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Asie du Sud : entre stabilisation et conflit nucléaire limité

(U.S. Air Force photo by Tech. Sgt. Keith Brown)

Entretien paru dans DSI HS n°35, avril-mai 2014

Avec Vipin NARANG, Professeur assistant de sciences politiques au Massachusetts Institute of Technology. Il est l’auteur de Nuclear Strategy in the Modern Era: Regional Powers and International Conflict, à paraître courant mai aux éditions Princeton University Press.

Les armes nucléaires sont souvent considérées par les chercheurs comme des outils de stabilisation dans la confrontation entre l’Inde et le Pakistan : il est possible que la crainte d’une escalade nucléaire ait réduit la probabilité d’une guerre conventionnelle majeure. Partagez-vous ce point de vue ?

Vipin Narang : La nucléarisation du sous-continent a probablement réduit la probabilité d’une guerre majeure délibérément provoquée par l’Inde ou par le Pakistan. Pour ce dernier, notamment, l’acquisition d’armes nucléaires et la maturation de son arsenal l’assurent contre une attaque conventionnelle majeure de l’Inde – une crainte cristallisée en 1971, lorsque l’intervention indienne a abouti à l’indépendance du Bangladesh sur ce qui était alors le flanc oriental du Pakistan.

Le risque que font peser les armes nucléaires en Asie du Sud tient au fait que, précisément à cause de cela, il existe au Pakistan des éléments qui se sont enhardis, provoquant l’Inde de manière plus régulière et plus agressive, sachant que l’option des représailles conventionnelles, qui est l’option de base pour l’Inde, peut être dissuadée par la menace du recours en premier au nucléaire. C’est ainsi que l’Inde a subi une infiltration ouverte au cours de la guerre de Kargil en 1999 et plusieurs attaques terroristes contre ses métropoles, à l’origine d’importantes pertes, la laissant dans la quasi-impossibilité de répondre. Elle cherche des options de représailles conventionnelles crédibles pour dissuader, notamment, ce qu’elle pense être le soutien accordé par l’État pakistanais aux organisations terroristes comme Lashkar-e-Taiba (LeT). Par conséquent, l’Asie du Sud-Est se trouve dans « un état de stabilité [très] instable », dans lequel une provocation du Pakistan qui ne serait pas accueillie avec retenue[VPR1]  – comme ce fut le cas au cours des quinze dernières années –, mais engendrerait des représailles conventionnelles pourrait rapidement conduire le sous-continent à une escalade conventionnelle et potentiellement nucléaire.

L’Inde et le Pakistan développent leurs arsenaux nucléaires. Pouvons-nous dire que ces États ont parfaitement compris les implications politiques et stratégiques de la dissuasion nucléaire ?

Certainement. Les élites militaires et politiques indiennes comme pakistanaises sont parfaitement en mesure de comprendre et de mettre en œuvre des doctrines de dissuasion nucléaire et l’ont fait, très raisonnablement, jusqu’à présent. Le Pakistan, qui doit dissuader la puissance conventionnelle indienne, a développé de manière très raisonnable – bien que dangereuse – un spectre de capacités nucléaires tactiques visant à faire peser une menace de premier recours crédible face à l’avancement des forces indiennes. L’Inde, qui a seulement besoin de dissuader le recours au nucléaire contre elle, a développé une posture et une doctrine de représailles nucléaires sûres. Cela veut-il dire qu’il n’y a pas de risque pour la sécurité des arsenaux indiens ou pakistanais ? Non. Au cours de la guerre froide, tant les États-Unis que l’Union soviétique ont mis en place des procédures et des modesde déploiement extrêmement risqués et, rétrospectivement, c’est une chance qu’aucune des deux superpuissances n’ait subi une détonation nucléaire délibérée, non autorisée ou accidentelle. On espère qu’à cet égard les puissances régionales, l’Inde et le Pakistan compris, ont tiré des enseignements de la guerre froide. Mais il n’y a aucune raison de penser que les dirigeants de ces États sont incapables de comprendre la théorie de la dissuasion et la manière de la mettre en œuvre.

Les débats entre l’Inde et le Pakistan autour des implications de la «doctrine du démarrage à froid» (cold start) ont été assez âpres, certains analystes évoquant la possibilité d’un emploi des armes nucléaires tactiques par le Pakistan afin de repousser les opérations conventionnelles indiennes provoquées par les bombardements. Cette idée d’une réponse nucléaire tactique du Pakistan progresse-t-elle encore à Islamabad ?

