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Les chars de bataille ukrainiens

Apparu en 1984, le T‑64BV est la version la plus évoluée du T‑64, la plupart des exemplaires construits l’ayant été en Ukraine. (© D.R.)

Par Pierre Petit, spécialiste des questions de défense. Article paru dans DSI n°127, janvier-février 2017.

Historiquement, l’Ukraine a toujours été un centre de production d’armements. Après un survol du paysage industriel de défense national, Pierre Petit s’intéresse ici à ses propositions dans le domaine des chars.

Délocalisée sur ordre de Staline dans l’Oural devant l’avancée de la Wehrmacht à partir de juin 1941, l’industrie d’armement est revenue en Ukraine à la fin du second conflit mondial. À son apogée, durant les quarante-­cinq ans de la guerre froide, la région était un des plus grands centres militaro-industriels de l’URSS, représentait 30 % de la production d’armement et employait trois millions de personnes dans plus de 3 000 firmes.

En 1991, lorsque l’Ukraine est devenue indépendante, les effectifs industriels ont chuté à 1,5 million et le nombre de firmes à 750. Cette récession importante n’a en aucun cas entaché l’innovation dont fait preuve l’industrie d’armements ukrainienne, qui ne cesse de se rapprocher des standards OTAN grâce à des bureaux d’études performants et une communauté scientifique de valeur. Un quart de siècle après la disparition de l’URSS et du Pacte de Varsovie, le nombre d’entreprises ukrainiennes demeure constant. Depuis 2010, elles sont placées sous la tutelle du consortium Ukroboronpromb, les exportations étant gérées par Ukrspetexport. Ces deux consortiums d’État sont actuellement en pleine refonte, laquelle a été lancée par le gouvernement afin de reprendre le contrôle de la production ainsi que les ventes à l’exportation qui ont souffert de nombreux déboires. Il est à noter qu’Ukroboronpromb est privé, avec la perte de la Crimée, de seize firmes, de plusieurs chantiers navals, d’ateliers de réparation aéronautique et de nombreux contrats, principalement avec la Chine. Ces deux dernières années, la production d’armements ukrainienne, tous secteurs confondus, a explosé, enregistrant de 200 à 300 % d’augmentation.

Ces chiffres hors normes s’expliquent dans un premier temps par un marché de l’exportation florissant.

L’Ukraine a en effet signé, depuis son indépendance, de nombreux contrats avec une douzaine d’États, principalement localisés en Afrique, en Asie et au Moyen-­Orient. En 2013, avant les événements dans l’est du pays, les ventes à l’exportation du complexe militaro-­industriel ukrainien étaient de l’ordre de 47 % pour l’Asie, 23 % pour l’Afrique, 21 % pour les États de l’ex-URSS, 6 % pour l’Europe et 3 % pour l’Amérique du Sud. Il est toutefois à noter que certaines ventes d’armes, principalement en direction du Moyen-­Orient, sont sujettes à controverse, car elles semblent avoir été effectuées par le biais de réseaux détournés échappant au contrôle de l’État. Sur le plan local, le gouvernement de Kiev n’a cessé de réduire ses commandes militaires, de 128 millions de dollars en 2012 à 114,8 millions en 2014. Cette chute des dépenses militaires a engendré une vétusté du parc blindé et le réveil a été brusque lorsqu’il a fallu aller combattre les séparatistes prorusses dans le Donbass avec des véhicules d’ancienne génération et mal entretenus.

Des parcs en mauvais état

La sanction ne s’est pas fait attendre. En 2014 et 2015, l’armée ukrainienne a enregistré d’importantes pertes de matériels, qu’il a fallu combler au plus vite. Ainsi, le chiffre de 300 chars, dont 200 T‑64 détruits ou tombés aux mains de l’ennemi, a été avancé par certaines sources locales. L’Ukraine aurait pu aisément compenser ces pertes, mais les conditions de stockage des quelque 600 T‑64, 600 T‑72 et 150 T‑80 issus de l’ex-URSS étaient telles qu’il a été impossible de remettre la totalité de ces chars en état. De plus, parmi ces derniers, certains ont été cannibalisés afin de revendre les pièces détachées à l’export alors qu’ils étaient initialement destinés au Congo et au Nigéria.

