quatre modifiés. L’Al-Sabehat 15 emporte deux membres d’équipage, trois plongeurs et quatorze mines portatives. Aux Émirats arabes unis, la société Emirates Marine Technologies livre aux forces spéciales des SDV classes 6 et 8, réputés avoir été exportés vers Taïwan (4).

Embarcations submersibles
Le concept d’une embarcation submersible est inventé par le SOE (Special Operations Executive) britannique pendant la Deuxième Guerre mondiale, avec le Welfreighter, imité ensuite par l’OSS (Office of Strategic Services) américain avec le Gimik destiné à des missions d’infiltration en Corée. Ces

vedettes se déplacent respectivement à 7 et 4 nœuds en surface et à 2,5 à 3 nœuds en plongée ; le modèle anglais peut couvrir une distance de plus de 1 000 nautiques contre seulement 110 nautiques pour le modèle américain. Plus simple, le canoë submersible est un instrument privilégié du SBS (Special Boat Service) britannique, facilement largable depuis un tube lance-torpilles.

Ce concept est repris par les forces spéciales de plusieurs pays, dont les États-Unis et le Royaume-Uni, avec des modèles semi-rigides submersibles, propulsés en surface par des moteurs hors-bord. La Suède développe un transport de commandos submersible de 10 m pour ses nageurs de combat, les Attackdykarna. Deux hommes d’équipage se tiennent dans un cockpit avant. L’engin se déplace à 30 nœuds en surface et à 5 nœuds en plongée. Selon les versions, il transporte six commandos, un chariot avec deux nageurs ou un canon automatique qui peut être tiré en surface.

Le même principe inspire la Corée du Nord qui développe cinq types de vedettes semi-submersibles ou submersibles, dont au moins deux emportent deux torpilles. Ces engins d’une vitesse de 30 à 50 nœuds en surface sont destinés à infiltrer des agents. En 2002, la presse américaine rapporte la livraison à l’Iran par le cargo Iran Vesad de quinze vedettes submersibles et semi-submersibles nord-coréennes. Elles appartiennent aux deux types Taedong‑B et Taedong‑C. Connu comme le « Kajami », le Taedong‑B est une vedette de 30 t et 21 m entièrement submersible dotée d’un schnorchel et de deux tubes lance-torpilles de 324 mm. Deux vedettes submersibles comparables, les SILC, sont transférées par Pyongyang au Vietnam. Les « Kajami » approchent d’une cible à 50 nœuds avant de plonger à environ 3 m pour lancer deux torpilles légères. Les trois Taedong‑C ou Gahjae (14 t, 17 × 3,75 m) ont des performances analogues, mais l’apparence des vedettes semi-submersibles Peykaap qui en sont inspirées. On évoque également un transfert de deux SILC nord-
coréennes en Birmanie (5).

Caractéristiques sommaires des vedettes semi-submersibles et submersibles nord-coréennes et iraniennes

Petits sous-marins secs (30-200 t)

S’inspirant des petits sous-marins de la marine de Mussolini, les CB réalisés par la société Caproni de Milan en 1943-1944 (44 t, 14,9 × 3 × 2,05 m), Cosmos aurait produit entre 1955 et 2003 une cinquantaine de sous-marins de poche dont tous les propriétaires ne sont pas identifiés. Les modèles les plus connus sont le SX‑404 (40 t, 6 hommes et 6 commandos ), le SX‑506 (90 t, 5 hommes et 8 commandos), SX‑756 (80 t, 6 hommes et 8 commandos), modernisé ensuite sous l’appellation MG‑110, MG‑120/ER et MG‑130/ER (120 t, 6 hommes et une dizaine de commandos). Déplaçant seulement 29 t pour une longueur d’environ 10 m, le modèle 3GST‑9 utilise un principe très nouveau de construction en anneaux (GST, Gaseous oxygen Stored in the Toroidal pressure hull) pour entreposer l’oxygène liquide d’un système de propulsion anaérobique dans les couples de la coque.