Tout indique que c’est toujours le cas. Et c’est la progression naturelle de la posture nucléaire pakistanaise, quasi totalement orientée vers la dissuasion d’une percée terrestre de l’Inde par-delà la frontière internationale. Le développement d’armes nucléaires tactiques est un moyen de dissuader les opérations indiennes au sol à travers deux mécanismes complémentaires : premièrement, cela permet – en théorie – des options nucléaires plus adaptées contre une force indienne numériquement supérieure, signalant par là même et de manière crédible que, si les forces de l’armée de terre pakistanaise sont détruites, le pays n’aura pas d’autre option que de recourir aux armes nucléaires pour stopper l’avancée indienne sans avoir à menacer des populations innocentes dans des villes indiennes ; deuxièmement, comme ces forces nucléaires tactiques devront, à un moment donné, être déléguées à des commandants de théâtre, l’Inde devra redouter un « commandant fou » qui, craignant une victoire indienne imminente, aura recours aux armes nucléaires tactiques à sa disposition. Du point de vue pakistanais, ces deux mécanismes sont de puissants moyens de dissuasion des opérations conventionnelles indiennes par-delà la frontière internationale.

La réponse de l’Inde a été de nier le fait que le seuil du Pakistan pour l’emploi d’armes nucléaires tactiques est aussi bas qu’Islamabad veut le faire croire. L’origine de la pensée de type cold start – ou, plus précisément, des options de stratégie proactive (Proactive Strategy Options), telle que cette approche est connue au sein de l’armée indienne – réside dans la conviction que l’Inde pourrait mener des opérations terrestres qui seraient limitées dans le temps et dans l’espace par-delà la frontière internationale sans entraîner un recours au nucléaire par le Pakistan (puisque ces opérations n’impliqueraient aucune menace existentielle pour l’État pakistanais). Cette approche pose deux problèmes fondamentaux. Premièrement, en pratique, il est très difficile de calibrer l’emploi de la force avec une telle précision. Toute opération terrestre qui serait suffisamment punitive pour dissuader le Pakistan d’une provocation majeure pourrait vite ressembler à une menace existentielle contre cet État, risquant ainsi l’escalade nucléaire. Deuxièmement, reste toujours le problème de la dissuasion par le « commandant fou ». Ce que l’Inde pourrait envisager comme des opérations limitées dans le temps et dans l’espace pourraient être perçues comme la fin du monde par un ou plusieurs commandants de théâtre pakistanais ayant accès aux armes nucléaires tactiques. Par conséquent, si les options de stratégie proactive pouvaient constituer une défense institutionnelle pour une armée indienne qui fut critiquée pour sa mobilisation extrêmement faible lors de la crise de 2002 (qui a fait suite à une attaque contre le Parlement indien), il est en pratique difficile d’imaginer un Premier ministre raisonnable à New Delhi autorisant ces options – à l’exception des provocations les plus graves – compte tenu de l’incertitude inhérente de l’issue finale.

Le commandement et le contrôle des armes nucléaires pakistanaises sont militaires. Pensez-vous que cela constitue un risque ?

Il existe des avantages et des inconvénients au fait de disposer d’un arsenal nucléaire entièrement entre les mains de l’armée. L’avantage tient au fait que l’armée et, dans le cas du Pakistan, la Division des plans stratégiques, de concert avec les agences de renseignement, peuvent gérer la sécurité de l’arsenal par leurs propres moyens et programmes, militairement. L’inconvénient tient au fait que les armées ont tendance à préférer l’approche proactive à la réaction dans leurs doctrines, et la posture nucléaire pakistanaise ne fait pas exception. Cela signifie qu’une logique militaire – plutôt que politique – pourrait amener le Pakistan à recourir de manière plus précoce aux armes nucléaires que si un contrôle civil approprié était exercé sur l’arsenal. De plus, dans le cas du Pakistan, il existe également une crainte concernant la possibilité d’une radicalisation au sein de l’armée, ce qui mettrait en danger la sécurité de l’arsenal.

Quelle est la crédibilité des arsenaux indiens et pakistanais ?

Les deux sont de plus en plus crédibles. Il est important de se souvenir que de nouveaux États nucléaires ont connu une maturation technologique pendant une longue période. Par exemple, bien que la France ait testé un dispositif nucléaire dès 1960, à quel moment son arsenal est-il devenu « crédible » pour l’Union soviétique, si tant est qu’il l’ait été ? De la même manière, l’Inde et le Pakistan sont encore en train de développer les capacités et les postures nécessaires pour rendre leurs stratégies nucléaires crédibles. Dans le cas du Pakistan, il s’agit de développer et de gérer des armes nucléaires tactiques pour dissuader les opérations terrestres indiennes par-delà la frontière internationale, ainsi que des armes nucléaires stratégiques pour dissuader les représailles nucléaires indiennes. Il est vrai que l’aide chinoise a accéléré le développement de la posture pakistanaise, ce qui renforce sa crédibilité.