Désormais devenus invendables, ces chars continuent à se détériorer dans d’immenses parcs en plein air. Ainsi, à l’été 2014, il a été constaté que 200 T‑72 étaient tout simplement irréparables. Cet état de délabrement du parc de chars ukrainien engendre parfois des situations qui auraient été impensables sous l’ère soviétique : par exemple, en 2015, un chef de corps a refusé de percevoir 31 chars reconditionnés destinés à son bataillon, en raison de leur état opérationnel insuffisant imposant un retour en usine. Il est à souligner que les ateliers les mieux équipés et les plus performants du pays (Lvov et Kharkov) ont une capacité de rénovation d’environ sept chars par mois, donc bien loin d’un effectif bataillonnaire, alors que le cycle de construction d’un char neuf est d’environ dix mois.

Ainsi, il est actuellement très compliqué pour l’Ukraine de compenser la faiblesse de son parc de manière rapide malgré les trois milliards de dollars alloués à la défense par le gouvernement en 2015, car il faut aussi penser à la rénovation du tissu industriel du pays afin de combler les pertes subies dans le Donbass. Actuellement, malgré l’inventivité de ses scientifiques et ingénieurs, l’Ukraine ne semble pas avoir atteint ses objectifs et l’achat de chars « sur étagère » à d’anciens membres du Pacte de Varsovie a été évoqué, bien que ces derniers préfèrent exporter vers le Moyen-­Orient, marché plus lucratif. Malgré la situation fragile de sa flotte de chars de combat, l’Ukraine met actuellement un point d’honneur à honorer ses contrats signés par le passé avec différentes nations afin de redorer son blason terni par de nombreux scandales sur le marché de l’exportation.

Comme cela a été évoqué plus haut, le complexe militaro-­industriel ukrainien de l’époque soviétique a été fortement impliqué dans la construction de chars pour le compte de l’Armée rouge. Il est donc naturel que ces véhicules soient en partie à la base de la production actuelle. À tout seigneur, tout honneur : le T‑64 est le char de construction locale par excellence. Développé par la firme KMDB (Kharkiv Morozov Design Bureau) de Kharkov, il a été produit de 1964 à 1987 à environ 8 000 exemplaires, toutes versions confondues, que ce soit en Ukraine ou à Omsk (Sibérie), sans avoir été exporté. Il est donc normal que le T‑64 soit le char de bataille le plus fréquemment rencontré lors des combats du Donbass. Véritable colonne vertébrale des brigades de chars ukrainiennes, son effectif actuel est estimé à un peu plus de 400 exemplaires toutes versions confondues, en prenant en compte les pertes évoquées précédemment.

Lors de sa sortie en décembre 1966, le T‑64 produisit le même effet sur les experts occidentaux que plus récemment le T‑14 lors de sa présentation en mai 2015 sur la place Rouge. Il était en effet le premier char soviétique doté d’une tourelle biplace armée d’un canon de 125 mm à chargeur automatique et d’un blindage structurel renforcé de céramique. Les premiers exemplaires furent immédiatement affectés au GFSA (Groupement des Forces Soviétiques en Allemagne de l’Est). En revanche, il fallut attendre la version B,  sortie en 1976, pour voir le T‑64 tirer le missile radioguidé 9K112 Kobra (AT‑8 Songster) par le nouveau canon 2A46‑2 de 125 mm, avec une portée de 4 000 m. Presque vingt ans après sa sortie, en 1984, apparut la version BV, un T‑64B recouvert d’un blindage réactif Kontakt 1.

Afin d’aborder le XXIe siècle avec un char de bataille récent, l’Ukraine, désormais indépendante, a développé par le biais de son bureau d’études de Kharkov, une nouvelle version initialement dénommée T‑64U. Renommée par la suite « BM », elle est plus connue sous le nom de Bulat (« boulet »). Les 17 premiers Bulat ont été livrés en août 2005 et affectés en priorité à la 1re brigade indépendante de la Garde. Ils furent suivis par 10 autres en 2006 et 10 nouveaux à la fin de l’année 2007. Certains des derniers modèles fabriqués sont équipés du système de défense actif Zaslon et du dernier blindage réactif Nozh (« couteau »), produit localement.

Les évolutions du T‑72

Beaucoup moins répandu, le T‑72 n’est actuellement disponible qu’à environ 70 exemplaires dans l’armée ukrainienne. Plus particulièrement destiné au marché de l’exportation, il est le char de prédilection sur lequel les ingénieurs ukrainiens testent diverses améliorations et modifications. Le premier modèle de T‑72 revu par la firme KMBD est le Banan, présenté en 1995. Il se caractérise par l’installation d’un blindage réactif Kontakt 1 sur la caisse et la tourelle et d’un moteur 6TD‑2 délivrant 1 200 ch au lieu des 800 ch des premières versions.