Vingt-trois Cosmos ont été commandés par cinq pays connus : la Chine nationaliste (deux SX‑404 livrés en 1969), le Pakistan (six SX‑404B livrés en 1972 ; trois SX‑756W livrés en 1985), la Colombie (deux SX‑506 livrés en 1973), la Corée du Sud (deux SX‑506 et cinq SX‑756 livrés dans les années 1980 et convertis au standard MG‑110) et l’Irak (deux SX‑756W et un SX‑756S non livrés en 1989). La société Cosmos disposait en outre d’un démonstrateur MG‑120/ER et aurait construit un nombre indéterminé d’engins MG‑110 pour des clients non identifiés, dont peut-être l’Inde et les États-Unis.

Caractéristiques sommaires des sous-marins COSMOS

Le chercheur suédois Ola Tunander désigne les Cosmos 3GST‑9 et MG‑110 comme les deux modèles de petits sous-marins observés et photographiés dans l’archipel suédois dans les années 1980 et catalogués par le renseignement suédois comme Type I et Type II. Les confidences de hauts responsables américains et britanniques, en particulier une interview de l’ancien secrétaire à la Défense américain Caspar Weinberger en 2000 à la télévision suédoise, établissent qu’une grande partie des intrusions sous-marines dans les eaux suédoises étaient conduites par l’OTAN ou plus particulièrement par les États-Unis et le Royaume-Uni pour tester les défenses de la Scandinavie, en accord avec certains chefs militaires à Stockholm. D’autres révélations sur les opérations de guerre psychologique autorisées par le président Reagan suggèrent que l’objectif était de décrédibiliser les initiatives diplomatiques du Premier ministre suédois Olof Palme à l’égard de l’URSS en présentant les intrusions comme soviétiques. Ola Tunander pense que des 3GST‑9 et MG‑110 auraient été mis en œuvre par l’US Navy et/ou la Royal Navy, le premier à partir de l’HMS Porpoise, un vieux sous-marin diesel-électrique anglais de classe Oberon spécialement modifié, et les seconds à partir du pétrolier civil américain Mormacsky, réputé aménagé pour mettre en œuvre des petits sous-marins et observé en Baltique par l’aviation suédoise (6).

Depuis les années 1990, le commandement des forces spéciales américaines réclame un sous-marin de poche furtif transportable par un SNA. Après avoir envisagé d’adopter officiellement le Cosmos 3GST‑9 comme engin de transport pour les SEAL, les États-Unis admettent en service en 2003 l’ASDS‑1 (61 t, 8 n, 20 × 2,06 × 2,52 m) capable de transporter 16 SEAL à 125 nautiques. Après cinq ans de service, ses batteries au lithium prennent feu, détruisant l’ASDS‑1. Définissant les caractéristiques d’un successeur de l’ASDS‑1, Robert Martinage, assistant au secrétaire à la Défense pour les opérations spéciales, insiste sur le transport des commandos dans un environnement « chaud et sec » qui préserve leurs capacités physiques et mentales avant l’action. Attendu en 2016, le nouveau mini sous-marin des SEAL, le Shallow Water Combat Submersible (SWCS) sera plus petit que son prédécesseur, mais comprendra un compartiment chaud et sec réservé aux nageurs.

En Allemagne, le bureau d’études Ingenieur Kontor Lübeck (IKL) relance en 1957 l’étude de mini-sous-marins de 100 t pour une classe de 40 unités destinée à la Bundesmarine. Seules deux unités du Type‑202, le H. Techel et le F. Schürer, sont construites et presque aussitôt désarmées. Insatisfaisant, le Type‑202 inspire dans les années 1970 les projets 75 et 100, ce dernier vendu à l’Arabie saoudite et à la Corée du Sud qui produit sous licence entre 1982 et 1991 trois Dolgorae (175 t), dont deux resteraient en service.