Dans le cas de l’Inde, les capacités de conceptionet de lancement des armes sont largement développées de manière indigène. Le pays a ainsi mis un peu plus de temps à développer d’une manière crédible les vecteurs nécessaires pour adopter une posture de représailles contre le Pakistan et la Chine. Et l’Inde ne se trouve probablement pas là où elle voudrait être en matière de développement, mais elle y parviendra. Bien qu’elle veuille acquérir une posture qui assure – sans l’ombre d’un doute – la capacité de représailles contre le Pakistan ou la Chine en cas de recours au nucléaire contre elle (à travers le développement d’une capacité sous-marine et d’une capacité terrestre solide), la seule menace plausible de représailles nucléaires constitue un puissant moyen de dissuasion contre le recours au nucléaire, et l’Inde dispose de cette capacité depuis une décennie déjà.

Propos recueillis par Joseph Henrotin,

le 25 mars 2014

Encadré. Le cas pakistanais

Ayant testé sa première arme nucléaire en 1964, la Chine va induire une réaction en chaîne politique : l’Inde, avec laquelle elle a connu une guerre en 1962, cherchera désormais à s’en doter et le Pakistan se trouverait alors en situation d’infériorité stratégique. Alors ministre des Affaires étrangères, Zulfiqar Ali Bhutto va dès lors systématiquement pousser l’option d’une « bombe islamique », artifice rhétorique devant persuader plusieurs pays de contribuer au financement de la bombe pakistanaise – la Libye, l’Iran ou l’Arabie saoudite y participeront –, et ce d’autant plus facilement qu’il devient président en 1971. En janvier 1972, décision est prise de doter le Pakistan de la bombe dans les trois ans, mais les tentatives d’achat de matériels et d’installations en Europe sont des échecs : prenant peu à peu conscience des risques de prolifération en dépit de la signature du TNP en 1968, nombre d’États se rétractent et, en 1974, l’essai indien achève de convaincre la communauté internationale que des mesures restrictives, au-delà du TNP, doivent être mises en œuvre. C’est là qu’intervient Abdul Qadeer Khan, scientifique alors employé aux Pays-Bas, qu’il quittera en décembre 1975 : travaillant sur la traduction de documents techniques concernant des centrifugeuses, il parvient à convaincre le président Bhutto qu’il peut fournir la bombe au Pakistan. Il dispose d’un réseau de fournisseurs de pièces détachées – moins surveillées que les installations clés en main –, mais aussi des connaissances acquises notamment en ayant travaillé au centre de recherche nucléaire belge de Mol. En 1976, le Pakistan signe avec la Chine un accord de coopération aux retombées importantes : il s’agit de transfert de compétences, de livraisons de matériels, mais aussi d’un plan d’arme nucléaire, la Chine bénéficiant en retour de centrifugeuses pakistanaises. La même année, les Américains cherchent à interrompre le programme pakistanais, en proposant son abandon contre un don d’appareils de combat A-7, proposition à laquelle Islamabad ne donnera pas suite. Dans les faits, comme le montre Bruno Tertrais, le Pakistan va poursuivre simultanément deux programmes nucléaires : le premier est une filière au plutonium dépendant de la Commission pour l’énergie nucléaire pakistanaise (PAEC) ; le deuxième, plus discret et qui ne fait pas l’objet d’une attention particulière des services de renseignement occidentaux, est celui d’Abdul Qadeer Khan, centré sur l’enrichissement. Ce dernier programme devient autonome en 1977 et est alimenté financièrement par la Libye, mais aussi l’Arabie saoudite[VPR2] . Dans les années 1980, les Khan Research Laboratories (KRL) comptent plus de 10 000 employés, mais plusieurs sorties médiatiques de leur directeur éveillent les soupçons et en 1987, celui-ci reconnaît que le Pakistan dispose d’un design militarisé. De fait, les années 1980 sont aussi celles d’un approfondissement de la coopération avec la Chine, incluant sans doute un essai nucléaire pakistanais réalisé à Lop Nor, en 1990. À ce moment, il est trop tard pour faire quoi que ce soit en matière de non-prolifération : Islamabad a la bombe, produit de l’uranium hautement enrichi et négocie l’achat de missiles en Chine. L’embargo américain sur les F-16 pakistanais, en 1990, n’y fera rien : que les États-Unis aient ou non eu connaissance des avancées pakistanaises dans les années 1980, le Pakistan était déterminé à avoir son arme. Ali Bhutto ne déclarait-il pas en 1965 : « Si l’Inde fabrique la bombe, nous sommes prêts à manger de l’herbe ou des feuilles d’arbre et même à connaître la famine, mais nous aurons aussi la nôtre (1) » ?

Note

(1) Cité dans Bruno Tertrais, Le marché noir de la bombe : Enquête sur la prolifération nucléaire, Buchet-Chastel, Paris, 2009, p. 36.


 

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI (Centre d'Analyse et de Prévision des Risques Internationaux) et à l'ISC (Institut de Stratégie Comparée) - henrotin(at)areion.fr

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