En 1997, le T‑72MP a succédé au Banan. Ce modèle a été développé de manière conjointe par KMBD, la firme française Sagem (pour l’optique) et la firme slovaque PSP Bohemia. Afin de se positionner de manière efficace sur le marché de l’exportation, principalement asiatique et africain, le T‑72MP est modulable en fonction des demandes de la clientèle et peut être équipé d’une large palette d’équipements occidentaux. Le GMP (Groupe Moteur Propulseur) s’articule autour des moteurs deux temps 6TD‑1 (1 000 ch) ou 6TD‑2 (1 200 ch).

Particularité rare, sa sortie d’échappement est à la poupe de la caisse au lieu d’être sur le flanc arrière gauche. La conduite de tir Savan‑15 est française. Identique à celle du char Leclerc, elle est couplée au canon ukrainien de 125 mm KBM‑1 à âme lisse conçu pour tirer les missiles 9M119 Svir ou 9M119M Refleks, ayant respectivement 4 000 m et 5 000 m de portée. Plus connus sous leur dénomination OTAN AT‑11 Sniper, ces deux modèles sont guidés par faisceau laser. Le tireur dispose d’une caméra thermique voie jour/nuit permettant d’engager des cibles jusqu’à 3 000 m avec des munitions-­flèches et 5 000 m avec des obus explosifs.

La protection est assurée par un blindage réactif Kontakt 5 ainsi que par le système soft kill Varta, équivalent du Shtora russe. Malgré le fait que le T‑72MP représente une indéniable modernisation de la famille prolifique des T‑72, il ne semble plus être au catalogue 2016-2017 d’Ukroboronpromb, comme d’ailleurs le Banan l’ayant précédé. En revanche, le T‑72AG, présenté en août 1997, est toujours proposé à la vente et est un véritable best-­seller à l’exportation grâce à un prix unitaire qui oscille entre 250 000 dollars et un million de dollars l’unité, suivant les options. Développé par le bureau d’études Malyshev, c’est une amélioration du T‑72A équipé de nombreux composants locaux, beaucoup moins onéreux, issus des chars T‑80UD et T‑84. À sa sortie, le succès fut au rendez-­vous. Le premier acheteur a été l’Algérie, qui a commandé le modèle le plus évolué. Son prix attractif a constitué la clé de sa réussite et le T‑72AG a été vendu dans l’ordre chronologique à la Macédoine, au Yémen, à la Birmanie, à l’Azerbaïdjan, à la Géorgie, au Kenya, à la RDC et, plus récemment, au Soudan.

En 2011 fut proposée une version améliorée du vénérable T‑72B, dénommée T‑72E1. Ce nouveau modèle met l’accent sur la mobilité et la protection. Le moteur six cylindres d’origine est remplacé par un moteur 5TDFMA plus compact développant 1 050 ch permettant l’implantation d’un moteur auxiliaire de puissance et d’un système de climatisation. La sortie d’échappement est désormais à l’arrière droit, sur le flanc de la caisse, emplacement unique pour un T‑72. Le blindage réactif de la caisse est l’ancien Kontakt 1. En revanche, celui de la tourelle est constitué du récent blindage réactif Nozh, donnant à la tourelle un aspect de soucoupe. Le T‑72E1 n’a pas trouvé preneur.

En 1999, l’Ukraine, avide de conquérir de nouveaux marchés à l’exportation, avait développé de manière conjointe avec la France un T‑72 armé d’un canon de 120 mm aux normes OTAN. La tourelle a été entièrement redessinée, car le chargeur automatique, garni de 22 obus sur les 42 embarqués, est implanté en nuque de tourelle au lieu d’être traditionnellement sous les pieds de l’équipage. D’après certaines sources, tout est prêt au niveau de la tourelle pour accueillir un canon de 140 mm, version modifiée du 125 mm 2A46M. La conduite de tir est celle du T‑80 et la fonction hunter-­killer est disponible. En option peut être montée la lunette tireur d’origine française Sagem‑15 avec voie jour/nuit en mode thermique. Le chef de char bénéficie d’une lunette de tir VS 580 stabilisée, elle aussi produite par Sagem. Le T‑72 120 mm dispose des mêmes protections en matière de blindage que le T‑72MP ainsi que d’une motorisation identique.