La Yougoslavie récupère quant à elle deux CB italiens au lendemain de la guerre, qui inspirent la conception d’un sous-marin de poche pour l’exportation, puis en 1977, celle d’une classe de cinq unités tout électriques, le type Una (90 t, 4 hommes). Appartenant à la 88e brigade de sous-marins basée à Kumbor dans les bouches de Kotor, les Una sont réputés indétectables par la marine yougoslave qui ne les entend pas avec ses sonars de coque ou avec la barrière d’hydrophones de Lora. Les Una auraient conduit des patrouilles à 30 nautiques de la côte durant la guerre du Kosovo de 1999. La marine ex-yougoslave prétend que le P‑913 aurait rencontré un sous-marin de l’OTAN et l’aurait pisté sans être détecté. Au lendemain de son indépendance, la Croatie, modifie un Una capturé, le P‑914, renommé Velebit, avec un moteur diesel (100 t, 6 hommes et 6 commandos). Tous les Una sont aujourd’hui désarmés.

En 1965, la Yougoslavie aurait cédé à Pyongyang les plans d’un sous-marin de poche qui inspire le type nord-coréen Yugo (90 t, 18 m , 10 nœuds en surface, quatre en plongée, deux membres d’équipage, six ou sept plongeurs), ainsi baptisé par les États-Unis. Un nombre indéterminé d’unités sont produites (une vingtaine) avant d’être remplacées par le type Yeono (190 t). On cite le chiffre de 36 Yeono mais celui-ci pourrait comprendre une partie des Yugo. Deux sont transférés au Vietnam et parfois identifiés comme des Yugo. Un petit sous-marin photographié à Cuba semble clairement appartenir au type Yugo.

L’affaire du Cheonan, démontre une nouvelle fois la valeur des sous-marins de poche dans le combat naval. Il semble s’agir d’une opération de représailles après les trois batailles navales qui opposent les deux Corées en 1999, 2002 et novembre 2009, entraînant la mort d’une centaine de marins nordistes contre seulement six sudistes. Pyongyang doit laver l’humiliation. Le 20 avril 2010, un officier de liaison nord-coréen informe un humanitaire sud-coréen que l’opération a été conduite depuis la base de Cap Bipagot, au sud-ouest du grand port de Nampo. Le leader Kim Jong-il serait venu en personne ordonner l’attaque. La planification aurait été conduite par les généraux Kim Yong-chol, chef du bureau de reconnaissance, et U Dong-chuk, premier vice-ministre de la Sécurité d’État. Le commandant en chef de la marine, Jong Myong-do, aurait été présent dans la base durant toute l’opération. La promotion simultanée au grade de général plein, le 15 avril, de U Dong-chuk et de Jong Myong-do – dont la position paraissait menacée à la suite de la bataille navale de novembre 2009 – semble accréditer la confidence. De son côté la commission d’enquête révèle que deux petits sous-marins, dont un Yeono et un bâtiment de soutien, ont quitté la base de Bipagot le 23 mars. Deux jours plus tard, au moins un des sous-marins se serait placé en embuscade à l’ouest de l’île Baeknyeong et aurait attendu la corvette pendant vingt-quatre heures. Le 26 au soir, il aurait lancé sa torpille à un nautique et demi du Cheonan. Cette distance pourrait expliquer pourquoi le Cheonan n’entend pas le départ de la torpille. L’explosion se serait produite six ou neuf mètres sous la coque du Cheonan, créant une colonne d’eau, ou un jet de bulles, qui aurait brisé la coque. Deux ans plus tard, le 7 décembre 2012, un défecteur nord-coréen révèle que l’équipage du sous-marin a été décoré.

Seul survivant nord-coréen d’un sous-marin échoué et capturé par la Corée du Sud en 1996, Lee Kwang-soo, devenu instructeur de la marine sud-coréenne, donne son opinion sur la destruction du Cheonan : « J’ai vu des sous-marins de 130 t classe Yeono à plusieurs reprises et j’ai reçu une formation de navigateur […] les sous-marins classe Yugo ont un tube lance-torpilles, mais la classe Yeono n’a pas de tubes proprement dits ; ils emportent deux torpilles de taille moyenne montées sur chaque bord et lancées par une commande électrique… Une torpille tirée depuis un sous-marin contient plus d’une tonne d’explosifs, et, par conséquent, lorsque la torpille est éjectée par de l’air comprimé depuis le tube lance-torpilles d’un sous-marin, le bruit généré est important.[…] Par conséquent, tirer une torpille depuis un sous-marin est possible, mais facile à détecter. La condition la plus importante pour une infiltration sous-marine est le secret, ce qui signifie que la Corée du Nord ne veut pas employer une méthode de lancement de torpille qui fait du bruit ».

En Iran, l’étude des technologies sous-marines débute dans les années 1970. En 1991, on évoque le transfert d’un ou deux mini-sous-marins nord-coréens de type Yugo et peut-être d’un vieux sous-marin pakistanais Cosmos SX‑506B. Ville frontalière occupée pendant deux ans par l’Irak, Khorramchahr abrite l’université des sciences et des technologies maritimes, une organisation qui se consacre à la recherche et développement de petits sous-marins, tout comme le centre de recherches sous-marines d’Ispahan et l’université Imam Khomeiny pour les sciences navales de Noshar sur la mer Caspienne.

Le 8 mars 2006, l’Iran admet au service son premier véritable sous-marin, le Nahang, mesurant 25 m de long pour un déplacement évalué à 115 t en plongée. Le Nahang ne semble pas opérationnel, passant la plupart de son temps à Bandar Abbas, en cale sèche et partiellement démonté. Avec sa forme ventrue, le Nahang semble destiné au mouillage de mines.

En 2007, l’Iran admet au service actif le premier de seize et peut-être vingt et un sous-marins côtiers classe Ghadir IS‑120, très proches des Yeono MS‑29/P-4 nord-coréens. Comme la presse américaine rapporte la livraison par Pyonyang en juillet de quatre submersibles de cette classe, certains en concluent que les premiers Ghadir ont été construits en Corée du Nord, ce qui ne semble pas être le cas. Exemple de l’ingéniosité iranienne face aux embargos, les Ghadir IS‑120 sont manifestement dérivés des Yeono MS‑29/P‑4. Contrairement aux Yugo, mais à l’instar de certains Yeono/P‑4, les Ghadir ont deux tubes lance-torpilles internes. Un simulateur pour la formation des équipages des Ghadir est installé à l’École navale de Noshahr sur la mer Caspienne.

Sous-marins côtiers (200-400 t)

Si le bureau d’études allemand IKL explore la voie des petits sous-marins côtiers dérivés du Type XXIII (275 t, 34,6 × 3,02 m) du IIIe Reich, dont deux unités sont remises en service dans la Bundesmarine, les petits sous-marins d’après-guerre des types U‑201, U‑205, U‑206, U‑207 dépassent tous les 450 t. En définitive, seuls deux projets aboutis entrent dans la catégorie des 200-400 t, les Losos soviétiques et les Sang‑O nord-coréens.

Caractéristiques sommaires des petits sous-marins nord-coréens et iraniens

Au milieu des années 1980, le bureau d’études soviétique Malachite conçoit secrètement une classe de douze petits sous-marins en titane, destinée aux opérations spéciales en Baltique, le Projet 865 Piranha, désigné par l’OTAN Losos (220 t, 28,2 × 4,8 × 5,1 m). Seules deux unités, le MS‑520 et le MS‑521 sont construites, mises en service respectivement en 1989 et 1990 dans la 22e brigade de sous-marins de Liepaja. D’abord peintes en rouge et blanc, à l’instar du NR‑1, pour masquer leur véritable mission, ces deux unités sont cachées à l’intérieur d’un tunnel en béton pour les dérober aux yeux des curieux et des satellites. Après l’effondrement de l’Union soviétique, les deux Losos sont transférés à Kronstadt, repeints en noir et proposés entre 1995 et 1997 à l’exportation avant d’être démantelés en 1999. Le bureau d’études Malachite continue ensuite à proposer à la vente ce dessin avec les versions Piranha, Piranha‑T et Piranha‑2, en insistant sur la valeur intrinsèque des matériaux de construction une fois les sous-marins désarmés. À la même époque, le chantier britannique propose sans succès à l’exportation un autre projet Piranha aux dimensions assez semblables (26,6 × 2,75 m), mais à la forme et aux matériaux plus classiques.