En 2010, le clou de l’innovation est sans nul doute revenu à KMDB avec son BMT‑72 destiné aux combats urbains. Il s’agit en fait d’un T‑72 transformé en véhicule de combat d’infanterie lourd ayant l’aspect d’un char de bataille. Construit par Malyshev à Kharkov, ce véhicule est doté d’un train de roulement rallongé d’un galet. Ainsi, grâce à ce septième galet et à une caisse plus longue d’environ 1,5 m, le BMT‑72 est capable d’accueillir une escouade de cinq fantassins qui rejoignent leurs sièges entre le puits de tourelle et le GMP grâce à trois trappes de toit. Sa protection est constituée du blindage réactif Kontakt 5 monté au niveau de l’arc avant de la tourelle, sur lequel peut être installé le système Varta, alors que la caisse est recouverte de briquettes Nozh. L’engin est mû par un moteur deux-temps 6TD‑2 délivrant 1 200 ch. Malgré son innovation – pouvant être discutable – le BMT‑72 est resté au stade de prototype.

Du T-80 à l’Oplot

En 1986, l’URSS a pris la décision de développer le T‑80UD, équipé d’un moteur Diesel, qui par la suite allait donner naissance au T‑84. Le T‑80 fut initialement produit à Saint-­Pétersbourg et à Omsk, en Russie, et les premières versions étaient motorisées par une turbine à gaz résistant mieux aux basses températures. La production du T‑80UD ukrainien a débuté en 1987 dans les usines Malyshev. À la disparition de l’URSS, 200 exemplaires étaient déjà construits et un peu plus de 300 autres commandés. Les 200 premiers ont rejoints les armées de la Fédération de Russie et d’Ukraine, alors que le reliquat a été intégré à l’armée ukrainienne. En août 1996, le Pakistan en a acquis 320 pour un montant de 580 millions de dollars. Il reste la seule nation, hors Fédération de Russie, à acquérir des T‑80 construits en Ukraine. Une première tranche de 15 chars a été livrée en mars 1997, suivie par une seconde de 35 exemplaires en milieu d’année, pour atteindre la flotte complète à la fin de l’année 1999. Les derniers engins ont une particularité majeure : ils sont dotés d’une tourelle mécanosoudée protégée par un blindage composite de dernière génération.

Le T‑84 est donc dérivé du T‑80UD avec une tourelle mécanosoudée mieux protégée que les tourelles moulées de T‑80 alors construites en Russie. Son armement principal est constitué du canon de 125 mm KBA‑3, version locale du canon russe de 125 mm 2A46M‑1. Il est alimenté par un chargeur automatique garni de 28 obus installés verticalement dans le puits de tourelle et autorisant une cadence de tir de 7 à 9 coups/min. Six types de munitions peuvent être tirés, dont le missile antichar Kombat, guidé par faisceau laser, d’une portée de 5 000 m. De construction locale, ce missile à charges en tandem a été développé à partir de 1999 et 400 d’entre eux ont été livrés à la Géorgie en 2007 pour ses T‑72AG. Le développement du T‑84 Oplot avait été initialement confié à l’usine Malyshev, qui l’a stoppé à l’indépendance du pays, puis relancé en 1993 par KMDB qui a apporté diverses améliorations au niveau de la motorisation et installé une nouvelle tourelle mécanosoudée. Le premier prototype a roulé en 1994 et l’armée ukrainienne a pris livraison des deux premiers chars en juin 2000, après différents tests couronnés de succès. Malheureusement, ils n’ont été suivis que de huit autres : depuis la livraison de ces premiers exemplaires, aucun T‑84 n’a rejoint les rangs de l’armée ukrainienne. Ces dix chars ont fait leur première apparition publique lors de la parade militaire du 24 août 2000 et certains d’entre eux ont été aperçus en 2014 dans le Donbass. Il est à noter que, au début de l’année 2010, KMBD a présenté une version dénommée T‑84 Yatagan reprenant les caractéristiques ainsi que les performances du T‑84 Oplot. La différence majeure réside dans le fait que ce modèle est armé d’un canon de 120 mm en vue d’une hypothétique intégration de l’Ukraine dans l’OTAN ou d’une exportation, comme pour le T‑72‑120.

En 1999, un nouveau modèle de T‑84 a été développé par KMDB : le T‑84U, qui est une amélioration des modèles vendus au Pakistan en 1996. Sur ce modèle, qui préfigure la dernière version « BM », la télémétrie laser fait son apparition au poste chef de char grâce à l’installation de la lunette panoramique jour/nuit TKN‑4S Agat. Le tireur dispose d’une lunette de tir IG 46 Irtysh stabilisée. En revanche, la vision thermique aux deux postes demeure optionnelle. Le tireur et le chef de char doivent se contenter du système à intensification de lumière Buran E. Moins performant et uniquement stabilisé verticalement, ce système n’a qu’une portée de 1 200 m, alors que la caméra thermique proposée au catalogue autorise une détection jusqu’à 3 000 m. Le T‑84U est équipé, entre autres, du système de navigation KRNA, compromis entre le système GPS américain et le système GLONASS russe. Le canon de 125 mm KB 3A du T‑84U est stabilisé sur deux axes et le chargeur automatique est déplacé en nuque de tourelle. Cette caractéristique occidentale va être reprise sur la version « BM » achetée par la Thaïlande.

C’est avec ce pays du Sud-Est asiatique que le BM Oplot a remporté son premier et peut être unique succès à l’exportation. Un contrat initial de 230 millions de dollars portant sur l’acquisition de 49 exemplaires a été signé en 2011 entre Ukroboronpromb et Bangkok. Les cinq premiers BM Oplot ont été réceptionnés par l’armée thaïlandaise en octobre 2013, après une campagne de tirs et d’évaluation couronnée de succès qui s’était déroulée le mois précédent. Ils furent suivis par dix autres : cinq début 2014 et cinq en décembre 2015. L’acquisition d’un char aussi performant est une première dans la région, mais les livraisons ont pris un retard considérable à cause des problèmes de l’industrie d’armement ukrainienne évoqués précédemment. Une amélioration sensible semblait pourtant s’esquisser au printemps 2016 avec la livraison de dix chars supplémentaires, portant l’effectif total à 25. Mais Bangkok s’impatientait et signait en mai 2016 avec le consortium chinois NORINCO un contrat d’un montant de 150 millions de dollars pour l’acquisition de 28 chars VT‑4. Les livraisons doivent débuter à la fin de l’année pour s’achever en 2018. Une nouvelle fois, l’industrie d’armement ukrainienne semble être mise à mal, à moins que la Thaïlande cherche à diversifier ses sources d’approvisionnent en chars de bataille. Mais, en l’état actuel des choses et malgré la bonne volonté de Kiev d’honorer ses contrats, on ne peut qu’en douter.

Les modernisations offertes

En 2010, KMBD s’est tourné vers le créneau confidentiel du rétrofitage de chars de bataille et a commencé par le T‑55 en proposant le T‑55 AGM ou Tifon. Ce rétrofitage s’adresse à des forces armées souhaitant améliorer leur flotte de chars à moindres frais. Quatre domaines sont concernés par ce package : la protection, la motorisation, l’optique et l’armement principal. Concernant la protection, la caisse et la tourelle sont recouvertes du blindage réactif ukrainien Nozh faisant passer le facteur de protection de 3,5 à 4,3 contre les munitions-­flèches et de 2,3 à 2,6 contre les munitions à charges creuses. Le Tifon est équipé d’un système de protection soft kill noyant le char sous un écran de fumée lorsque ce dernier est illuminé par le faisceau laser d’un missile antichar. Utilisable en mode automatique ou semi-­automatique, il réagit en 0,5 s, libérant les charges des douze pots fumigènes de 81 mm implantés de part et d’autre de la tourelle. Le char est peint d’un revêtement atténuant la détection par moyens infrarouges et les grilles moteur sont recouvertes d’un dispositif réduisant la signature thermique.

La motorisation proposée est celle du T‑72E1 avec ses 1 050 ch. Elle peut mouvoir les 46 t du Tifon à près de 70 km/h et son rapport poids/puissance est de 21,73 ch/t. Grâce à une nouvelle conduite de tir et de nouvelles suspensions, le Tifon est capable de tirer en mouvement. Le tireur dispose d’une lunette stabilisée IK 14 et d’une lunette de tir nocturne PTT‑M couplée à une caméra thermique MITHAS produite par Sagem avec recopie de visée pour le chef de char. L’artillerie principale est constituée du canon de 125 mm KBM‑1 ou du 120 mm KBM‑2, tous deux à âme lisse. Capable de tirer le missile Kombat, le canon est approvisionné par un chargeur manuel ou automatique optionnel. Ce dernier, implanté en nuque de tourelle, a une contenance de 18 obus (12 autres sont en caisse) et une cadence de tir de huit coups/min. Une mitrailleuse légère PKT de 7,62 mm est montée en coaxiale et une mitrailleuse lourde NSVT de 12,7 mm téléopérée est montée sur le toit de tourelle. Au premier trimestre 2013, KMBD a proposé le Tifon 2, une amélioration de la version précédente avec l’installation de la caméra thermique d’origine française Catherine. Le Tifon, qui semble avoir un temps intéressé le Pérou, et ce nouveau modèle aux caractéristiques similaires sont restés au stade de prototypes et n’ont pas trouvé preneur.

Article paru dans DSI n°127, janvier-février 2017.

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