Après avoir produit des sous-marins Romeo avec assistance chinoise, la Corée du Nord lance en 1996 un programme national de sous-marin côtier de 370 t de Sang‑O. Produite au rythme soutenu de quatre à six unités par an jusqu’en 2003 pour atteindre quarante unités, la classe Sang‑O en compte depuis 2010 deux nouvelles, allongées, de 400 t, assemblées dans une cale de la base de Mayang-do. La marine nord-coréenne disposerait ainsi en 2014 de quarante Sang‑O, deux Sang‑O II et douze Yeono basés sur la côte ouest de la péninsule au cap Bipagot, au nord de Changnyon et sur la côte est à Chaho, sur l’île de Mayang-do, à Toejo et à Wonsan. Chaho possède des galeries creusées dans la roche pour protéger les sous-marins contre des attaques aériennes et un canal pour leur permettre de gagner l’océan.

Le 15 septembre 1996, un Sang‑O aborde la côte sud-coréenne de Gangneung pour y déposer trois agents qui doivent observer des installations navales sudistes. Après une tentative infructueuse le 17 pour récupérer ses agents, le sous-marin y retourne le 18, mais s’échoue sans parvenir à se dégager. Le commando abat alors l’équipage mis en cause dans l’échouage, détruit les documents et équipements classifiés puis se divise en sous-groupes qui doivent tenter de gagner séparément la zone démilitarisée quand ils sont repérés par un paysan qui prévient la police. S’ensuit une chasse à l’homme durant laquelle périssent 13 Nord-Coréens et 16 Sud-Coréens. Le 29 décembre, sous la pression américaine, la Corée du Nord finit par présenter des excuses officielles à la Corée du Sud.

Opérations spéciales à plus ou moins grandes profondeurs

La perte du sous-marin nucléaire d’attaque américain USS Thresher en 1963 révèle le besoin d’un engin de sauvetage capable de plonger très profond. En 1964, le chef de la recherche scientifique de la marine américaine, John Piña Craven, est nommé directeur du projet des systèmes sous-marins à très grande profondeur DSSP (Deep Submergence Systems Project) qui aboutit en 1966 à la mise en service d’un prototype, le Deep Quest, suivi en 1969 par le petit sous-marin à propulsion nucléaire NR‑1 et en 1970-1971 par les deux DSRV Deep Submergence Rescue Vehicule) Avalon et Mystic (37 t, 15 × 2,4 m) capables de plonger jusqu’à 1 500 m. Dans ses mémoires, John Craven explique que les DSRV sont construits avant tout pour conduire des opérations de renseignement contre l’URSS et repêcher des objets à très grandes profondeurs : « Il y avait beaucoup d’opérations très classifiées relevant de la sécurité nationale qui ne pouvaient pas être accomplies sans le système DSRV. Chaque projet doit avoir une vraie couverture… On forme ainsi une hiérarchie de projets avec au sommet de la pyramide un ou plusieurs projets de renseignements. La plupart des participants dans un projet-écran ne savent pas que c’est un écran… Le projet est réel et important, mais il sert à cacher un projet beaucoup plus sensible (7) ».

Caractéristiques sommaires des sous-marins nord-coréens Sang‑O I/II

En 1971, le NR‑1 est transporté secrètement en Méditerranée à l’intérieur du transport de chalands de débarquement USS Portland (LSD‑37) pour vérifier la présence de mines soviétiques dans certains points de passage stratégiques. Le kiosque du NR‑1, habituellement de couleur rouge vif, est peint en noir pour ses opérations spéciales (8). Surnommé la « navette spatiale de la marine », le NR‑1 peut passer jusqu’à un mois au fond de l’océan, récupérer des objets grâce à un bras articulé, se déplacer sur le fond grâce à une roue de camion et produire toute l’électricité nécessaire pour illuminer son espace de travail. En 1976 et 1994, le NR‑1 récupère le missile air-air Phoenix d’un chasseur F‑14 et certains équipements d’un chasseur F‑15 qui se sont abîmés en mer.

À la fin des années 1970, la Royal Navy commence à mettre en œuvre le DSRV américain Avalon, à partir de ses SNLE comme le Repulse ou de ses vieux sous-marins diesels-électriques Oberon comme le Porpoise et l’Odin. Le Mystic est retiré du service en octobre 2008 et l’Avalon placé en réserve. Le chercheur suédois Ola Tunander pense que le NR‑1 ou l’Avalon auraient pu être employés dans les eaux suédoises.

En 1965 et 1976, le renseignement militaire soviétique, le GRU, crée en Atlantique et dans le Pacifique deux unités de plongeurs, désignées « Crabe » et identifiées uniquement par des numéros : 40056 et 45707. L’objectif est de neutraliser les senseurs disposés par les États-Unis à proximité des côtes soviétiques. À partir de 1983, l’URSS admet au service des « stations nucléaires de grandes profondeurs de premier rang » inspirées par le NR‑1 américain et composées de sphères pour supporter les fortes pressions. Subordonnées au GRU à l’état-major général à Moscou, leur mission principale est d’intervenir contre le réseau américain d’hydrophones SOSUS sur la ligne GIUK/Féroé-Islande et d’appuyer des opérations spéciales contre des bases adverses éloignées. Comme pour le NR‑1, l’énergie nucléaire leur permet des stations prolongées (supérieures à trente jours) sur le fond de l’océan, posées sur des patins. Non répertoriés dans l’ordre de bataille avant 1986, ces engins sont affectés à la flotte du Nord. Désignés par l’OTAN, X‑Ray et Paltus, les deux premiers types, les Projets 1851 (550/1 000 t) et 10831 (600/1 100 t), opèrent à partir d’un sous-marin base, un ancien SNLE dont la tranche missile est remplacée par une cale, d’abord un Projet 667 Yankee, puis deux Projet 667 BDR Delta III et BDRM Delta IV. Déplaçant 1 100 t en plongée, les trois X‑Ray/Paltus (AS‑21, AS‑35, AS‑33) sont crédités d’une profondeur d’immersion supérieure à 1 000 m, voire à 2 000 m. Ils sont comparables à l’ancien NR‑1 américain. Dernier né, le Projet 10831 ou 210 Losharik (AS‑12) semble être une variante du Paltus qui sera mise en œuvre par le Delta IV converti. Par ailleurs, trois Projet 1910 Uniform seraient entrés en service entre 1986 et 1994. Leur déplacement de 2 000 t en plongée leur permet d’opérer indépendamment (9).

Article paru dans DSI n°110, janvier 2015.

Notes

(1)  La Decima-MAS. Borghese est sauvé en 1945 par le service secret américain.

(2)  Противо-Диверсионные Силы.

(3)  http://www.vrazvedka.ru.

(4)  Stephen Saunders et Tom Philpott (dir.), Jane’s Fighting Ships 2014-2015, Jane’s Information Group, 2014, p. 884.

(5)  Ibid., p.463 ; http://osgeoint.blogspot.com/2011/04/south-korea-releases-details-of-north Korean Subs Ply East Sea with Impunity.

(6)  Ola Tunander, “Subs and PSYOPs: The 1982 Swedish Submarine Intrusions”, Intelligence and National Security, vol. 28, no 2, 2013, p. 252-281.

(7)  John P. Craven, The Silent War: The Cold War Battle Beneath the Sea, Simon & Schuster, New York, 2001, p. 276.

(8)  Lee Vyborny et Don Davis, Dark Waters: An Insider’s Account of the NR-1, The Cold War’s Undercover Nuclear Sub, New American Library, New York, 2003.

(9)  http://oosif.ru/ ; http://militaryrussia.ru/blog/topic-545.html.

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